LETTRE XLVI
A Paris, le 2 février 1781.
Vous vous reconnaissez donc, mon cher fils, « un capucin indigne de mon amitié » . Eh ! de quoi seriezvous digne si vous ne Tétiez pas de celle d'un bonhomme qui radote et auquel vous vous êtes toujours montré par des côtés vertueux et estimables? Ce serait à vous, mon enfant, à trouver ma vieille et paternelle amitié trop peu récréative; ce serait h moi, qui ai besoin de bavarder comme tous les vieillards, à vous savoir gré de la complaisance que vous avez d'entendre tous mes anciens rogatons, surchargés de conseils et de morale. L'indulgence doit être entièrement de votre côté, et non pas du mien.
* Pour peu qu'il eût du goût, le petit Arîstarque a dû être fort embarrassé pour exprimer son avis sur un semblable couplet. Nous préférons les homélies de Collé, ou même ses couplets d'autrefois, au risque de rougir quelque peu sous l'éventail.
Au reste , si je vous ai aimé , si je vous aime et si je suis disposé à vous aimer toujours, j'ai eu, j'ai et j'espère avoir encore de bonnes raisons pour cela. Je ne les dis pas même à vous.
Je persiste à croire, mon ami, que le nouvel établissement auquel vous travaillez actuellement ne peut que vous être utile ; que vous devez saisir l'occasion de vous distinguer, et surtout qu'il faut faire connaître et reconnaître que vous vous y distinguez. Les publicains et le ciel feront le reste. On ne peut pas mieux être disposé pour vous que l'est M. de Saint-Amand. J'ai vu M. Puissant; je lui ai parlé mariage pour vous; il est d'avis que vous ne vous pressiez point ; il dit que si vous trouviez à épouser la fille d'un directeur, qui vous donnerait sa démission, vous n'auriez pas à balancer, ne vous donnàt-il point de dot , et prenant cette fille avec ses droits seulement. Celle de M. Domilies est-elle mariée? J'ai si peu de mémoire, que j'ai oublié ce qui en est.
M. Puissant ne me flatta point le dé. Il me dit trè$positivement que vous étiez encore loin de la direction ; que parmi trente-sept ou trente-huit contrôleurs généraux, vos anciens, il y avait au moins huit ou dix sujets de la plus grande distinction. Il parlera de votre avancement et mariage à M. de Saint-Amand.
Ma femme, mon cher enfant, a bien en main une demoiselle bien élevée , douce , qui a de la raison , dixsept ans , quelque figure , et qui aura plus de biens que vous n'en pourriez espérer; mais ses parents, qui l'idolâtrent, désireraient vivre avec leur gendre, et, censé-
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qtiemment, qu'il eût un emploi à Paris; et elle craint ^foe cette raison ne vous convienne pas. Elle appréhende plus encore que cette même raison ne soit un obstacle insurmontable vis-à-vis des parents de la jeune personne. Le 9 du courant, mon ami, ma femme fiit saignée deux fois en ce même jour, pour un accès de fièvre violent, qui me jeta dans les plus grandes alarmes^ lesquelles, heureusement, n'ont pas duré. Le 12, sa fièvre la quitta. Elle a été causée par un érysipèle , qui a été très-vif et qui n'a ce^é que le 24. Elle est en pleine convalescence, et bientôt elle sortira les matins, à son ordinaire, comme vous diriez aujourd'hui. Voilà, mon ami, mes craintes finies pour cette année; mais cette foneste maladie périodique, qui lui revient tous les ans, me fait toujours désirer de mourir, après qu'elle en a été attaquée. Je veux et j'ai droit de finir avant elle , ayant douze ans de plus. C'est le seul égoïsme auquel je tienne avec une vérité bien sincère, et une grande ténacité ' . Nous avons fait souvent ensemble le souhait de terminer nos jours comme Baucis et Philémon de la fable :
Poscimus, et qui nos concordes egimus annos. Au fera t hora duos eadem ; nec conjugis uaquam Busta meœ videam , nec sim tumulandus ab illa !
Hélas! malheureusement, nous ne sommes plus au temps des métamorphoses ! J'ai eu aussi quelques légères
* Ses vœux n'ont pas été exaucés; sa femme l'a précédé dans la tombe.
indispositions de mon côté; elles sont passées; actuellement nous nous portons bien tous les deux, et nous voudrions, dç bon cœur, que quelque incident vous amenât encore à Grignon cette année.
