‹ Correspondance inédite de Hector Berlioz-1819-1863Chapitre 75 sur 88 · M. A. Lwoff était devenu sourd · texte numérisé non relu

M. A. Lwoff était devenu sourd

30i CORRESPONDANCE INÉDITE

Adieu, cher maître; Dieu vous préserve du contact de cette race ! Ce que je vous écris au sujet des théâtres en général est tout à fait confidentiel; d'autant plus que je n'ai trouvé au Théâtre-Lyrique, depuis le directeur jusqu'au dernier musicien de l'orchestre, que dévouement et bon vouloir.

Et cependant...

Et néanmoins...

J'en suis encore malade.

Paris, 22 février -1864.

Voici la lettre demandée. Je suis bien aise de vous savoir à Vienne; Théodore pourra y profiter beaucoup en étudiant avec soin les nouveaux chefs-d'œuvre d'Offenbach qu'on y joue eu ce moment avec tant de succès. Vous ctes tous bien portants? tant mieux. Quant à moi, depuis huit jours seulement, je mène une vie passable... J'ai demandé un congé illimité au Journal des Débats; plus de leufNtslons; les Troijens m'ont enrichi assez pour que je me donne ce luxe. Je n'ai pas mis le pied dans un théâtre dit Lyrique depuis deux mois; je n'ai vu ni Moïse^ ni la Fiancée du roi de Garbc, ni les merveilles du Théâtre- Italien, ni le nouveau ballet, ni rien. Je suis en train de me

L Communiquée par M. Bouscatel, d'Auxerre.

d'hECTOR BERLIOZ. 305

débattre avec la Société des concerts du Conservatoire, qui veut exécuter des fragments de Roméo et Juliette ; et moi, je ne veux pas. Qui l'emportera? Me joueront-ils malgré moi?., ou me convertiront-ils à leur manière de voir?

Rappelez-moi au souvenir de votre aimable et affectueux petit monde. Je serre la main à Théodore, en lui souhaitant sérieusement d'oublier les manières parisiennes, et la conversation parisienne, et toute espèce de style parisien. Rien n'est plus bête que cette éternelle et plate blague qu'on applique à tout à Paris ; qu'il l'oublie à jamais. Il est trop grand artiste pour en tenir compte. Qu'il n'écrive pas trop, ni trop vite, ni pour trop de monde, et qu'il laisse les gens venir à lui sans leur faire trop d'avances. Adieu.

AU MÊME

Paris, 15 mars 1864.

Que diable voulez- vous que je vous dise? Il n'y a point de nouvelles musicales qui vaillent la peine de vous être envoyées. On a joué dernièrement un opéra de Boulanger, le Docteur Magnus. On va donner un opéra, Lara...^ tatouille de M... (je ne me rappelle plus son nom....), à rOpéra-Comique; bientôt Mireille de Gounod au Théâtre- Lyrique. Je suis allé prier George Hainl de remettre l'exécution des fragments de Roméo et Juliette à l'année prochaine; je voyais qu'on n'aurait pas le temps de répéter

cela avec assez de soin en ce moment et je ne tiens pas à être exécuté à demi. Pasdeloup a donné une scène des Troijens au dernier concert de l'Hôtel de ville et ne m'a pas même averti de la répétition. Carvalho m'a appris hier à dîner qu'il m'avait mis sur le programme de deux concerts spirituels qu'il va donner dans la semaine sainte, et qu'il voulait qu'à l'instar de David et de Gounod je vinsse diriger en personne le septuor des Troyens : « Non, ai-je répondu, je n'ai pas de robe rouge et je ne puis figurer dans cette cérémonie du Malade imaginaire. Cela ferait quatre chefs d'orchestre.»

J'ai donné ma démission au Journal des Débats. Rien de plus comique que le désappointement et la colère des gens qui, depuis trois mois, me faisaient la cour; ils ont perdu leurs avances, ils sont volés...

Si vous rencontriez, par hasard, à Vienne, M. Peter Cornélius, dites-lui mille choses de ma part et que je serais bien heureux d'avoir une lettre de lui.

A M. ET MADAME MASSART

Lundi, -15 août 1864 '.

Eh bien, oui, voilà! le maréchal Vaillant m'a écrit, il y a trois jours, une lettre charmante que la Gazette musi-

1. II avait été nommé officier de la Légion d'honneur le 12 août ; il était chevalier depuis 1839.

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cale a eu la bonté de me gâter, laquelle lettre m'annonçait que l'empereur nous avait nommés officiers de la Légion d'honneur... oui, madame, vous et moi... Amsi faites vos arrangements pour changer de ruban, de croix, etc.

Vous n'avez pas voulu venir dîner, chez le minisire; nous étions soixante, y compris le chien de Son Excellence, qui a bu son café dans la tasse de son maître. 11 y avait un grand écrivain, M. Mérimée, qui m'a dit ceci : « U y a longtemps que l'on aurait dû vous nommer officier ; et cela prouve bien que je n'ai pas encore été ministre. » Samson chancelait sous le poids de sa joie.

