‹ Correspondance inédite de Hector Berlioz-1819-1863Chapitre 72 sur 88 · CXVI · texte numérisé non relu

CXVI

AU MEME

Bade^ dimanche io août [1862).

Cher Louis,

Grand succès ! Béatrice a été applaudie d'un bout à l'autre, on m'a rappelé je ne sais combien de fois. Tous mes amis sont dans la joie. Moi, j'ai assisté à cela dans une insensibilité complète ; c'était un de mes jours de souffrance et tout m'était indifiërent.

Aujourd'hui, je suis mieux, et les amis qui viennent me léliciter me font grand plaisir. Madame Charton-Demeur a été admirablement charmante, et Montaubry nous a présenté un Bénédict élégant et distingué. Le duo, que lu connais, chanté par mademoiselle Montrose et madame Geoffroy dans une jolie décoration et sous un clair de lune très habilement fait par le machiniste, a produit un effet monstre, on ne finissait pas d'applaudir. Allor;is, je t'embrasse , tu dois être content. Mais tu es demeuré bien longtemps sans m'écrire. Pourquoi donc te fait-on ainsi courir de navire en navire? Je tâcherai de retourner à Paris ces jours-ci ; alors ne m'écris plus à Bade.

Je n'ai que le temps de f embrasser; on me tiraille de tous cotés. Il faut que j'aille remercier mes acteurs qui sont, eux aussi, tout joyeux.

GXVIl.

A PAUL SJIITHI.

Paris, 28 septembre 1862.

Yous êtes un terrible homme. Votre article sur mon petit livre A travers chants contient, au début, un des plus atroces mots à double détente que des gens de notre profession aient jamais trouvé. J'en suis la victime, mais je l'admire et je vous l'envie. L'art avant tout!

Eh bien , voyez quelle est ma bonté d'âme et mon amour pour la famille des gens d'esprit: si je rencontrais jamais un mot de cette subtile férocité qui vous fût applicable, je ne vous l'appliquerais pas, non, croyez-moi ; je le mettrais à l'adresse de quelqu'un de -mes ennemis, qui, on le sait, ne sont pas de votre famille.

Quel est donc ce mot à la congrève, diront quelques gens qui ne voient pas aussi loin que leur nez? Je ne suis pas assez... ennemi de moi-même pour le dire. Qu'ils cherchent ! En tout cas, je vous le pardonne, parce qu'il est beau, et que vous ne l'avez pas fait exprès. Mais ce que

1. C'était M. Edouard Monnais qui écrivait sous ce pseudonyme dans la Gazette musicale. Il avait fait un article très bienveillant sur le livre intitulé A travers chants. L'apostrophe de Berlioz l'émut beaucoup; il chercha vainement le mot à double détente qui avait excité les susceptibilités de son ami ; il ne le trouva pas. Nous l'avons cherché, nous aussi, ce mot terrible; nous ne l'avons pas découvert non plus.

d'hECTOR BERLIOZ. 293

je ne vous pardonnerai jamais, c'est de n'avoir pas corrigé vos épreuves. Comment ! vous me faites dire en citant ma prose : L'école du petit chien est celle des chanteuses dont la voix extraordinairement étendue dans /e chant, pour étendue dans le haut. Ailleurs vous poussez l'indifférence pour le bon sens (d'autrui) jusqu'à me faire dire dans ma paraphrase du to he or not ta be: Ou s'armer contre ce torrent de MAURES, pour ce torrent de maux! C'est trop fort !

J'aimerais mieux que vous eussiez trouvé deux autres mots à double détente, comme le premier, et recevoir une vraie bordée de votre revolver, que de subir des coquilles de cette dimension, coquilles qui me feront prendre pour une huître. Je sais bien que vous l'avez fait exprès, à l'inverse du mot susmentionné ; mais c'est justement pour cela que j'en conserverai une rancune avec laquelle j'ai le chagrin d'être, mon cher ami, votre tout meurtri (c'est trop faible en français), your murdercd.

; A LOUIS BERLIOZ

Vers 1863.

Cher ami,

Je viens de recevoir ta triple lettre et j'en ai été vivement touché. Tu me dis des choses que je pense souvent, mais que je n'écris jamais ; tu vois le monde intérieur que le vulgaire ne voit pas; merci, cher ami.

