A MADAME DAMCKE
[Paris, 24 décembre i864?]
Chère madame,
Pardonnez-moi si je ne vais pas dîner chez vous demain, C'est le jour du Seigneur, et, puisque tout travail est interdit, je vais me reposer comme l'ouvrier de la dernière heure.
J'eusse été très heureux de me trouver chez vous avec mesdames d'Ortigue qui sont la grâce et la bonté même et que j'aime beaucoup; mais je me sens si affaibli et j'ai
une telle horreur d'entendre parler de No'èVJ Vous n'auriez qu'à laisser échapper ce nom pour me donner une indigestion et une attaque de choléra.
Et puis il y a encore une autre raison que je ne veux pas vous dire.
Abusez- vous bien, ce soir, à l'Opéra- Comique; mais, je vous en prie, à votre retour, ne me racontez pas la pièce et je vous en saurai un gré infini.
A M. BERSCHTOLD, POUR M. LOUIS BERLIOZ, CHEZ M. DE ROTHSCHILD, RUE LAFITTE, 17
Sans date, vers -1864 ou 1865.
Quand -tu te sentiras plus calme, e tj 'espère que ce sera demain, reviens donc, cher Louis, dîner au moins à la maison, comme à l'ordinaire, pendant que tu es ici, si le déjeuner te dérange trop pour tes affaires. Mais cela me paraît incroyable ; tu as bien assez de cinq à six heures par jour et tu peux bien m'en donner deux. Voyons, réfléchis donc un instant : tu as des chagrins violents qui te troublent le cœur et la tête; personne ne peut rien pour les calmer. Estce une raison pour être furieux contre tout le monde?
Tu souffres; viens donc auprès de ceux qui t'aiment; sans parler de la cause de tes souffrances, tu éprouveras un peu
D'hECTOR BERLIOZ. 315
de calme à te trouver avec eux. Ta position, d'après ce que tu m'as dit hier, est meilleure que je ne l'espérais; te voilà avec un élat, tu es indépendant, tu es libre, autant qu'homme du monde puisse être libre, puisque tu ne devras rien à personne et que ton aisance ne fera que rapidement augmenter, puisqu^'on est content de toi dans l'administration qui t'emploie. C'est immense cela ; tes chagrins passeront, et ces avantages resteront et en amèneront d'autres plus importants Moi aussi, j'ai de grands ennuis et de vifs chagrins; pourtant je reconnais que tu n'y es pour rien.
Allons, viens demain, nous t'attendrons à midi et à six heures.
Je t'embrasse de tout mon cœur, pauvre cher Louis. Tu viendras ?
GXXXIl.
A MADAME MASSART
Ce soir, 1865 '.
Chère madame,
Autant il est tombé de flocons de neige aujourd'hui, au tant de genres de douleurs me torturent ce soir; et le moindre de mes maux n'est pas le regret que j'éprouve de ne pas vous aller entendre.
1 Cette lettre, si peu datée, est du 22 mars.
Je reste couché; je me figure la sonate et le ton de fa mineur, et votre inspiration,.. Ah! pour cela, non! Je n'ai pas assez d'imaginative pour me le figurer; mais, enfin, je me figure que vous êtes une virtuose comme il y en a 87 à Paris, 187 en France et 2,187 en Europe, sans compter ceux et celles d'Amérique, d'Australie et de Tasmanie. Alors, je m'estime trop heureux de dormir. Fi ! fi !
Vous ne me croyez pas; vous dites : c'est un farceur; il pourrait très bien se lever; je ne crois pas à sa maladie.
Attendez un peu et je vous inviterai à mon enterrement; et, si vous n'y venez pas, je vous en voudrai à la mort.
A vous quand même !
Accentuez bien le
Adieu, chère madame; je suis tout à fait gai. Oh! si je pouvais mourir celte nuit, seulement pour vous prouver que vous me calomniez !