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A M. FERDINAND HILLER
• La Côte, ce 7 août 1832.
Qu'il a un drôle d'esprit, piquant, agaçant, coquet, cet Hiller! Si nous étions tous les deux femmes, avec la manière (le sentir que nous avons, je la détesterais ; si lui seulement était femme, je la haïrais avec crispation, tant j'abhorre les coquettes. La Providence a donc tout fait pour le mieux, comme disent les jobards, en nous jetant tous les deux sur le globe, armés du sexe masculin.
Non, mon 'cher mauvais plaisant, vous n'avez pas pu faire autrement que de me faire attendre deux mois votre réponse; mais je ne puis 'pas non plus faire autrement que
*de vous en vouloir, et d'avoir j)^^'dii radicalement la confiance dans vos promesses de ce genre. Comme je ne m'en fâche pas beaucoup ou, du moins, comme je n'y mets pas beaucoup d'amour -propre, je vous avais écrit une seconde lettre de Grenoble; mais, six heures après, réfléchissant à ce qu'elle contenait, je l'ai brûlée. « Il y a des choses, disait Napoléon, qu'il ne faut jamais dire; à plus forte raison, faut-il se garder de les écrire. » Oh ! Napoléon ! Napoléon !... Allons, voilà la poche de l'enthousiasme qui va crever... Pour empêcher ce malheur, je vais, au lieu de vous parler de lui, de ses ouvrages en Lombardie, de ses traces sublimes que j'ai suivies jusqu'aux Alpes en revenant en France, je vais vous parler de trois grosses fautes de français que contient votre lettre !! Oh!! !... Puisque vous apprenez le latin, je vais me faire pédagogue. 1° Il ne faut point d'accent sur nègre; 2<^ vous dites que je trouve ici » des grands amusements » : il faut de grands amusements ; 3*^ « Il est possible que Mendelssohn Vaura » ; — que Mendelssohn Vait.
Profitez de cette leçon.
Ouf!
Je suis, en effet, avec ma famille, mais je n'ai que ma sœur cadette qui m'adore, et je me laisse adorer d'une manière fort édifiante... Oh! quand je retournerai en Italie î ! ! — Voyez- vous, mon cher, il me faut de la liberté, de Vamour et de Vargent. Nous trouverons cela plus tard, en y ajoutant même un petit objet de luxe, de ces superflus qui sont nécessaires à certaines organisations, la Vengeance, générale et privée. On ne vit et ne meurt qu'une fois.
d'hECTOR BERLIOZ. 105
Pendant que je suis en province, isolé de mes agitations ordinaires, seul avec ma pensée, qui se retourne dans tous les sens comme un porc-épic en me blessant de ses dards aigus, mes idées se fixent, se consolident par l'étude des profonds ouvrages de Locke, Cabanis, Gall et autres; ce n'est pas qu'ils m'apprennent autre chose que des détails techniques, car je m'aperçois bien souvent que je suis plus avancé qu'eux, et qu'ils n'osent pas suivre leur marche dans les conséquences de leurs principes, par crainte de l'opinion. L'opinion, cette reine du monde!... mais il n'y a plus de rois ni de reines, il y a eu un tremblement de trônes (dit Lamartine) qui les a tous renversés.
Je copie toute la journée les parties de mon Mélologue ; depuis deux mois, je ne fais pas autre chose, et j'en ai encore pour soixante-deux' jours; vous voyez que j'ai de la patience. Il en faut pour tout, non pas pour supporter chiennement les maux, mais pour agir. Le besoin de musique me rend souvent malade; il me donnedes tr emblements nerveux; puis nous avons aussi l'influence cholérique qui m'a retenu quelques jours au lit ; j'en suis libre aujourd'hui, prêt à recommencer. Je vais aller voir F....; nous ne nous sommes pas vus depuis cinq ans. Les extrêmes se touchent, comme vous voyez. Il est plus religieux que jamais, il a épousé une femme qui l'adorait, et il adore ferme aussi, lui. Quelle drôle de chose que cette adoration, et elle est vive et sincère!
iOQ CORRESPONDANCE INÉDITE
A M, t'îNTENDANT GÉNÉRAL DE LA LISTE CIVILE.
Paris, vendredi 9 novembre I83î.