Je voudrais bien, comme tu le dis, passer quelque temps à ton bord, sous le grand œil du ciel et loin de notre petit monde; et je te l'eusse déjà proposé, si je n'étais retenu par les liens de ^Gulliver, la santé, l'argent, le mal de mer, mes petites places.

Je me suis levé aujourd'hui. On a trouvé le moyen de me replonger dans la musique, et le remède a opéré. Madame Demeur est venue me prier de lui apprendre soa rôle d'Armide qu'on a mis à l'étude au Théâtre-Lyrique, et Carvalho est venu de son côté me demander de diriger sc3 répétitions. Je ne suis pas sûr qu'on parvienne à se tirer d'uno si énorme tâche. Personne n'en connaît une mesure, ni uii mot, ni une intention. Il faut tout leur apprendre; chacun marche à tâtons et patauge dans ce sublime. Alors, tous les jours madame Charton vient chez moi avec Saint- Saëns, le grand pianiste que tu connais et qui sait fort bien son Gliick, et nous travaillons à remonter cette pauvre femit e, qui se décourage et qui ne comprenait RIEN d'abord à sou rôle.

Tu sauras que le ministre des beaux-arts vient d'augmenter les appointements des professeurs du Conservatoire et que les miens ont été doublés. Ainsi, au mois de mars prochain, au lieu de 118 francs par mois, je toucherai 236 francs. Cela m'aidera beaucoup.

J'ai à recevoir pour toi, ce mois-ci, trente francs pour un semestre de deux obligations ottomanes que j'ai achetées sur ton argent. Dans six mois, encore autant.

Te voilà rentier. Adieu, cette lettre m'a diablement fatigué. Quand espères-tu venir me voir?

d'hECTOR BERLIOZ, 295

A M. ET MADAME MASSART

Weimar^ 9 avril 1863.

Que c'est gentil à vous, chers amis, de m'avoir écrit tous les trois ! Vous allez vous moquer de moi; eh bien, vous aurez tort; cette idée m'a ravi.

Je vous écris en me levant à une heure. On m'a fait passer une partie de la nuit à un banquet qui m'a été offert, après la première représentation *, par les artistes de Weimar, réunis à ceux qui étaient venus des villes voisines et même de Dresde et de Leipzig. Le succès de Béatricea. été flambant, l'exécution excellente dans son ensemble. Les grands-ducs et la grande-duchesse et la reine de Prusse m'ont accablé de compliments. La reine surtout m'a dit des choses, oh ! mais des choses que je n'ose vous répéter. Le morceau qu'elle aime le plus, c'est le trio des trois femmes, tout en avouant que le duo est une invention ravissante, et que l'air de Béatrice et la fugue comique lui plaisent infiniment.

On m'annonce pour demain une bordée d'applaudissements à démolir la salle.

L'orchestre va à merveille et tout l'ensemble vocal se comporte musicalement. La Béatrice est délicieusement

1. Il s'agit de la première représentation de l'opéra de Béatrice et Benedict.

jolie et une artiste véritable; seulement elle reste trop allemande et rend cette lionne sicilienne presque sentimentale.

Adieu, chers amis; je ne reviendrai pas à Paris aussitôt que je l'avais cru; le prince de Hohenzollern, qui habite Lowenberg, en Silésie, à cent vingt lieues d'ici, m'envoie chercher pour lui diriger un concert composé de :

Ouverture du Roi Lear.

Adagio de Roméo et Juliette.

La fête chez Capulet (du même).

Ouverture du Carnaval Romain.

La symphonie d'Harold.

Son orchestre sait tout cela presque par cœur; je lui ferai faire (à l'orchestre) trois répétitions et tout devra marcher pas trop mal.

Voyez-vous ces princes qui se donnent le luxe d'avoir des orchestres de soixante musiciens et de donner de pareils concerts à leurs amis!

Je serre les trois savantes mains et je remercie les trois bons cœurs de leur souvenir.

AUX MÊMES

Lowenberg, 19 avril 1863.

Voici encore un bulletin de la grande armée.

