A M. GUILLAUME LENZ, A SAINT-PÉTERSBOURG
Paris, 22 décembre 1848.
Comment! si je m'en souviens... Il faudrait que j'eusse à la fois bien peu de cœur et, bien peu de mémoire pour ne pas m'en souvenir!... Et nos parties de billard, chez M. le comte Michel *, parties que nous faisions avec tant de calembours et force carambolages de mots ! et tant de cigares fumés, tant de bière bue, tant d'opinions musicales débattues. Non, mon cher monsieur, je n'ai rien oublié, et je vous prie de n'avoir point à mon sujet de ces idées calomniatrices.
Jo vous écrirais mille folies, si le ton de votre lettre n'eût été un peu triste : vous m'y parlez, à la façon d'un
1. Le comte Michel Wielhorski, grand échanson à la cour de Russie, amateur de musique et connaisseur distingué.
d'hECTOR BERLIOZ. 173
moribond, des éventualités cholériques... Cela m'a douloureusement ému. Sous l'empire d'une préoccupation semblable, peu de jours avant la réception de votre aimable lettre, j'avais écrit à M. le comte Michel Wielhorski pour lui demander de ses nouvelles. J'espère que tout va bien chez lui.
Notre choléra républicain nous laisse un peu de répit en ce moment; on ne clube plus beaucoup; les rouges rongent leur frein ; le suffrage universel nous a donné une majorité foudroyante pour Louis-Napoléon; les paysans comptent ne plus payer d'impôts de longtemps, et fondent de grandes espérances sur les bons conseils que l'empereur donnera à son neveu. Car on sait à quoi s'en tenir sur celte bourde de la mort de l'empereur... Ah ! bien, oui, il s'est seulement retiré des affaires... On va aussi s'occuper bientôt de la répartition des milliards que Napoléon (le Grand) a rapportés de sa campagne d'Egypte, trésor inépuisable déterré sous la grande Pyramide. Nous allons filer des. jours d'or et tout ira de soie.
Pardon de cet indigne calembour ! Comme vous devez rire là-bas et vous moquer de nous ; de nous, qui nous intitulons les peuples avancés ! Savez- vous comment on appelle les bécasses trop faites, les bécasses pourries ? Ce sont aussi des bécasses avancées. Enfin, que la volonté de Dieu soit faite! J'ai bien de la bonté, n'est-ce pas? Il est très sûr qu'elle se fera toujours.
Et vous pensez encore à la musique ! Barbares que vous êtes! Quelle pitié! au lieu de travailler au grand œuvre, à l'abolition radicale de la famille, de la propriété, de l'intelligence, de la civilisation, de la vie, de l'humanité, vous
VOUS occupez des œuvres de Beethoven!!... Vous rêvez de sonates ! vous écrivez un livre d'art ^ !
Ironie à part, je vous en remercie. Nous sommes donc encore quelques vivants adorateurs du beau. Rari... Mais comment faire connaître votre travail dans notré^ gurgite ?
Nous n*avons plus qu'un seul journal musical, la Gazette musicale. J'ai fait part de ce que vous m'avez écrit à M. Brandus, directeur de ce journal, et il paraît fort disposé à insérer des fragments de votre ouvrage, mais il voudrait le connaître.
De mon côtéj'en parlerais avec bien du plaisir dans l'un de mes feuilletons des Béhats, quand une partie au moins du livre aurait paru d'une façon ou d'une autre. Je ne sais quel moyen vous indiquer pour me faire parvenir votre manuscrit. Cela me paraît fort délicat. La perte d'un imprimé n'est rien; mais un manuscrit qui s'égare, c'est irréparable. Je crois que le plus sûr serait de le confier à quelqu'un qui aurait le malheur de venir en France, en lui recommandant de me le remettre sans intermédiaire. Cherchez cette occasion, et ne doutez pas de mon empressement à entrer dans vos vues.
Mille amitiés respectueuses à nos excellents amis de la place Michel. Je vous serre la main. Dieu vous garde de la république, et surtout des républicains !
1. Beethoven et ses trois styles, par 31. Guillaume Lenz. Ce beau livre n'a ééjpublié qu'en 1852.
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A M, ALEXIS LWOFF
Paris, 23 février -1849.
Mon cher monsieur Lwoff,
J'ai été très sensible au reproche bienveillant que vous m'adressez au commencement de votre lettre; j'ai vu par là que vous ne saviez pas toute la reconnaissante amitié que j'ai pour vous, amitié bien vive, bien sincère et que le temps et L'absence n'altéreront pas. J'ignorais quelles étaient vos relations avec M.Lenz, et c'est la cause du silence que vous me reprochez. L'indifférence ni l'oubli n'y sont pour rien, soyez-en tout à fait persuadé.
Je me suis occupé des deux choses dont vous m'avez fait le plaisir de me parler. Meyerbeer s'était déjà, de son côté, acquitté de la commission relative à un poème nouveau.
Sans nous être donné le mot, nous sommes allés tous les deux frapper à la même porte, celle de Saint-Georges. Dès les premiers mots, Saint-Georges m'a appris que Meyerbeer vous avait répondu et envoyé en même temps le consentement du librettiste à vous livrer un opéra nouveau qu'il vient de finir. Vous devez donc être instruit de tout ce qui a trait à votre question.
Quant à l'autre travail dont Saint-Georges se chargera également, il le trouve beaucoup plus difficile et plus long
que d'écrire un opéra nouveau, à cause de la nécessité de conserver la musique.
Pour refaire Ondine en trois actes, Saint-Georges demande... que vous lui procuriez une partition des voix, sans laquelle il ne peut appliquer ses nouvelles paroles à la musique. Je ne sais ce que vous penserez de la proposition ; la partition me paraît indispensable et toutes les imitations ou traductions de paroles, si fidèles qu'elles soient, ne sauraient la remplacer i.
Saint-Georges demeure rue de Trévise, numéro 6. C'est un homme habile pour ces sortes de choses, et l'énorme succès du Val cV Andorre donne en ce moment plus d'autorité encore à son nom.
Si vous lisez la Gazette musicale et les Débats, vous devez être au courant de tout ce qui se fait chez nous en musique, cet hiver. Je ne vous en parlerai donc pas. Dimanche dernier, soit dit seulement en passant, Spontini, avec son second acte de la Vestale, a tellement enthousiasmé et bouleversé le public du Conservatoire que notis ressemblions à une assemblée de fous. J'en pleure encore en vous en parlant. Je viens de faire deux feuilletons là-dessus; peut-être vous tomberont-ils sous les yeux : ils paraîtront ces jours-ci dans la Gazette musicale et les Débats.
Je travaille en ce moment à un grand Te Deum à deux chœurs avec orchestre et orgue obligés. Cela prend une certaine tournure. J'en ai encore pour deux mois à travailler; il y aura sept grands morceaux.
1. Le llbretto de M. de Saint-Georges se trouve dans la bibho- Ihèque da château de Romany, près Kovvno, en Lithuanie; ce libretto n'a jamais été mis en musique par M. Lwoff, mort en 1870. [Renseignements eommuniqués par M. Wladimir Stasso/f.)
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Adieu, mon cher général; ne m'oubliez pas plus que je ne vous oublie : je ne vous en demande pas davantage.