Monsieur l'intendant général,
Élève de l'École des beaux-arts française de Rome (section de musique), je ne pouvais mieux répondre au but de l'institution qu'en cherchant à multiplier les productions de mon art. Mais, moins heureux en cela que les peintres qui ont la ressource des expositions, nos partitions sont mortes s'il n'y a pas exécution. Je m'adresse, monsieur l'intendant général, à votre justice éclairée en vous priant de mettre à ma disposition la salle du Conservatoire de musique pour un concert que je me propose de donner le dimanche 2 dé» cembre. L'accueil encourageant que quelques-uns de mes ouvrages ont reçu du public dans cette même enceinte m'enhardit à croire que ceux que je rapporte d'Italie m'attireront de nouveaux suffrages. J'ai surtout à coeur de me montrer digne de l'Ecole à laquelle j'appartiens et de son illustre patronage.
J'ai l'honneur d'être, etc.
d'hECTOR BERLIOZ. 107
XYII.
A JOSEPH D ORTIGUE
Sîimedi, 19 janvier 1833.
Cher ami,
Field vous a réservé un billet pour son concert de dimanche (demain) ; il est chez Schlesinger; venez le prendre. Apportez-moi en même temps mes partitions; je n'ai pas besoin de vous dire qu'il ne faut pas songer à arranger le bas à quatre mains pour mademoiselle Perdreau ; trouvez un prétexte ; mais, l'ouvrage n'étant pas gravé, cela pourrait avoir des conséquences fort désagréables pour moi.
Je vous parle de chants, tandis que Rome btûle^; n'importe! Venez me voir demain dimanche dans la journée. Si je n'y suis pas, donnez-moi un rendez-vous. '
Jamais plus intense douleui^ n'a rongé un cœur d'homme ! Je suis au septième cercle de l'enfer. J'avais bien raison ; il n'y a pas de justice au cieh I
A propos, je vais faire un opéra italien fort gai, sur la comédie de Shakspeare (Beaucoup de bruit pour rien) 2.
A cette occasion, je vous prierai de me prêter ]le vokimë qui contient cette pièce* c
1. Tout ce qui suit est relatif au mariage de Berlioz avec mademoiselle Henriette Smithson, qu'il épousa dans le courant de l'année 1833.
2. Ce projet n'a été exécuté que vingt-neuf ans plus tard Béatrice et Bénédict, opéra joué à Bade en 1862, est écrit sur là comédie de Shakspeare Much ado about nothing.
Oui, oui, ronge, ronge, je m'en moque; je te défie de me faire sourciller ; quand tu auras tout rongé, quand il n'y aura jylus de cœur^ il faudra bien que tu t'arrêtes.
Votre article sur les Ârmides sera fait demain tant bien que mal. Oh ! oh ! damnation, je broierais un fer rouge entre mes dents.
Charmant !
Adieu.
AU MEME
0 février 1833.
Cher et bon ami.
Je n'ai rien que du bonheur à vous annoncer. Le soleil luit en ce moment-ci du plus vif éclat. Je vous raconterai en détail tout cela. Henriette et moi avions été mutuellement calomniés vis-à-vis de l'autre d'une manière infâme. Tout est éclairci. Son amour se montre fort. Il y a une opposition formidable. J'ai écrit à mon père. Le dénoûment approche. Venez me voir, je vous en prie, et apprenez-moi ce que vous avez de nouveau. J'ai quelque chose à donner à Pichot qui peut suffire pour un premier article. Je vous le montrerai.
God hless y ou !
A M. FERDINAND HILLER
Paris, i8 juillet i833.
