‹ Correspondance inédite de Hector Berlioz-1819-1863Chapitre 56 sur 88 · A M. HANS DE BULOW · texte numérisé non relu

A M. HANS DE BULOW

28 juillet 18b4.

C'est une charmante surprise que \ous m'avez faite, et votre manuscrit est arrivé d'autant plus à propos que l'éditeur Brandus,^ qui grave en ce moment Celliiii^ avait déjà choisi un assez obscur tapoteur de piano pour arranger l'ouverture.

Yotre travail est admirable; c'est d'une clarté et d'une fidélité rares et aussi peu difficile qu'il était possible de le faire sans altérer ma partition. Je vous remercie donc de tout mon cœur. Je vais voir Brandus ce soir, et lui porter votre précieux manuscrit. J'ai beaucoup travaillé depuis mon retour de Dresde; j'ai fait la première partie de ma trilogie sacrée : le Songe cVHérode. Cette partition précède l'embryon que vous connaissez sous le nom de Fuite en ÉgijiJte, et formera avec VÂrrivée à Sais un ensemble de seize morceaux, durant en tout une heure et demie avec les entr' actes. C'est peu assommant, comme vous voyez, en comparaison des saints assommoirs qui assomment pendant quatre heures.

J'ai essayé quelques tournures nouvelles : l'air de Vhisomnie (THérode est écrit en sol mineur sur cette gamme, déterminée sous je ne sais quel nom grec dans le plainchant :

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Cela amène des harmonies très sombres, et des cadences d'un caractère particulier, qui m'ont paru convenables à la situation. Yous avez été bien taciturne en m'envoyant le paquet de musique; j'eusse été si heureux de recevoir quelques lignes de votre main !

Mademoiselle votre sœur a passé dernièrement à Paris, mais si vite, que, quand on nous a remis la carte qu'elle a laissée à la maison un matin de bonne heure, elle était déjà partie pour Londres.

Yeuillez, je vous prie, saluer de ma part madame votre mère. Ne viendrez- vous pas à Paris? Je pars dans quelques jours pour Munich, oi^i je resterai trois semaines. Plus tard, vers novembre, je retournerai encore en Allemagne et peutêtre vous reverrai-je à Dresde.

Rappelez-moi au souvenir de M. et madame Pohl et serrez la main à cet excellentissisme Lipinski.

A M. AUGUSTE MOREL

Paris, 28 août 1854.

J'espère que vous êtes bien portant et que vous et notre ami-Lecourt avez échappé à la terrible maladie dont Marseille a tant eu à soufi'rir. Donnez-moi vite de vos nouvelles.

D'hECTOR BERLIOZ. 213

Vous avez dû recevoir, il y a trois semaines, l'épreuve déjà corrigée de votre quatuor. L'avez-vous renvoyée? avez-vous écrit à Brandus?

J'ai manqué mon voyage à Munich, à cause de la vacance survenue à l'Institut. On m'a poussé à me mettre sur les rangs, à faire les visites et démarches d'usage en pareille circonstance. J'ai fait tout cela, j'ai vu tous les académiciens l'un après l'autre; et, après mille belles paroles extrêmement flatteuses, un accueil chaleureux, etc., ils ont nommé hier Clapisson. A la prochaine vacance maintenant. Je suis résolu à persister avec une patience égale à celle d'Eugène Delacroix et de M. Abel de Pujol, qui s'est présenté dix fois.

Reber m'a donné toutes les marques possibles de sincère sympathie et les trois autres musiciens de sincère antipathie. Z... a travaillé pour moi d'une main, j'ignore ce qu'il a fait de l'autre. On songe déjà sérieusement à faire admettre Leborne tôt ou tard. Yous voyez que tout va bien et qu'on progresse dans la voie de l'absurde. Je viens de passer huit jours aux bords de la mer, à Saint-Valéry, pour me décolériser. Ce grand air des falaises, ce vaste horizon, cette solitude et ce silence m'ont tout à fait remis. J'y serais demeuré plus longtemps sans les anxiétés que j'éprouvais au sujet de Louis. Et je suis revenu dans l'espoir d'obtenir plus vite à Paris des nouvelles du siège de Bomarsund, oii il se trouvait. Heureusement il s'en est tiré sain et sauf, je viens de recevoir une lettre de lui. Dieu vous préserve, mon cher Morel, de connaître jamais de semblables émotions....

