I. Hambourg
pas en l'emportant sur l'extérieure. Oui, amice, c'a été un grand bonheur pour moi de sortir précisément de l'auditoire de philosophie lorsque j'entrai dans le cirque de la vie du monde; je pus ainsi construire philosophiquement ma propre vie, la considérer objectivement, bien qu'il me manquât ce calme souverain et ce sang-froid réfléchi nécessaires à la claire intuition d'un grand théâtre de la vie.
Je ne sais si tu m'as compris. Si tu lis un jour mes Mémoires,- où tu trouveras décrite toute une séquelle de Hambourgeois parmi lesquels il en est quelques-uns que j'aime, plusieurs que je hais, et beaucoup que je méprise, tu me saisiras mieux. Que ce que je viens de dire serve seulement de réponse à quelques passages de tes chères lettres, et t'explique pourqlioi je ne puis aller ce printemps, comme tu le voudrais, à Hambourg, bien qu'alors je n'en doive être éloigné que de quelques milles. Je compte, en effet, partir dans un mois pour Lunebourg, où ma famille est établie, passer là six semaines, m'en aller ensuite dans les provinces du Rhin, et, si c'est possible, à Paris. Mon oncle m'a assuré encore deux années de pension pour n»s
études, et je n'ai plus besoin, coiàme j'en avais d'abord fait le plan, de chercher un professorat en Sarmatie.
Je pense que, d'ici là, bien des choses changeront assez pour qu'il ne me soit pae difiîcile de me fixer en pays rhénan. Autrement, je m'établirai en France ; j'écrirai en français et me ferai un chemin dans la diplomatie. L'important est que ma santé se rafiermisse ; sans cela, tous ces plans ne sont que folie. Puisse Dieu me donner seulement la santé, je me charge du reste 1 Mon médecin me fait espérer que les voyages, surtout les voyages à pied, la rétabliront... J'ai discontinué mes bains de douches qui ne m'ont fait aucun bien en me coûtant un argent fou. [Par-^dessus le marché, je dois m' interdire toute contention d'esprit, et, cet hiver, je n'ai presque fait autre chose qu'étudier la portion non sémitique de l'Asie, lire quelque peu dans Sehelling et Hegel, fouiller des chroniques, et chercher dans les œuvres des Grecs, que le vieuic Wolf appelle sempitema solaHa generis humani^ le sâuffie ra&aicbissant de la pure beauté. Pour la vie de société, je ne valais absolument rien; j'ai conjposé peu de vers; mes étud^ historiques ont pro-
gressé moins encore, et, moins que tout le reste, mon « Droit public historique du moyen âge germanique. » L'été dernier, il était presque prêt pour rimpression ; mais une foule d'idées qui me sont venues de mes études sur l'Asie, ainsi que l'exempje de la méthode de Gans dans son Droit de succession, et surtout les impulsions philosophiques de Moser, ont eu pour résultat de me faire jeter au feu la plus grande partie du livre, de sorte que je l'écrirai de nouveau tout entier, et en français. — C'est trèsnoble à toi d'avoir goûté mon Mémoire sur la Pologne, De toutes parts on m'a fait de grands éloges d'avoir, su comprendre la Pologne d'une façon si pénétrante; mais je ne puis me joindre à ce concert de louanges. J'étais cet hiver et je suis encore dans un trop misérable état pour rien produire de bon. Cet écrit a mis tout le grand-duché de Posen en mouvement, et, dans les journaux du pays, on a déjà écrit, c'est-à-dire invectivé, trois fois autant que l'étendue du Mémoire lui-même; et tout cela vient des Allemands du grand-duché, qui ne peuvent mejpardonner de les avoir peints si fidèlement, etd'avoir fait des juifs le tiers état de la Pologne. En Wei^tphalie et sur le Rhin, mes Poésies sont
GORRBSPONDANCa INEDITE 44
encore à Tordre du jour, et il me revient de là maintes choses agréables. Mais comment peux-tu juger digne de mention le bavardage de la Gazette littéraire de Leipzig? Ce sont les superficiali tés les plus pauvres qu'on ait dites sur moi. — Je t'enverrai ces jours-ci mes Tragédies. Je les ai dédiées à mon oncle Salomon Heine *. L'as-tu vu? C'est un des hommes que j'estime le plus : il a une noblesse et une force innées; ce dernier trait, tu le sais, est pour moi Tessentiel. As-tu vu ma sœur? C'est une aimable jeune fille ^. Vois-tu beaucoup la société des femmes? Prends garde! les Hambour-