Mon cher ami,
Vous devinez sans doute, au long et absurde silence que j'ai gardé avec vous, que l'état de liberté dans lequel vous m'avez laissé à votre départ n'a pas été long. Deux jours après que vous aviez quitté Paris, Henriette me fit prier instamment de venir la voir. Je fus froid et câline comme un. marbre. Elle m'écrivit deux heures après; j'y retournai, et après mille protestations et explications qui, sans la justifier complètement, la disculpaient au moins sur le point principal, j'ai fini par lui pardonner, et depuis lors je. ne l'ai pas quittée un seul jour. Quand votre lettre m'est parvenue, le jeune homme qui me l'a remise ne m'ayant pas laissé son adresse, je n'ai pu vous envoyer la musique que vous me demandiez. J'aurais pu toutefois vous écrire plus tôt, sans l'immense préoccupation oii je vis depuis longtemps. Vous veniez de faire une perte, d'ailleurs, pour laquelle je n'aurais su vous offrir que de bien pâles et faibles consolations. Vous aviez en votre père un ami qui ne s'est jamais démenti un seul instant depuis votre enfance, un guide et non un maître, un protecteur et non un gouverneur; oh! c'est précieux et rare. Vous avez dû ressentir une douleur étrange, inconnue, à cette séparation.
no COIUIESPOKDANCE I>'ÉDITE
Ce que je vous dis là est peut-être mal, je rappellerai peut-être encore quelques larmes dans vos yeux, mais j'espère qu'elles seront du moins sans amertume.
Je vais partir dans deux jours pour Grenoble; il faut que je voie si décidément j'ai aussi perdu mon père, et si je suis pour toute ma famille un paria.
Ma pauvre Henriette commence à marcher; nous sommes allés déjà plusieurs fois ensemble nous promener aux Tuileries. Je suis les progrès de sa guérison avec l'anxiété d'une mère qui voit les premiers pas de son enfant. Mais quelle affreuse position est la nôtre ! Mon père ne veut rien me donner, espérant par là empêcher mon mariage. Elle n'a rien, je ne puis rien ou fort peu pour elle; hier soir, nous avons passé deux heures noyés de larmes tous les deux. Sous quelque prétexte que ce soit, je ne puis lui faire accepter l'argent dont je puis disposer. Heureusement, j'ai obtenu de la Caisse d'encouragement des beaux-arts une gratification de mille francs pour elle, que je lui remettrai ces jours-ci. C'est l'attente de cette somme, que je veux lui remettre moi-même, qui retarde mon voyage. Aussitôt après, je pars pour obtenir, soit de mon père, soit de mon beaufrère, ou de mes amis, ou même des usuriers qui connaissent la fortune de mon père, quelques mille francs qui puissent me mettre dans le cas de la tirer, ainsi que moi, de l'atroce situation oii nous nous trouvons.
Comme je ne sais pas trop comment tout cela finira, je vous prie de conserver cette lettre, afin que, si quelque malheur définitif m'arrive, vous puissiez réclamer toute ma musique manuscrite que je vous lègue et confie. Vous ne serez ici que dans deux mois; ainsi, écrivez-moi une fois
d'hECTOR BERLIOZ. l'H
au moins avant. Je suis toujours à la même adresse, rue Neuve-Saint-Marc, n^ i et je ne demeurerai absent qu'une douzaine de jours.
aX.
A JOSEPH D'ORTIGUB'.
Paris, i5 octobre 1833.
Non, sans doute, je n'ignore pas que tout ce qui me touche te touche; mais, cher bon ami, tu dois m'excuser de ne t'avoir pas écrit, d'autant plus facilement que je suis encore dans l'impossibilité de me rappeler ton ancienne adresse à Vaugirard ; puis j'ai été, tous ces derniers temps, si préoccupé de mon bonheur, de mes inquiétudes, de mes projets pour elle, si accablé par la révolution immense que tout cela fait dans ma vie, qu'en vérité je ne songeais pas au monde, et tu me pardonneras de t'avoir un instant oublié, ainsi que tous mes autres amis.
Je monte une représentation avec concert pour le 12 du mois prochain à l'Odéon. Ma pauvre Ophélie y reparaîtra dans le quatrième acte à'Hamlet; madame Dorval jouera Ântony; tu nous annonceras ça*.
Nous serons à Paris chez moi, rue Neuve-Saint- Marc, n^ d, dès demain. Ainsi, si tu veux venir prendre du thé
1. Cette représentation fut désastreuse : madame Dorval eut tout le succès, et l'infortunée Harriett Smithson put se convaincre que le public parisien ne s'intéressait plus à elle.
112 correspo>;dance inédite
avec nous le soir dans quelques jours, quand nous serons un peu caséS;, tu nous feras grand plaisir. Je l'écrirai un mot.
Adieu. Ton sincère et inaltérable ami.