‹ Correspondance inédite de Hector Berlioz-1819-1863Chapitre 81 sur 88 · Intitulé les Royautés musicales · texte numérisé non relu

Intitulé les Royautés musicales

326 CORRESiPONDANCE INÉDITE

le 15 et que c'est aujourd'hui le 13. J'espère que tu te débrouilleras au milieu de ce peuple de soldats et de passagers. J'approuve beaucoup ton idée d'avoir un home, un chez toi, et d'acheter des meubles ; mais tu ne crains donc pas que ton vaisseau ne vienne à être enradé dans un autre endroit que Saint-Nazaire? au reste, tu ne dois pas ignorer cela. Je ne sais pas ce que tu peux avoir écrit à madame X***, mais je devine bien ce qu'elle a pu te répondre. 11 faut de l'argent ! n'en fùt-il plus au monde. Il faut rester à terre, à Grenoble, à Claix, être juge de paix, bon citoyen, savoir vendre son blé, ses moutons, son vin, etc. Alors on est un homme calé, on joue aux boules le dimanche, on a un tas de sales enfants que les grands-parents trouvent fort mal élevés ; on s'ennuie à devenir huître ; on a une femme qui grossit, qui devient obèse, et qu'on finit par ne plus pouvoir souffrir ; et l'on se dit : « Ah ! si c'était à recommencer! »

Et alors on se sent furieux jusque dans la moelle des os ; car on vieillit, on voit sa vie s'écouler bêtement ; on a beaucoup d'argent qui est venu tard et dont on ne sait que faire; et puis l'on meurt gros Jean comme devant.

Oh! que je souffre! si je pouvais, comme je me sauverais à Païenne, ou au moins à Nice! Où la chèvre broute, il faut qu'elle soit attachée. Il fait un temps infâme; à trois heures et demie, il faut allumer la lampe ! Ce soir est notre dîner du lundi, je me relèverai pour y aller. Je vais tâ^ cher de dormir deux ou trois heures. Je n'ai pas reçu ces jours-ci de lettres de Genève ; il est vrai que je n'en attendais pas. Quand une lettre m'arrive, cela me remonte le cœur et l'esprit.

D'hECTOR BERLIOZ. 327

Ah! mon pauvre Louis, si je ne t'avais pas... Figure-toi que je t'ai aimé, même quand tu étais tout petit. Et il m'est si difficile d'aimer les petits enfants! 11 y avait quelque chose en toi qui m'attirait. Ensuite, cela s'est affaibli à ton âge bête, quand tu n'avais pas le sens commun; et, depuis lors, cela est revenu, cela s'est accru, et je t'aime comme tu sais, et cela ne fera qu'augmenter.

A M. ASGER HAMERIK, A COPENHAGUE,

Paris, 1" décembre -1860.

Votre lettre m'a fait bien plaisir, vous ne m'avez pas oublié! vous avez eu raison, car j'ai pour vous une affection véritable.

D'ailleurs, votre passion musicale me touche beaucoup, et bien que je ne m'intéresse plus à rien dans l'art, tant il est insulté et avili par notre horrible monde, je ne puis cependant voir sans de chaleureux élans de cœur un jeune artiste aux nobles illusions tel que vous.

Vous me rappelez ce que j'étais il y a quarante ans; vous me le rappelez surtout par votre ardent amour de la musique, par votre croyance au beau, par votre énergique volonté, par votre persévérance indomptable.

Vivez, croyez, aimez et travaillez ! Méprisez le vulgaire, mais faites d'abord comme si vous ne le méprisiez pas; laissez-lui croire que vous êtes de ses amis, de ses flatteurs même ; il est si bête qu'il ne s'en doutera pas !

Puis, quand vous serez devenu fort, puissant, maître^ et qu'il se verra dompté, il s'écriera en vous applaudissant :

(c JE l'avais toujours DIT ! »

Je suis constamment torturé par ma névralgie; je vis néanmoins au milieu de mes douleurs physiques et écrasé d'ennui. La mort est bien lente! cette vieille capricieuse!...

On exécutera quelques fragments de ma symphonie de Roméo et Juliette dsiTis les prochains concerts du Conservatoire. Gomment cet insolent public idiot va-t-il prendre cela?

N'importe! j'aurai au moins la joie d'entendre ce que j'ai fait de mieux, exécuté par ce merveilleux orchestre! Mais je ne conduirai pas ; voilà Vahsynthe^ comme dit Hamlet.

Mille compliments empressés à M. Gade, dont je voudrais tant faire la connaissance. On joue dimanche prochain une de ses symphonies au concert du Cirque. Si je ne suis pas confiné dans mon lit, je ne manquerai pas d'y aller. Veuillez saluer de ma part monsieur votre père.

Savez-vous que vous avez fait de grands progrès dans la langue française? Votre lettre m'a étonné; elle contient très peu de fautes. Allons, revenez vite à Paris, et, au bout de quelques années, vous finirez par parler français presque aussi mal qu'un Parisien.

A MADAME MASSART

30 janvier 1866.

Chère madame.

Je suis toujours enchante quand je vois arriver une enveloppe portant les deux lettres A M (Aglaé Masson ou

Massart), parce que j'éprouve toujours un plaisir extrême à lire vos billets si bien tournés, si gentils, si amicaux. (Les puristes prétendent qu'il ne faut pas employer cet adjectif au pluriel masculin ; en conséquence, je l'emploie.) Cette fois, pourtant, vous m'avez fait me récrier dès votre première ligne. Yous m'appelez « cher maestro /» Pardieu ! je ne suis pas maestro, ni quoi que c^ soit d'italien. Si vous étiez là, je vous planterais mon grattoir dans le bras droit, si beau qu'il soit, pour vous apprendre à m'écrire des injures pareilles. Est-ce le bras qui est beau ou le gratloir ? N'importe. Je n'ai pas de rancune, et, dans quelques semaines, je ne penserai plus à votre vilenie.

.Je suis à vos ordres le 20 février, tous les jours, à toute heure, et quand même je ne vous l'eusse pas promis. J'irai demain, jeudi soir, vous prier de me jouer la chose, pour que je me la fourre bien dans la tête.

J'ai été très malade hier; j'ai crié comme un aigle, brait comme un âne, geint comme un petit chien, beuglé comme un veau; on m'a apporté votre lettre, je n'ai pas eu le courage de l'ouvrir. Ce n'est que ce matin que je me suis donné ce plaisir. Jugez un peu...

Heureusement, je sais me résigner; mes sentiments religieux me soutiennent. Si je n'en avais pas, je serais bien à plaindre...

Yous n'êtes pas venue aux quatuors Armingaud-Jacquart, l'autre jour. Pourquoi cela?

Je vous porterai demain le volume des Mémoires; vous y verrez pourquoi je suis d'humeur si gaie.

Tout à vous et à Massart ; mais ne l'appelez plus devant moi le père Massart, car cela me révolte et je me fâcherais tout bleu.

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