‹ Correspondance inédite de Hector Berlioz-1819-1863Chapitre 60 sur 88 · Du Te Deum · texte numérisé non relu

Du Te Deum

fassiez une idée de celle que j'ai menée depuis un mois. Enfin, me voilà un peu plus libre, je n'ai que des épreuves à corriger du matin au soir, des courses à faire chez les graveurs et imprimeurs, etc., etc.; on grave à la fois l Enfance du Christ, grande et petite partition ; le Te Dmm, grande partition, le monodrame du Retour à la vie, grande et petite partition. Quant au Te Deum, c'est moi qui le publie en société avec Jemmy Brandus ; et, si le Conservatoire de Marseille peut m'en prendre un exemplaire, je me recommande à lui. Le prix de la souscription est de quarante francs; Parlez donc de cela à Lecourt. Bennet i prétend que je pourrai trouver cinq ou six souscripteurs à Marseille. Laval m'a dit vous avoir envoyé les dernières épreuves de votre quatuor; avez-vous fini? ai-je quelque chose à dire chez Brandus à ce sujet? Je vous remercie mille fois de votre affectueuse sollicitude pour Louis. Il a en effet dû laisser partir le Fleurus et il est en ce moment en convalescence à l'hôpital de Saint-Mandrier à Toulon. Vous me demandez de vous parler du Te Deum ; c'est très difficile à moi. Je vous dirai seulement que l'effet produit sur moi par cet ouvrage a été énorme et qu'il en a été de même pour mes exécutants. En général, la grandeur démesurée du plan et du style les a prodigieusement frappés, et vous pouvez croire que le Tibi omnes et le Judex, dans deux genres différents, sont des morceaux babyloniens, ninivites, qu'on trouvera bien plus puissants encore, quand on les entendra dans une salle moins grande et moins sonore que l'église Saint-Eustache. Je

1. Le père de l'excellent pianiste, Théodore Ritter et de mademoiselle Cécile Ritter; la famille Bennet est d'origine marseillaise.

pars vendredi pour l'Angleterre. Wagner, qui dirige à Londres l'ancienne Société philharmonique (direction que j'avais été obligé de refuser étant déjà engagé par l'autre), succombe sous les attaques de toute la presse anglaise. Mais il reste calme, dit-on, assuré qu'il est d'être le maître du monde musical dajis cinquante ans.

Verdi est aussi aux prises avec tous les gens de l'Opéra. Il leur a fait hier une scène terrible à la répétition générale.

Le pauvre homme me fait mal ; je me mets à sa place. Yerdi est un digne et honorable artiste. Rossini est arrivé; il blaguotte tous les soirs sur le boulevard. Il a l'air d'un vieux satyre en retraite. •

LXXYII.

AU MEME

Paris, 2i juillet 1853.

Mille remerciements pour votre bonne et affectueuse lettre; je ne pourrai pas vous en écrire une pareille, je suis malade de l'ennui de Paris, de la chaleur, de mille assommantes affaires. J'ai fait tout de suite votre commission. Laval ne vous avait pas expédié le quatuor parce que les corrections n'étaient pas faites; le graveur l'avait trompé en lui disant qu'elles l'étaient. Cela doit être terminé maintenant, et je pense que vous recevrez bientôt le paquet si vous ne l'avez pas déjà reçu.

J'ai fait une brillante excursion à Londres, où je me case

de mieux en mieux. J'y retournerai cet hiver, après une tournée que je projette en Bohême et en Autriche, si nous ne sommes pas en guerre contre les Autrichiens.

Je ne fais en ce moment que corriger des épreuves du matin au soir.

Je vous remercie de m'avoir trouvé pour le Te Deum quel- • ques souscripteurs; il sera publié très prochainement. On m'a commandé à Londres un petit travail : Uart du chef d'orchestre, qui doit être ajouté à l'édition anglaise de mon traité d'instrumentation revu et augmenté. Cela va m'ocçuper exclusivement tout le mois prochain.

Louis est ici ; il se remet tout doucement, il se loue avec effusion de vos bontés pour lui et des amis que vous lui avez procurés à Toulon. Depuis mon retour à Londres, je n'ai rien vu, rien entendu ; je ne puis donc rien vous raconter. Je ne connais pas encore les Vêpres de Verdi. Meyerbeer doit être content de son Étoile à Covent-Garden ; on lui a jeté des bouquets comme à une prima donna. Et Gouin n'y était pas! Bennet et son fils (Ritter) m'avaient suivi à Londres. Après avoir entendu l'adagio de Roméo et Juliette par notre grand orchestre d'Exeter Hall, Bennet, le père, commence à croire que le inano ne peut pas approcher de cette puissance expressive, chose qu'il ne croyait pas auparavant...