La seconde représentation de Béatrice h Weimar a été ce qu'on m'avait annoncé qu'elle serait ; j'ai été rappelé après le premier acte et après la deuxième. Je vous fais grâce de

d'HECTOR BERLIOZ. '297

toutes les charmantes flatteries des artistes et du grand-duc. Me voilà maintenant à Lowenberg chez le prince de Hohenzollern, que je n'avais pas revu depuis 1843. Hélas! que de choses se sont passées pendant ces vingt ans ! 11 est aevenu, lui, impotent, goutteux; mais sa gaieté lui est restée et son amour pour la musique semble avoir augmenté. 11 m'adore littéralement. Son orchestre sait à fond toutes mes symphonies et ouvertures. Et c'est un charmant orchestre de cinquante musiciens musiciens. Le prince a fait construire, dans son château de Lowenberg, une délicieuse salle de concerts d'une sonorité parfaite, avec foyer derrière l'orchestre, bibliothèque musicale, tout ce qu'il faut. Il m'a donné un appartement à côté de ce bijou de salle, et tous les jours, à quatre heures, on entre dans mon salon m'annoncer que l'orchestre est réuni. J'ouvre deux portes et je trouve les cinquante artistes immobiles à leur poste, silencieux et bien d'accord. Ils se lèvent courtoisement quand je monte à mon pupitre; je prends mon bâton, je marque le premier temps, et tout part. Et comme ils vont ces gaillards ! Figurez- vous qu'à la première répétition ils ont exécuté le FINALE d'Harold sans fautes., et l'adagio de Roméo et Juliette sans manquer un accent!... Le maître de chapelle Seifriz me disait après cet adagio : « Ah! monsieur, quand nous.... écoutons cette morceau, nous... toujours... en larmes ».

Savez-vous, chers amis, ce qui me touche le plus dans les témoignages d'aôection que je reçois? C'est de voir que je suis mort. 11 s'est passé en vingt ans tant de choses que j'ai l'impertinence d'appeler progressives! on m'exécute à peu près partout.

Un maître de Breslau vient d'arriver ici ; il me dit que la Société musicale placée sous sa direction a exécuté, l8 mois dernier, le scherzo de la Fée Mab avec les honneurs du Us; celui de Dresde est venu àWeimar la semaine dernière et m'a appris plusieurs faits de la même nature. Oa a joué des fragments du Requiem à Leipzig, il y a un mois; mon ouverture du Corsaire se joue partout, et je ne Tai, moi, entendue qu'une fois. Les autres ouvertures, celle du Roi Lear surtout, et celle de Benvenuto Cellini^ se jouent souvent, et ce sont précisément les moins connues à Paris. Avant-hier (riez, ou souriez, chère madame), je me suis surpris, en conduisant l'ouverture du Roi Lear^ à ne pouvoir retenir quelque humidilé qui voulait tomber de mes yeux. Je me disais que peut-être le faihcr Shakespeare ne me maudirait pas d'avoir osé faire parler ainsi son vieux roi breton et sa douce Cordélia. J'avais oublié cette ouverture que j'écrivis à Nice en d831.

Il n'y avait point de harpe à Lowenberg, le prince a fait venir la harpiste de Weimar (cent vingt lieues) . . .

J'ai été interrompu cinq fois pendant que je vous écrivais. Le prince est dans son lit, retenu par la goutte, et furieuK de ne pouvoir assister à nos répétitions. A tout instant il m'envoie chercher; pendant les dîners, auxquels il a la bonté d'inviter les artistes étrangers arrivés ici pour le concert de demain, il m'écrit des billets au crayon qu'an grand laquais galonné m'apporte sur un plat d'argent et auxquels je réponds entre la poire et le baba (car il n'y a pas de frommage ici) (y a-t-il deux m h frommage? je ne crois pa^). Puis je vais passer une demi-heure à côté de son lit, et il me dit des choses!... Il connaît tout ce que j'ai écrit eu

prose et en musique. Ce matin, il m'a dit: « Venez, que je vous embrasse; je viens délire votre analyse de la Symphonie pastorale... » 11 n'ose pas se lever pour la répétition d'aujourd'hui dans la crainte d'éprouver une rechute qui l'empêcherait d'assister demain au concert. Il aime ce que j'aime en musique et il déteste ce que je hais.