i. Salomon Heine, riche banquier hambourgeois, qui avait été lui-même l'artisan de sa fortune et sut en faire un noble usage. . Son neveu le comparaît volontiers à un diamant — brut. On connaît (et cette correspondance y fait de nombreuses allusions) les démêlés du poëte et du millionnaire. Mais, au milieu de ces dissentiments irrités par la susceptibilité souffrante' de l'écrivain , et les dédains de Thomme d'affaires pour les préoccupations de la vie littéraire, perce partout Taltrait secret qu'ils avaient l'un pour Tautre. Salomon Heine mourut quelques années avant son neveu. '
2. Madame Charlotte d'Embden,-qui vit encore à Hambourg. Heine lui était fort attaché, et lui a dédié la série de Lisder intitulée Nouveau printemps. C'est |i elle qu'il songeait en écrivant ce morceau d'une ironie charmante, resté dans bien des mé> moires :
« Mein Kind, wir waren Kinder, ^
Zwei Kinder, klein und froh. . . • ^ 4
42 OEUVRES 0B BENBI HBINB
geoises sont belles. Mais, chez toi, il n'y a jamais riea* à redire : tu es un homme tranquille, rangé, satiôfait, et, si tu brûles parfois, c'est pour l'humanité tout entière.
Pour moi, c'est différent. Aussi tu a& le bonheur d'être un homme moral, et tu réfléchis et te livres à des considérations morales, et tu es content, et brave, et bon, et, parce que tu es un si bon jeune homme, je t'ai écrit une si longue lettre.
A FRÉDÉRIC STEINMANN
Berlin, le 10 avril 1853.
Cher Steinmann, . Je ne sais lequel de nous deux est en arrière d'une lettre. Si c'était moi, ce qui est bien probable, aie la bonté de m'excuser. Quoi que tu puisses inventer pour justifier mon silence, tu tomberas malheureusement toujours sur la vérité. Bourrasques de chagrins, perte de ce que j'aimais le plus au monde,* maladie et mauvaise humeur, et autres belles choses, voilà depuis deux ans les points culminants dans la
TÎe de ton ami. Longtemps je me suis rassuré en me disant : « Fritz ne demande pas que lu rouvres de vieilles et nouvelles blessures, et que tu lui envoies du sang de ton cœur sous un couvert de lettre ; à plus d'une de tej tristes chansons qui, ça et là, sera amvée à son oreille, il aura remarqué combien il fait sombre et sans joie dans le cœur de son ami. » Mais ce qui me tranquillisa le plus, c'est que j'ignorais ton adresse. — Or, cette dernière excuse n'existe plus depuis que j'ai appris, il y a quatre mois, que lu es à Munster, où j'ai chargé Christian de beaucoup de salutations pour toi... Le brave Christian, dont la simple parole, au dernier jour, aura plus de poids auprès du- souverain juge que les serments de cent mille autres, Christian pourra te garantir que mes sentiments pour toi n'ont point changé, quelque durement que je me détourne souvent de mes meilleurs amis dans mes heures sombres, méconnaissant leur attachement et les éloignant de moi, dans mon orgueil et ma souffrance. Mais qui me garantira ce que tu es pour moi? Ici encore, ta simple parole me suffira, bon, loyal Steinmannt
Mes Tragédies viennent de sortir de presse. Je sais
qu'on les déchirera à belles dents ; mais je veux te dire en confidence qu'elles sont très-bonnes, meilleures que mon recueil de poésies, qui ne vaut pas une charge de poudre. — Je reçois souvent des lettres du ^oe^^; il écrit beàucoujp. Il y a de superbes choses dans ses sonnets, un souffle poétique sincère, une fraîcheur joyeuse et vivante. Je les aime comme j'aime les fraises des bois, mon fruit favori ; seulement^ ils ont aussi le défaut de cette plante qui rampe et jette partout ses racines, et produit ainsi beaucoup de feuilles et de bourgeons inutiles. Notre beau monde y il est vrai, préfère des légumes venus en serre chaude assaisonnés avec du sucre ou des sauces épicées; et la plèbe grossière aime mieux une potée de gros pois. Connais-tu Charles Immermann? Devant celui-là, nous devons tous mettre chapeau bas, toi surtout. C'est une puissante et lumineuse figure de poêle comme il y en a peu...