Son fils est un admirîkble et charmant enfant, qui sera bientôt, je le crois, un grand artiste. Il vous a remplacé dans la Fée Mab, en jouant les petites cymbales.

d'hECTOR BERLIOZ. 231

AU MÊME

Paris, 9 janvier 1856.

Merci de toutes les choses amicales que vous me dites et des détails que vous me donnez sur le mouvement musical du centre où vous vivez. 11 n'y a rien ici de nouveau; l'Opéra ne varie pas plus son répertoire qu'il ne le variait autrefois.

Mais je le crois (l'Opéra) dans de graves embarras. Grosnier ne veut ni ne peut rien; le directeur musical c'est Girard, qui fait tout ce qu'il veut et ne laisse rien faire que ce qu'il veut; il a pour remplir cette dictature 18,000 francs d'appointements.

On vient de décorer Dietsch. Que vous dirai-je? On donne un opéra nouveau tous les huit jours. Le Théâtre-Lyrique a été sur le point de fermer avant-hier; il ne payait pas du tout. Il repaye un peu maintenant et compte, pour se sauver, sur un opéra de Clapisson. L' Opéra-Italien est en perte de 200,000 francs. L'Opéra-Gomique seul, sans faire de brillantes affaires, se soutient passablement.

Tout cela n'est pas gai ; on np voit que tripotages, platitudes, niaiseries, gredineries, gredins, niais, plats et tripoteurs.

Je me tiens toujours de plus en plus à l'écart de ce monde empoisonné d'empoisonneurs.

232 CORUESPONDANCE INÉDITE

Je commence à me remettre des fatigues terribles des concerts de l'Exposition.

Je reçois de temps en temps des lettres de l'extérieur qui me donnent des recrudescences momentanées d'ardeur musicale. 11 m'en est arrivé une de Bruxelles il y a quinze jours, sur Faust, qui dépasse tout ce qu'on m'ajamais écrit en ce genre, même les lettres du baron de D*** sur Roméo et Juliette. Quant aux Parisiens, c'est toujours la même chose inerte et glacée en général; le petit public de la salle Herz est si peu puissant, que son influence est presque nulle. Le prince Napoléon me fait un très gracieux accueil ; il s'étonne de la mesquine position que j'occupe à Paris, et ne parvient pas à m'en faire changer. L'empereur est inaccessible et exècre la musique comme dix Turcs...

Merci de vos bonnes intentions et de celles de Lecourt pour mon fils ; je n'entre pas dans votre manière de voir au sujet de la marine marchande ; tant mieux si je me trompe. Mais il n'y a point de carrière assurée pour Louis dans ce moment en quittant la marine de l'État, et je suis dans la plus complète impossibilité de lui venir en aide. C'est l'opinion de ma sœur et de mon oncle qu'il devrait rester où il est; il va les mécontenter tous, surtout mon oncle, qu'il a tant d'intérêt à ménager. Je ne sais plus que dire; il m'a fait écrire à l'empereur pour qu'il l'aide à arriver à un grade qu'il ambitionne ; j'ai mis sans succès en mouvement l'amiral Cécile et tous mes amis des Débats.

Maintenant je ne puis plus rien; Louis s'est posé l'arbitre de sa destinée en n'agissant qu'à son gré. Il faut me taire

d'HECTOR BERLIOZ. 233

et attendre avec anxiété le résultat de sa conduite irréfléchie. En tout cas, je n'ai pas besoin de vous dire combien je suis touché de l'intérêt que vous lui témoignez et de vous assurer de ma vive reconnaissance pour ce que vous ferez pour lui. Je ne puis rien tenter en musique à Paris d'un peu important; obstacles en tout et partout. Pas de salle! pas d'exécutants (de ceux que je voudrais). Il n'y a pas même un dimanche dont je puisse disposer pour donner mon petit concert. Les uns sont pris par la Société des concerts^ les autres par la Société Pasdeloup, qui a retenu la salle Herz pour toute la saison. Je suis forcé de me contenter d'un vendredi.

Adieu ; en voilà assez, en voilà trop, à quoi bon récriminer? le choléra existe, on le sait, pourquoi la musique parisienne n'existerait-elle pas?

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