Croiriez-vous que les quatre répétitions et les deux représentations de Béatrice que j'ai conduites à Weimar, ne m'ont pas fatigué, à beaucoup près, autant que les répétitions du concert de Lowenberg. Je suis brisé, moulu. C'est que l'orchestre de théâtre est un esclave ; il agit en esclave placé dans une cave; l'orchestre de concert est un roi placé sur un trône. Et puis ces grandes passions des symphonies me retournent le cœur un peu plus brutalement que les sentiments d'un opéra- de demi^caractère comme Béatrice.

Pourquoi n'êtes- vous pas là? quel charme ce serait, pour les auditeurs intelligents qui m'entourent, de vous entendre!... 11 y a pourtant, mon cher Jacquard, un jeune homme de dix-sept ans qui serait digne d'être votre élève; mais il n'a pas une basse comme votre bien-aimée. — J'y vais — On vient me chercher; l'orchestre est à son poste e» d'accord; je vais me chanter la scène de Roméo et Juliette, je penserai à vous. Ah! comme ils disent bien j a phrase :

Adagio

-— .^^h-^-gr— 1-^^-»=^- sut- J

£|.ztiF=^,

CXXï.

A MADAME M AS s ART.

Paris, 23 septembre au soir, au coin de mon feu (1863).

Chère madame Massart, vous croyez peut-être que, n'ayant plus a recevoir chez vous ni tasses de chocolat, ni sonates de Beethoven, ni quatuors, je ne pense plus à vous?... Vous en êtes capable ; vous avez sucé le venin des Maximes de la Rochefoucauld; vous croyez qu'il y a un motif intéressé à toutes nos actions ! — Hélas ! cela pourrait bien être.

Pourtant, qu'est-ce qui m'oblige à vous écrire, ce soir? Qu'est-ce qui me force à envoyer une poignée de main à votre mari? Qu'est-ce qui me porte à m'apitoyer sur votre sort? car, j'en suis sûr, vous traînez une vie misérable dans votre petite boîte de sapin^ pompeusement nommée «maison de campagne», où il n'y a de place que pour un piano, sans queue, où vous sentez la mer à toute heure, où il vente à décorner des bœufs, où, quand vous jouez la sonate en fa mineur^ vous vous ennuyez vous-même,

Ayant pour auditeurs des crabes seulement...

Il faut qu'on dise : « Madame Massart est à la campagne, dans sa villa; elle prend des bains de mer, elle folâtre sur les grèves, elle aspire les senteurs marines et les effluves de V infini.,. » 0 blagues colossales et puériles! Je vous plains; mais il faut bien faire son métier de banquiste...

C'est égal, je vous replains.

Quand revenez- vous ? Bon, il semble que je m'attende à recevoir de vos nouvelles, et certes, ni Massart ni vous n'oserez m'écrire trois lignes. Je vous sais trop modestes, TOUS ne vous ferez pas cet honneur. J'ai chargé l'autre jour votre parrain (oh! un parrain ! la Dame Manche! est-ce bouffon!) de vous présenter mes hommages; il a dû vous voir. Bertsch aussi a dû vous voir.

Je suis tout absorbé par nos répétitions du Théâtre-Lyrique. Ça va, ça va. Heureusement, vous ne serez pas encore revenus de vos terres au mois de novembre et vous ne me ferez pas le chagrin de vouloir assistera la première représentation; car je n'aurai pas de billets à vous donner. Massart, qui est un si fameux enleveur de salles, me fera bien faute. Cela diminuera beaucoup mes chances de succès et peut me faire perdre quatre ou cinq cents représentations; je me résigne.

Vous croyez peut-être que je vais vous dire: « Ah! le cinquième acte!... Ah! les adieux de Didon! Ah! le chœur des prêtres de Pluton ! Ah ! ceci ! ah ! cela !. . . » Eh bien, oui, vous avez raison, je n'ai pas la vanité de me croire modeste, moi ; j'ai, au contraire, la modestie de me croire bouffi de vanité. Eh oui, il y a tout plein de « Ah ! » Si votre crabe entendait cela, il en frémirait sous sa carapace.

Bonjour, bonjour! Massart fait, dit-on, des chasses merveilleuses; le bruit court qu'il a tué un chardonneret {a goldfinch). Vous qui vous piquez d'anglais, vous ne saviez certes pas le nom britannique de ce charmant oiseau.

Adieu, adieu ! La présente n'a pour objet que de vous faire savoir que je me porte fort mal ; je souhaite qu'elle vous trouve de même. Cela me consolera.

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