CORRESPONDANCE IlfBDITE 45
A CHARLES IMMERMANN
Berlin, lo 10 avril 1823.
Cher Immermann,
Il y a longtemps que j'aurais répondu à voire dernière lettre, si je n'avais voulu en même temps vous envoyer mes Tragédies. Dans l'intervalle, j'ai eu plus d'une fois l'idée de vous en faire passer les cinq premières feuilles ; mais j'ai surmonté cette tentation et je m'en félicite, puisque, sous la v\xhnque échange d'impressions^ se glissait pourtant un sentiment mesquin, c'est-ji-dire la vanité ordinaire aux poètes. D'autre part, je regrette de ne pas l'avoir fait; la vie est presque toujours courte, et, quand elle se prolonge, ce n'est plus proprement la vie ; aussi l'on fait bien de saisir le moment où l'on peut ouvrir son cœur à un ami, à un compagnon de nos pensées... —Oui, je promets de ne plus céder à la crainte mesquine de paraître mesquin quand j'aurai quelque confession à vous faire. Il y a précisément dans Ha/c/î^f une semblable confession gêné-
46 OEUVRES DS HENRI AfilNE
raie, et j'ai la marotte de croire que vous êtes du petit nombre de ceux qui la comprendront. Aussi je vous demande cette seule faveur de le lire dans un bon moment, et sans interrompre la lecture. Je suis convaincu de la valeur de ce poëme (hark! harki), car il est vrai (le poëme) ou je suis moi-même un mensonge : tout ce que j'ai écrit d'autre, et ce que j'écrirai encore, pourra passer et passera. J'en dirais davantage sur ce sujet qui aurait suffisamment besoin d'être éclairci ; mais, par bonheur, le temps nie manque; le relieur m'apporte justement de nouveaux exemplaires de mes Tragédies, et il faut que j'en envoie à ma famille, et que j'écrive des lettres, et la poste part à six heures, et je suis préci- . sèment comme une femme qui accouche. Le petit marmot me donnera-t-il de la joie ? Difficilement autant de joies que de chagrins^ je le prévois. La vermine et les crapauds des coteries berlinoises m'ont déjà donné les marques dégoûtantes de leur attention ; on a su se procurer mon livre avant qu'il sortit de presse, et j'apprends qu'on veut supposer une tendance à Almansor, et répandre ce bruit d'une façon qui révolte tout mon être, et me remplit d'un souverain dégoût.
GORnESPONDANGE INÉDITE 47
Sans que je m'en doute, ceci peut avoir beau^ coup cohtpibué à me faire quitter Berlin dans une quinzaine. Si vous m'écrivez, adressez donc vos lettres à « H. Heine, chez M. Moser, N. Friedrichs*strasse, 47. » On me les enverra. Je vais à Lunebourg, où je resterai quelques mois dans le sein de ma famille; de là, j'irai en Westphalie, puis sur le Rhia, en passant par Munster, comme vous pouvez bien croire, et, en automne, je serai à Paris. Là, je veux étudier quelque temps et me lancer dans Ift carrière diplomatique. Il y a longtemps déjà què cette idée m'est venue; aussi je suis parfaitement d'accord avec ce que vous m'écrivez là-dessus... QaaiU à vous, si vous vouliez aussi vous jeter dan6 cette carrière, la chose ne vous serait pas fort difficile, et le meilleur et le plus efficace moyen que je pourrais vous conseiller et vous proposer pour cela serait de saisir quelque occasion opportune pour écrire une brochure qui attirerait vivement l'attention des diplomates. « Entre nous**, » c'est aussi le moyen principal que je compte employer... Aussitôt que je serai à Paris, dans le foyer de la diplomatie^
- i. £n françali^ daus Tongioai.
