LETTRE LI
A Saint-Cloud, le 25 septembre 1782.
Il y a longtemps, mon cher fils, que je n'ai reçu de vos nouvelles. Quoique le temps adoucisse très-peu ma
volontiers, ô académicien philosophe! Et cette maudite révolution vint bien mal à propos déranger vos petits calculs égoïstes et cette vie si innocente que vous deviez raconter vd jour si complaisamment à vos enfants, pour leur édification personnelle.
situation y qu'à chaque instant j'éprouve que ma divine
feaime me manque , et que je ne puisse m'babituer à
cette privation qui n'est remplacée par rien, pas même
par l'amitié de M. de Saint- Wast, de vous, ni de per-'
sonne y je goûte pourtant quelque satisfaction lorsque j
ines vrais amis s'intéressent encore à moi et me le !
témoignent, quoique ma douleur et mes chagrins m'aient
changé l'humeur, et en dépit de l'ennui que je dois leur
causer. Ma vieillesse d'ailleurs, qui broche encore sur le
tout {singula de nobis, anni prœdantur eunies) , doit me
rendre coipplétanent insoutenable. Car à présent ce
n'est plus singula qu'il faut dire de mes années, c'est
omnia.
Mon amour-propre, mon ch^r fils, regrette autant mes anciens agréments pour mes amis que pour moimême, à quelque chose près pourtant.
Il faut que je vous parle de moi ; mon cœur, né aimant et qui vous aime , a besoin de se décharger dans votre sein, et je sens quelque douceur à me satisfaire à cet égard , parce que je suis sûr que par là je contenterai votre tendresse pour moi.
Mon physique va mieux que je n'eusse osé l'espérer. J'ai repris quelques forces à la campagne, à l'exception de ma tète, qui est moins &ible à la vérité, mais qui l'est
rf' encore beaucoup. Je commence à lire et à écrire un peu
.^^. plus que je ne le faisais. Mon attention ne peut encore
ijjCi' être bien longue, et lorsque je m'applique, ma pauvre
icon'^ tête s'en va.
^' ' Les deux premiers mois que je suis venu ici , je pou-
m CORRESPONDANCE INÉDITE
vais soutenir à peine une demi-heure de lecture et écrire plus d'une douzaine de lignes. Seul et livré à moi-même, je me suis avisé de vouloir faire des vers, et j'en ai fait. La grande contention d'esprit rendait ma tête encore plus mauvaise, et j'étais obligé de planter là la besogne; je la reprenais : elle me fatiguait ; je la quittais encore , et j'y revenais. Enfin, en six semaines, je suis pourtant venu à bout de faire ce que j'eusse ouvré, il y a dix ans, en six matinées. C'est une satire contre les vieillards et la vieillesse * . Je vous envoie mon brouillon : prenez-en copie, et renvoyez -le -moi par M. de Juvigny. Vous verrez ce que c'est que de nous. Vous y trouverez ce que j'ai mis dans l'épigraphe : quelques traits badins, mais aussi rares qu'ils étaient abondants jadis; peu de vivacité, une raison suffisamment pesante, l'habitude du mécanisme de la versification; somme toute, cela ne vaut rien ; mais je veux que vous ayez , mon ami, à peu près tout ce que j'ai écrit.
Pour me récompenser de ce penard * d'égoïsme et de mes radotages , égoïsez beaucoup vous-même , et confiez à mon amitié les radotages de votre jeunesse, ou vos sagesses, vos idées, vos espérances, vos châteaux en Espagne ; parlez-moi de votre emploi , de vos succès en cette partie, de vos plaisirs, de vos ennuis, de vos sociétés, de tout ce qui peut vous toucher.
Employez-moi encore , mon cher enfant , pendant le peu de temps que j'ai à vivre, auprès de Saint-Amand,
* Cette pièce de vers suit la présente lettre. ^ Vieillard libertin.
si vous jugez que je puisse vous y être utile. Les affaires commenceront à se remuer après la Saint-Martin. Je retourne à Paris vers ce temps-là.
Je vous embrasse , mon cher fils , avec la plus tendre et la plus gauloise tendresse.