‹ Correspondance inédite de Collé faisant suite à son journal, accompagnée de fragments également inédits de ses œuvres posthumesChapitre 63 sur 110 · LETTRE LVII · texte numérisé non relu

LETTRE LVII

Monsieur, j'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 17 du courant, et je commence par vous remercier des choses obligeantes que vous me dites au sujet du nouveau recueil de Parades qui vient de paraître imprimé*. Quoique ces compliments ne puissent s'adresser directement à moi, je ne vous en

* Il s'agit du Théâtre des boulevards, ou Recueil de parades; Mahon, de l'imprimerie de Gilles Langlois, à l'enseigne de VÉtrille, 1756, 3 vol. in-12.

suis pas moins obligé ; mais il est bon de vous mettre au fait, et de ma façon de penser sur les Parades, et de ceux qui les ont faites, et (ce qui est le comble du délire) de ceux qui les font imprimer.

Dans les trois volumes que vous avez vus , Monsieur, il n'y a que quatre pièces de moi, et encore sont-elles tellement défigurées , que je pourrais , sans me rien reprocher, les nier et ne les pas reconnaître. Ce sont, si vous en êtes curieux : Y Amant poussif, Léandre hongre, la Mère rivale et Léandre grosse. On y a ajouté des ordures grossières que je n'y avais point mises ; non pas qu'à cet égard je veuille faire la petite bouche, mais c'est que je me flatte de n'avoir jamais présenté ces sortes d'images que du côté agréable ou plaisant. Je me plains encore, outre cela, des choses dégoûtantes qui y ont été insérées, et que j'ai toujours été fort éloigné de peindre.

Je ne vous parle pas des altérations continuelles dans le texte, et des fautes d'impression sans nombre dont cette édition fourmille. Vous auriez peine à imaginer à quel point la négligence et l'imbécillité ont été poussées^ si je ne vous nommais le polisson infâme qui est l'éditeur de cet ouvrage, qui n'a jamais été fait pour voir le jour. C'est un nommé Corbie \ ancien valet de chambre

^ L'éditeur anonyme de ce Recueil est en effet un nommé Corbie. « Nous ne le connaissons, dit Barbier {Dictionnaire n des ouvrages anonymes, t. III, p. 315), que par l'anecdote 9^ suivante, tirée d'un manuscrit autographe de Collé, qui, se » plaignant de la manière infidèle dont plusieurs de ses pa- » rades ont été imprimées dans ce Recueil, s'expriiQe ainsi :

de feu M. le marquis Duchàtel. Ce drôle-là, qui, de savoyard à la porte de M. Duchàtel, a monté par grade à ce poste éminent, est, comme sans doute vous Je savez, le plus grand corsaire et le plus hardi écumeur de la littérature. Je me suis opposé, tant que je l'ai pu, à l'impression de ces platitudes; je lui ai refusé mes manuscrits ; je n'ai point voulu corriger les siens ; enfin ^ pendant deux ans, j'ai arrêté son édition par le crédit de M. le duc d'Orléans, qui s'amusait à ces misères-là. Mais, à la fin, son avidité a surmonté tous les obstacles^ pour nous donner l'édition la plus fautive et la plus béte de l'ouvrage le plus plat en soi que l'on puisse composer, et qui n'est fait strictement que pour la société.

*t Soyez sûrs et certains , mes chers lecteurs , que toutes les » parades qui sont zenterrées vives dans ce damné Théâtre n des boulevards, sont de la facîende de M. de Salle (secrétaire n d6 Maurepas), à l'exceptioti de V Isabelle grasse par vertu, 9 qu'est de Fagan, une qu'est de Moncrif, en vers, rAmaur » cochemardy une qu'est de Piron, le Marchand de m...., et n trois ou quatre de moi qui m'ont été volées par un savoyard » décrotteur qui a substitué des cochonneries de la halle aà n des gravelures agréables té qui ont le ton de tout le monde. » Le ciel l'en a puni , car zil n'y a point de grâce pour ces » crimes-là. Il a fait fortune, banqueroute, et zest devenu fou. p La première lettre de son nom est Corbie. n Barbier ajoute que ti le mannscrit autographe de (k>llé| dont il est question n ci-dessus, forme 2 vol. in-4'^ assez épais, et qu'il lui avait » été prêté par M. Després , ancien conseiller de l'Université ». C'est ce même manuscrit qUi est aujourd'hui en la possession de M. Génie. Voyez la note au bas de la page ^0, et le Discours de Collé sur f origine de la Parade , page 384'.