Ce n'est point, mon cher fils, par amour-propre que je tiens à mon sentiment, et je puis vous jurer que je n'y attache aucune importance. C'est une consolation de plus pour votre vieillesse , et qui me manque dans la mienne, que je vous ménage quand je tache d'allumer votre indifférence pour la langue grecque. Bien ne me paraît plus faux que ce que vous me dites et m'objectez sur une traduction et un ouvrage original , surtout celui d'un poëte. Quod sic probo. Vous savez le latin, mon-* sieur l'obstiné; eh bien, je vous donne six mois, à vous, monsieur le rétif, pour me faire passer dans une traduction toutes les beautés de ces six vers de Virgile, même en prose. C'est Junon, qui, au septième livre de VÉnéide, adresse le discours suivant à Tysiphone :
Tu potes unanimes armare in praelia fratres , Atque odiis versare domos : tu verbera tectis Funereasque inferre faces : tibi nomina mille. Mille nocendî artes : fecundum concute pectus, Disjice compositam pacem, sere crimina belli; Arma velit, poscatque simul, rapiatque juventus.
Je sens que je prendrais dix ans et que je n'en viendrais pas à bout ^
* Pour mettre le lecteur en mesure d'apprécier la justesse de l'opinion exprimée par Collé , nous transcrivons ci-après la
De Taveu de tous les savants que j'ai vus dans ma vie, la langue grecque est infiniment supérieure à la latine. Consëquemment , quels amusements et quels trésors ne TOUS mitonnez-vous pas dans un âge avancé en apprenant le grec dans un âge encore tendre, surtout ayant de la mémoire !
Ce que vous objectez sur les mots propres d'une langue morte n'est pas vrai en général : c'est au contraire l'exception de la règle général^. A force de lire dans tous les excellents auteurs latins, d'étudier et de méditer cette langue, on parvient nécessairement à connaître la propriété de presque tous leurs mots, leurs différentes acceptions et leurs usages ; il y en a peu qui puissent nous échapper. Or, si ce que je dis de la langue latine est vrai, il l'est nécessairement du grec. Un étranger qui saurait notre langue aussi bien que le latin, même aussi faiblement que nous savons cette dernière langue, cet étranger, dis-je, se mettrait à genoux devant
traduction que Delille a donnée de ce passage et des quelques vers qui le précèdent : .
Viens , fille de la Nuit , dit Junon ; viens , sers-moi ; Sers ma juste ven||eance : elle a besoin de toi. La haine à ton aspect s'empare des familles; Devant toi plus d'époux, ni de sœurs ni de filles. Tu tiens les fouets vengeurs , les funèbres flambeaux ; Tu détruis les palais, tu creuses les tombeaux : Va , cours ^ romps cet hymen où leur espoir se fonde ; Fouille dans les trésors de ta rage féconde; Épuise tout ton art, déchaîne tout Tenfer; Toi-même forge , aiguise , ensanglante le fer ; Arme tout, confonds tout : c'est Junon qui l'oi'donne.
d» CORRESPONDANCE INÉDITE
Racine comme devant Yirgiie, et, s'il a du g6ùt, il trouveiB «ne analogie complète entre ces deux poètes ; si c'est un ignorant, comme tous voulez persister à I être, c'est autre chose.
Je ne dirai point qu'il « est si peu de ]>onnes traduo- » tions » , comme vous le dites ; je dirai hardiment qu'il n'en existe aucune, et qu'il n'est pas possible qu'il en existe de passable des poètes et des orateurs. Il faudrait avoir leur gënie pour les traduire, et quand on a du génie, on ne s'amuse pas à n'être qu'un f.... traducteur. Peut-être les historiens sont -ils traduisiUes ; et encore qui traduira Tacite? Quels squelettes que- les traductions de d'Ablancourt et d'Amelot de la Houssaye! Voilà encore de jolis estampiers , auprès des tableaux vivants de ce peintre coloriste et divin ^ !
Je ne puis mieux faire, mon cher lecteur, que de faire suivre cette tant beUe oraison pro grmca Imqum par des vers latins prie ça et là dans Virgile pour mettre au bas de deux estampes des portraits de l'abbé Terray et du Maupeou le chancelier. Ce vous sera une preuve qu'on entend la propriété des expressions latines. Ces vers
* Collé revient avec vivacité sur le compte des traducteurs quUl n'aimait pas et que madame de Sévigné comparait à u des domestiques qui vont &ire un message de la part de leur maître, et qui disent le contraire de ce qu'on leur a ordonné » . Voltaire leur trouvait encore un autre dé£Eiut des domestiques, u celui de se croire aussi grands seigneurs que leur maître, surtout quand ce maître était fort ancien ». Voyez Curiosités littéraires , par Ludovic Lalanne; Paris, 1857, 1 vol. in-12, Delahays.
viendront ici comme de cire ^ Ne les donnez et ne les lisez à personne. Je ne veux me faire ni des ennemis ni des affaires. Les voici :
Ces estampes sont deux pendants... de deux pendards.