Vous voyez que je ne vais pas trop mal aujourd'hui et que je suis beaucoup plus bête qu'à l'ordinaire; je souhaite que la présente vous trouve de même. Paris est en fête; vous n'y êtas pas... La plage de Villerville doit être bien triste... comment pouvez-vous y rester? Massart va à la chasse; il tue des mouettes, quelque cachalot par-ci par-là; et Dieu sait comment vous parvenez à tuer le temps ! Vous délaissez votre piano et je parie que, lorsque vous reviendrez, vous aurez de la peine à faire la gamme en si naturel majeur, la plus facile des gammes. Voulez-vous que j'aille vous faire une petite visite?... Vous ne risquez rien de dire: oui; car je n'irai pas. Ah! pardon! je redeviens sérieux; les douleurs me reprennent. Je vais me rejeter sur mon lit. Je vous serre la main à tous les deux.

CXXYII

A M. AUGUSTE MOREL

Paris, dimanche, 2i août 1864.

Mon cher Morel,

Je vous remercie de votre cordiale lettre; cette croix d'officier, et surtout l'avis non officiel que m'a donné de cette faveur le maréchal Vaillant, m'ont fait plaisir à cause de mes amis et aussi un peu à cause du déplaisir que cela fait aux autres. Mais comment pouvez-vous conserver encore des illusions sur les réalités musicales de notre pays? tout y est mort, excepté l'autorité des imbéciles; il faut bien se résigner à le reconnaître, puisque cela est. Je suis à peu près seul ici ; Louis est reparti avant-hier pour Saint- Nazaire; tous mes amis et voisins sont en Suisse, en Italie, en Angleterre, à Bade. Je vois seulement quelquefois Heller; nous allons dîner à Asnières, nous sommes gais comme des chouettes; je lis, je relis; le soir, je passe devant les théâtres lyriques pour me donner le plaisir de n'y pas entrer. Avant-hier, j'ai passé deux heures dans le cimetière Montmartre; j'y avais trouvé un siège très commode sur une tombe somptueuse et je m'y suis endormi. De temps en temps, je vais à Passy chez madam.e Érard, où je trouve une colonie d'excellents cœurs qui me font le meilleur accueil; je savoure le plaisir de ne pas faire de feuilletons, de ne rien faire du tout. Si je n'étais pas attaché

d'hECTOR BERLIOZ. 309

à Paris par plusieurs petits intérêts, je voyagerais malgré mes maux physiques, mais il faut y rester. D'ailleurs, Paris devient de jour en jour plus beau; c'est un plaisir de le voir fleurir si rapidement. Il y a après-demain grand festival à Carlsruhe ; Liszt y est venu de Rome ; ils vont y faire de la musique à arracher les oreilles ; c'est le conciliabule de la jeune Allemagne présidée par Hans de Bulow. Vous savez que ce bon Scudo est reconnu fou et enfermé. Quel malheur!

GXXYIII.

A M. ET MADAME DAMCKE, A BRUNNEN, SUR LE LAC DES QUATRE CANTONS (sUISSE).

Paris, 21 août 1864.

Voilà qui est aimable, gracieux, et bien à vous de m'écrire tous les deux. J'allais demander votre adresse à Heller quand votre lettre m'est arrivée.

Mon fils est reparti, ma belle-mère n'est pas revenue, je m'ennuie à grand orchestre. La ville que j'habite m'offre pourtant plus de beaux souvenirs que ne vous en présente la Suisse.

Il y a une maison, rue de la Victoire, où vécut Napoléon, jeune général en chef de l'armée d'Italie; c'est de là qu'il partit un jour pour aller à Saint-Cloud jeter par la fenêtre les représentants du peuple. Il y a sur une place, qu'on appelle la place Vendôme, ujie haute colonne qu'il a fait

310 CORRESPONDANCK INÉDITE

élever avec le bronze des canons pris sur l'ennemi. On voit à gauche de cette place un immense palais, nommé le palais des Tuileries, où il s'est passé diablement de choses./. Quant aux maisons de certaines rues, vous n'avez pas idée de toutes les idées qu'elles font naître en moi... Il y a des pays comme cela qui exercent un puissant empire sur l'imagination. Eh bien, je m'ennuie tout de même.

Le mai'échal Vaillant a donné un grandissime dîner dernièrement; il m'a fait placer à côté de lui et m'a comblé de gracieusetés; mais le dîner a duré deux heures. Avanthier, les boulevards étaient couverts de badauds qui ont attendu trois heures pour voir passer la voiture où devait se trouver le roi d'Espagne, qui était attendu à l'Opéra. C'est si étonnant un roi d'Espagne!

Vous avez beau dirc^, chère madame Damcke, quand vous avez bien regardé le lac et que vous êtes bien sûre que c'est beau, vous voudriez voir autre chose. Je lis tous les jours un peu de votre splendide Doîi Quichotte, je vais parci par-là à Passy, chez madame Érard ; vous n'avez rien en Suisse de comparable au parc de la Muette, et, dans ce parc, au moins, il n'y a ni vaches ni vachères.

C'est après-demain qu'a lieu le festival de Carlsruhe. Liszt y est déjà. Le programme du premier jour est publié. Comment pouvez-vous n'y pas aller? Moi, j'ai une bonne excuse : je suis malade.

Que vous seriez heureuse si vous aviez en Suisse, pour déjeuner, des fromages comme ceux que l'on a ici! Et puis soupçonnez- vous les melons? Avez-vous du vin potable?

Non, non ; vous vivez comme des anachorètes ; mais être en Suisse en ce moment, c'est bon genre. Un de ces jours,

d'hECTOK BERLIOZ. 311

Heller et moi, nous irons dîner à Montmorency ou à Enghien où il y a aussi un L\G!!!!!

Adieu à tous les deux.

Je \'Ous plains presque autant que je vous aime.

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