il peut se présenter mainte circonstance favorable à un tel projet, et ce me sera une douce joie de contribuer pour ma part à ce que l'homme dont la puissance intellectuelle me fait espérer de si grandes choses, trouve un cercle d'activité plus étendu. J'ai causé cet hiver avec le vaporeux baron de la Motte-Fouqué, et, par malice (ou plutôt par plaisanterie, car j'aime cet homme), je l'ai interrogé sur le mérite de vos tragédies. Il n'a pu sans doute vous refuser du talent; mais j'ai dû entendre une longue, longue histoire qui se résumait à ceci : qu'un inconnu, un M. de -List, s'était présenté un jour chez lui, lui avait montré votre écrit sur le duel, et lui avait demandé comment lui, le chevaleresque baron, pouvait être, comme on le disait, en relations avec vous ; ces relations, cela va de soi, avaient dû dès lors être rompues. Je vous raconte l'histoire parce que peut-être vous l'ignorez, et ne savez pas sans doute que vous avez encore ici, à cause de cette vieille histoire d'université, des ennemis à la mauvaise langue. Notre ami V., à qui je racontai l'histoire, s'écria avec humeur : « Le chevaleresque baron est un fou. »
J'attends avec la plus grande impatience la pu*
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blication de votre Périandre; j'en attends beaucoup, et je ne doute pas que vous n'ayez su y éviter le seul défaut que j'aie relevé dans vos tragédies, à savoii^ que les discours de vos personnages sont souvent trop longs, et que la poésie s'y étale trop. Aucun jeune jJoëte n'a su, à ses débuts, éviter cet écueil. Mon Almansor mérite le même reproche. Et, malheureusement, ce n'est pas le seul; dans Ratcliff^ ce défaut a été complètement évité, trop peut-être. La maudite langue imagée, dans laquelle j'ai dû faire parler Almansor et ses consorts orientaux, m'a entraîné dans des longueurs. En outre, je crains que les âmes pieuses n'aient beaucoup de griefs contre cette pièce. M. Varnhagen me disait hier que je devais vous engager à faire quelque chose pour moi, comme d'écrire un jugement sur mes tragédies. Je ne veux plus être pusillanime, et jp vous avouerai que, même sans M. Varnhagen, je vous aurais prié de faire une analyse de mon volume dans V Indicateur westphalien. En aucun cas, si vous êtes trop occupé, je ne veux que cela devienne pour vous un fardeau incommode, et je vous dis alors : n'en faites rien ; mais, si vous le faites, je vous demande de tout mon cœur, très-
50 ŒUVRES DB BBNAI HElN.fi
sérieusement et au nom du ciel, de ne pas pensear à Tauteur. — Je vous remercie cordialement de l'envoi de votre portrait; ce m'a été un présent fort agréable. — Vos élégies m'ont grandement plu. Quant à l'emploi du rhythme, j'aurais beaucoup^ beaucoup d'objections, je vous l'avoue franchement; mais j'avoue 'en même temps que de ma vie je n'ai pu écrire six lignes dans ce mètre antique, d'abord parce que l'imitation des anciens répugne à ma nature intime, ensuite parce que j'exige trop de l'hexamètre et du pentamètre allemands, enfin parce que je suis trop maladroit pour m'en servir; — Il y a longtemps que j'ai une question sur le cœur : laquelle de vos trois tragédies avez-vous écrite la première? Jusqu'ici, j'ai toujours pensé que c'était la Vallée de Roncevaux. Le passage où Zoraïde presse Roland de fuir m'émeut toujours jusqu'aux larmes. Il me semble que, si j'avais voulu moi-même écrire ce paysage, j'en aurais été empêché par l'excès de la douleur. Dans Almamor^ j'ai tenté une fois d'y parvenir, mais inutilement. Vous trouverez bien l'endroit. Chose étrange que toutes les analogies qu'ont ces pièces', même pour lo sujet et Itt localité I
Je resterai bien ici jusqu'au 8 mai. Ne vous seraitil pas possible de m'envoyer un nouvel exemplaire de votre portrait? Que penserez-vous de moi si je vous avoue que j'ai fait présent de celui que je devais à votre bonté? Mais je n'ai jamais possédé Tart de refuser quelque chose à une femme. Spyei heureux et gardez-moi votre afïerlion.