Abbatem Terrai Furiarum maxima juxta
Accubat, attollitque laces, hsecque intonat ore :
« Tu potes aurifiiris' dîtare, tyranne, tyrannum,
n Lc^bus; eage, tymnne minor, Sejane sacerdos!
» £u^! velis, poscasqne simul^ rapiasque, feroci
» Pectore, opes populum ; singultim , corripe plebem ! n
Paruit hic, et spem dirae complevit acerbam.
Vendidit hic, auro, patriam, dominiimque potentem
Imposuit : fîxit lègues pretio, atque refîxit.
Vivit adhuc, qnatiente animo • tortore flagello;
Traditor hic superest ; sed môx ultricibus Orci
Cernere erit reg;nis, lacerum cnideHter ora;
Ora , manusque ambas , populataque tempera raptis
Auribus ; et truncas inhonesto vulnere nares.
Ex VirgiUo versus excerpti et discerpti *.
^ Locution ^milière. Cela va de cire aignifie cela va biei^, cela va à souhait, arrive fort à propos. La Fontaine a dit : » L*ttii et l'autre rient de cire, » Je ne gais quel est le mieux. »
^ Auriferis legibus désigne assez bien vos arrêts in conseil , messieurs des Fermes. (Note de la main de Collé.)
' Quatiente anùno, etc., est un vers de Ju vénal. Le visage cruellement balafré, les lèvres, les mains et les oreilles coupées, marquent le supplice des traîtres. (Note de Collé.)
♦ Il est superflu de faire remarquer au lecteur que les citations de Collé sont en général des vers ou des hémistiches
Avouez, petit, qu'il faut être bien possède encore du scribendi cacoethes pour écrire aussi longuement ; mais qu'y faire? Cette maladie fait ma santé. Je suis trop heureux, à mon âge, d'avoir encore cette mauvaise petite rage, et qu'elle fasse mon amusement. Voilà la consolation des lettres.
Je n'ai plus, mon ami, que quelques mots à dire pour achever totalement la réponse à votre lettre. C'est un coup de dé heureux que d'avoir mis dans la bouche de Corneille : « Cet ouvrage est d'une bête de beaucoup d'esprit ; » mais le fameux Blot * a été encore plus heureux que moi lorsqu'il a mis dans celle du pape ce couplet contre Anne d'Autriche et contre le cardinal Mazarin. Il est sur l'air de Réveillez-^vous , belle endormie.
Ce qui cause le trouble en France , A ce que dit Sa Sainteté, C'est, etc.».
pris çà et là dans Virgile, et qu'il a appliqués, en les modifiait selon le cas, aux actes et aux personnes qu'il voulait flétrir.
* Blot, baron de Chauvigny, originaire d'Auvergne, gentilhomme de Gaston d'Orléans. Il servit d'abord les intérêts du cardinal Mazarin; mrais, une fois arrivé au pouvoir, celui-ci l'ayant oublié, Blot s'en vengea par des épigrammes et des couplets satiriques , et prit parti contre lui dans la guerre de la Fronde. Il mourut en 1655, à Blois, et cette date sert même à fixer celle du voyage de Chapelle et Bachaumont, qui disent qu'arrivés en cette ville ils demandèrent à M. Colomb:
Ce que fit en mourant notre pauvre ami Blot,
Et ses moindres discours, et ses moindres pensées;
La douleur nous défend d'en dire plus d'un mot.
Il fit tout ce qu'il fit d'une âme bien sensée.
^ Ce couplet a été imprimé, et, en fût-il autrement, nous
C'est le plus fort et le plus naif couplet que je connaisse. Peut-être le connaissiez-vons.
J'ai entrepris et achevé mon commentaire sur les meilleures tragédies de Voltaire. Il y a encore de la gaieté ; mais j'étais vieux. Je doute que cet ouvrage soit passable. Il n'y a que quatre ans que je l'ai fini ; il y en avait dix-huit ou vingt que je l'avais commencé.
Punctum, satis.