DE COt.LÉ. mi

Car j'avoue, de la meiikmre foi du moade, ifoiBsiear, 4|ue, quoique j'aie eu le bonbeur ou le malheur de réussir le mieux dans œ çeore» si genre il y a, lil n'en est pas moîas digne, à mes yeux et aux yeux de tous les geos de boa igoût, du mépris le pfats complet. €'est lie délire de l'esprit, l'abus du talent.que l'on donne pour ragoût à des hommes blasés sur le thëàtne ; eu un mot, ce genre , à mon gné , est détestabk ; et ce que je ^poqs dis là, je le pense exactement, et je crais en avoir donné la preuve à M, Belly ; je crois lui avoir montité un endrcat d'un petit Journal littéraire que je hàs pour umm, dm?s lequel je me suis exprimé encore plus fortement «t d'aune foçon plus méprisante au sujet des Parades^- et cela, il y a sept ou huit smàs au moins. Et n'imaginez point, monsieur, que ce sojt une modestie puérile «t honnête qui me fasse vous parler sur ce ton : je vous donne ma parole d'honneur que c'est ma véritable Estimation de ces vilenies, et que je mets mon amour -propne au goût que je montre dans le mépris que j'en fois et qui est bien sincère..

Quant à votre idée sur la ressemblance du style et de la manière d'Aristophane avec le style et le ton des Parades, elle peut fort bien avoir quelque réalité ou quelque apparence, du moins à beaucoup d'qgards. Mais ^piorant du grec, comme de bien d'aulaescboses, je suis absolument hors d'état, non-seulement de décider, mais d'agiter cette question. Je ne connais ce roué d'Aristophane que par la traduction très-abrégée et très- infidèle du P. JBrunoy. Je dis infidèle, quant aux grossièretés et

aux impuretés. Je déteste de cœur Aristophane parce qu'il était un scélérat qui a fait périr Socrate, et qui, par ce seul trait, doit être soupçonné , avec raison , d'avpîr persécuté tous les honnêtes gens de son temps ^ Quant à sa sorte de comédie , il m'a toujours paru qu'elle était unique en son espèce ; elle ne s'est présentée à moi' que comme une comédie politique; et, comme elle était faite encore plus pour le peuple que pour les grands , qui y sont continuellement attaqués, il n'est point étonnant qu'Aristophane donnât souvent dans le bas , dans l'ordure, dans Jia grossièreté, etc. Mais il y a aussi des traits de la plus grande finesse, et qui n'étaient faits que pour les gens d'esprit et de goût de ce temps-là. Mais il fallait davantage de traits cruels et grossiers pour le peuple, pour lequel il travaillait principalement. Cependant la scène du Juste et de V Injuste et quelques autres sont d'un genre et d'un style qui ne me paraissent nullement être ceux de la Parade, ni de son ton. Je ne vous en parle, au reste, qu'à travers les nuages et les brouillards d'une traduction ; ainsi ne comptez pour rien mon sentiment là-dessus, v

^ Aristophane, célèbre poëte comique grec, vivait vers l'an 450 avant J. C. Dans ses comédies, il attaquait sans ménagement les philosophes, les hommes d'État, le peuple d'Athènes et les dieux eux-mêmes. Celle des Nuées, dirigée contre Socrate, parut vingt-cinq ans avant la mort de ce grand homme, et prépara peut-être l'injuste arrêt qui le fit périr. De cinquante-quatre pièces qu'avait composées Aristophane , il n'en reste que onze. La meilleure traduction qui en ait été donnée est celle d'Artaud; 1828, 1830, 6 vol. in-32.

Enfin, Monsieur, quant à la proposition que vous me faites rhonneur de me fidre de m'associer avec M. Cap-, peronnier ' pour traduire Aristophane, je vois bien que M. Belly ne vous a pas donné des idées bien précises de mon caractère, et qu'il me connaît bien peu. Je ne me regarde point du tout comme un homme de lettres ; je ne l'ai jamais été et n'ai eu aucune prétention à cet égard. J'ai fait des chansons, des vers, de petites comédies, des parades, etc., pour mon plaisir et pour la société; c'est malgré moi si toutes ces bagatelles en sont sorties. Je ne les ai jamais crues assez passables pour aller plus loin. J'ai toujours pensé, je pense, et je me flatte que je penserai toujours de même. Je ne suis rien, ne puis être rien, et ne veux rien être dans la littérature. Tout pour le plaisir, rien pour la gloire : c'est ma devise.

Je n'en suis pas moins sensible. Monsieur, à toutes^ vos politesses et à la prévention que vous avez pour mes. très-faibles talents. Je la dois entièrement à l'amitié de M. Belly, que vous voulez bien me permettre d'assurer de la mienne. Je vous supplie encore de lui dire que je ne l'ai point oublié pour up petit service qu'il m'avait prié de lui rendre, et que, si je n'en viens pas à bout, je h 'aurai de reproche à me faire que sur l'occasion qui m'aura manqué, mais que j'en ai la plus grande volonté.

* Capperonnier (Jean), helléniste et latiniste, 1716-1775. Il a donné des éditions des classiques suivants : Anacréon (1748) , César (1754), Eiitrope, Justin, Plaute, Quinte-Gurte, etc. On lui doit aussi une édition de Sophocle, qui n'a été publiée qu'après sa mort.

Sm CORRESPONDANCE INÉDITE

Je ne lui écris point, attendu la longueur assommante de cette lettre-ci , que je vous prie de lui communiquer. Je vous renouvelle encore tous les remerciments possibles de la bonne opinion que vous avez de moi, mais que vous poussez tro^ loin, faute de me connaître. J'ai l'honneur d'être, etc. '

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