Madame Stoltz rentre mercredi prochain.

La *** ne tardera pas à revenir; ces deux tigresses vont s'entre-dévorer ; ce sera cet hiver un spectacle curieux. Perrin vient de donner sa démission de directeur du Théâtre-Lyrique, il borne son ambition au trône de l'Opéra- Comique. Les criailleries des barbouilleurs de papier réglé l'ont effrayé.

A M. HANS DE BULOAV.

l^r septembre 1834.

J'ai été bien enchanté de votre aimable lettre et je me hâte de vous en remercier. Je ne suis pas allé à Munich. Au moment de partir, une place est devenue vacante à l'Académie des beaux-arts de notre Institut, et je suis resté à Paris pour faire les démarches imposées aux candidats. Je me suis résigné très franchement à ces terribles visites, à ces lettres, à tout ce que l'Académie inflige à ceux qui veulent intrare in suo dodo corpore (latin de Molière) ; et on a nommé M. Clapisson.

A une autre fois maintenant. Car j'y suis résolu; je me présenterai jusqu'à ce que mort s'ensuive.

Je viens de passer une semaine au bord de l'Océan, dans un village peu connu de la Normandie ; dans quelques jours, je partirai pour le Sud, où je suis attendu par ma sœur et mes oncles pour une réunion de famille.

Je ne compte retourner en Allemagne que dans l'hiver.

Sans doute, Liszt a raison en vous approuvant d'avoir accepté la position qui vous était offerte en Pologne; en tout cas, il ne faut pas perdre de vue votre voyage à Paris, si vous pouvez le faire avec une complète indépendance d'esprit, eu égard au résultat financier des concerts. Je me fais une fête de vous mettre en rapports avec tous nos hommes d'art dont les qualités d'esprit et de cœur pourront vous rendre ces rapports agréables.

Yous savez si bien le français, que vous pourrez comprendre le parisien ; et vous trouverez peut-être amusant de voir comment tout ce monde d'écrivains danse sur la phrase, comment ceux qui osent encore accepter le titre de philosophes dansent sur l'idée.

Je serai tout à vous à mon retour, et fort désireux de connaître les compositions d'orchestre dont vous me parlez. Ma partition de Cellini ne saurait trouver un critique plus intelligent ni plus bienveillant que vous ; laissez-moi vous remercier d'avoir songé à faire, dans le livre de M. Pohl, le travail qui s'y rapporte. Au reste, cette œuvre a décidément du malheur ; le roi de Saxe se fait tuer au moment où on allait s'occuper d'elle à Dresde... C'est delà fatalité antique, et l'on pourrait dire à son sujet ce que Virgile dit sur Didon :

Ter sese attollens cuhitoque adnixa levavit : Ter revoluta toro est.

Quel grand compositeur que Virgile ! quel mélodiste et quel harmoniste! C'était à lui qu'il appartenait de dire en mourant : Qualis artifex iiereo l et non ' à ce farceur de Néron qui n'a eu qu'une seule inspiration dans sa vie, le

soir où il a fait mettre le feu aux quatre coins de Rome,... preuve brillante qu'un homme médiocre peut quelquefois avoir une grande idée.

Hier, on a rouvert l'Opéra. Madame Stoltz a fait sa réapparition dans le rôle de la Favorite. En la voyant entrer en scène, je l'ai prise en effet pour une apparition. Sa voix aussi a subi du temps l'irréparable outrage. La nouvelle administration de l'Opéra avait fait un coup d'État et retiré leurs entrées à tous les journalistes ; cette pauvre Stoltz va avoir fait une rentrée inutile. Il y a eu conseil, au foyer, de toutes les plumes (d'oie) puissantes, et nous avons décidé, à l'unanimité, qu'il fallait déclarer à l'Opéra la guerre eu silence. En conséquence, on ne dira pas un mot de sa réouverture ni du début de madame Stoltz, jusqu'à ce que la direction revienne à de meilleurs sentiments.

Je travaille à un long feuilleton de silence qui paraîtra la semaine prochaine et qui m'ennuie fort. Adieu, je me suis un peu délassé à vous écrire.

A LOUIS BERLIOZ

Paris, 26 octobre 18S4.

J'étais tout triste ce matin, mon cher Louis. J'ai rêvé cette nuit que nous étions ensemble à la Côte et que nous BOUS promenions tous les deux dans le petit jardin. Ne sachant où tu es, ce songe m'avait péniblement affecté. Ta

d'HECTOR BERLIOZ. 217

petite lettre que le portier m'a donnée comme je sortais, m'a remis le cœur à l'aise. Je t'écris au milieu de mes courses dans ma chambre du Conservatoire, avec l'espoir que cette lettre sera plus heureuse que les trois dernières, qui, à ce qu'il paraît, par ton avant-dernière datée de Kiel, ne te sont pas parvenues. Je t'ai écrit à Kiel au reçu de ta lettre. Enfin, j'espère que nous allons nous voir, ne fût-ce que quelques jours. J'ai à t'annoncer une nouvelle qui ne t'étonnera probablement pas et dont j'avais fait part cV avance h ma sœur et à mon oncle à mon dernier voyage à la Côte. Je suis remarié. Cette liaison, par sa durée, était devenue, tu le comprends bien, indissoluble; je ne pouvais ni vivre seul, ni abandonner la personne qui^ vivait avec moi depuis quatorze ans. Mon oncle, à sa dernière visite à Paris, fut lui-même de cet avis et m'en parla le premier. Tous mes amis pensaient de même. Tes intérêts, tu peux le penser, ont été sauvegardés. Je n'ai assuré à ma femme après moi, si je meurs le premier, que le quart de ma petite fortune; encore, ce quart, je sais que son intention est de te le faire revenir par un testament. Elle m'a apporté en dot son mobilier, dont la valeur est plus considérable que nous ne pensions, mais qui devra lui être rendu si je meurs avant elle. Tout cela a été réglé d'après les indications que m'avait données mon beau-frère. Ma position, plus régulière, est plus convenable ainsi. Je ne doute pas, si tu as conservé quelques souvenirs pénibles et quelques dispositions peu bienveillantes pour mademoiselle Recio, que tu ne les caches au plus profond de ton âme par amour pour moi. Ce mariage s'est fait en petit comité, sans bruit comme sans mystère. Si tu m'écris à ce sujet, ne m'écris rien que je ne puisse

montrer à ma femme, car je voudrais pour beaucoup qu'il n'y eût pas d'ombres dans mon intérieur; enfin, je laisse à ton cœur à te dicter ce que tu as à faire. J'ai vu l'amiral Cécile qui a reçu ta lettre. 11 m'a appris qu'avant l'expiration de tes trois ans de navigation sur un vaisseau de l'État, tu ne pouvais entrer dans la marine militaire ; mais que c'était de droite si tu le voulais, après cette époque ; qu'alors tu serais admis comme sergent d'armes ou comme second chef de timonerie. Je suis dans tous les embarras et ennuis des préparatifs d'un concert pour faire entendre une première fois mon nouvel ouvrage VEnfance du Christ. Il surgit, comme je m'y attendais, des difficultés qui peutêtre seront insurmontables; car je ne veux point risquer d'argent. A propos d'argent, j'en ai mis de côté, que j'ai à te remettre en partie pour tes dépenses. J'ai aussi une malle contenant divers objets dont tu ne peux faire usage dans ta position ; elle est fermée et porte ton nom comme t'appartenant. Je l'en prie, situ reçois cette lettre, écris-moi aussitôt.

Je t'embrasse de toute mon âme ; mon affection pour toi semble redoubler. Ton admission comme suppléant du lieutenant à bord du La Place a produit le meilleur effet, et, de plus, diverses personnes (entre autres un rédacteur correspondant du Moniteur) qui t'ont vu, ont parlé de toi à l'amiral et à mon ami Raymond avec de grands éloges. Je te remercie.

Adieu, cher fils ami, cher Louis! àime-moi comme je t'aime.

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