‹ Correspondance inédite de Henri Heine: avec une préface et des notesChapitre 24 sur 49 · XXX VI · texte numérisé non relu

XXX VI

A M. MOSËR

Gœttiogue, le 25 juia 1821.

Cher Moéer,

Ce matin, il me revient à Tesprit que je ne puis attendre de tes leittes avant d'alvoir répondli â ceiie dti 31 mai, piuîsque, avec tous les côtés multiples de la nature, il doit y avoir nécessairement chez toi un coîii de philistin. Cela est vexant; car, au fonci, il m'est dur de t'écrire aujourd'hui, parce' qùè je n'ai rien de précis à te dire, et que, pourtant, en écrivant, tant de choses risquent de sortir de mon cœur en vagues paroles I Maïs que le dlâblê

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emporte le vague^ si tant est qti'il rie soit pas. le vague liii-méiiie t Je vis ici dans Id vieille ornière; hUit jours sur sept, j'ai mes maux de têie; je me lève S quatre heures et demie du matin, et réflécliiâ à ce que je fèrafi d' abord; en attendant, arrivent lentement les neuf heures, et je me hâte, mon portefeuille sous le bras, au cours du divin Meister; — oui, le gaillard est divin, il est idéal dans ssl sécheresse, la plus parfaite antithèse de toute poésie, et, pat* là, précisément^ il devient une figure poétique; et c'est même quand le sujet qu'il expose est toilt p'artîtUlièrenient sèc et coriace qu'il arrive à ùfl véritable enthousiasme. De fait, je suis parfaitement content deMei^tèr,' et, aveë son aide et celle dé Dieu, je fini*rai par me tirer dos l^atidcctes.

En butre, j'étudie bcôttcoup' les Chroniques, et tout particulièrement ïHistoria Juddïcà. Cette detnière à cause du Rabbin *, et peut-être aussi d'un besofiii ititittie. Des sentiments ibiii particuliers m'émeuvent quand je feuillette ces tragiques annales; une plénitude d'enseignènients et de douleur. L'esprit de l'histoire juive se révèle à moi de plus eh

i . Le Rabbin de Baccarach.

plus, et cette initiation intellectuelle me sera certainement très-profitable dans la suite. Je n'ai écrit encore qu'un tiers du Rabbin; mes maux de tête ont malheureusement tout interrompu, et Dieu sait quand et comment je pourrai terminer. J'ai remarqué, à cette occasion, que le talent de raconter me manque absolument. Est-ce que, par hasard, je me fais tort> ou bien cela tient-il à la nature réfractaire de mon sujet? La fête de Pâques, m'a réussi; j'ai à te remercier de la communication de YAgade S et je te prie de m'envoyer encore, traduit mot à mot, le Cko Lachma Anja^ et la petite légende, Maasse V Rabbi Fliezer^^ ainsi que le passage du psaume dans la prière de nuit : « Dix mille hommes d'armes se tiennent devant le lit de Salomon. » Peut-être donnerai-je, comme supplément au Rabbin, quelques feuilles à! Illustrations à la manière anglaise, un ex-

1. Voir page 31 i da volume des Œuvres de Heine, intitulé : Dramei $t Fantaisies, Paris, 1866.

2. Ces mots syriaques, c'ho lachma anja, « voici le pain de la misère », ouvrent une longue série de prières et d'enseignemeats rabbiniques, r'tenfermés dans un petit livre nommé A gode (Hag* goda), c'est-à-dire légende, où se trouve aussi le Maasse b* Babbi Eliezer (récit du rabbin Êliézer), et qui sont lus dans les familles juives, les deux premiers soirs de la fête de Pâques. Ces paroles se rapportent à la captivité d'Egypte.

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trait d'idées originales sur les Juifs et leur histoire. — Benjamin de Tudèle ', qui se promène sur ma table^ te salîie cordialement. Il désire que Zunz le prenne un jour en mains et le publie en traduction. Le travail de ce genre du docteur français Witte, que j*ai là devant moi, est au-dessous de toute critique; pur verbiage d'écolier. Pour ce qui concerne les Juifs de Francfort^ le livre de Schudt^m'a été fort utile; j'ai lu d'un bout à l'autre ses deux inquarto, et je ne sais si j'ai été plus irrité dé la méchanceté antijuive (Rischess)^ qui est répandue sur chacune de ses pages, ou amusé de la lourdeur de butor avec laquelle cette méchanceté s'exprime. Oh I combien nous nous sommes formés, nous autres Allemands ! II me manque encore des notes sur les juifs espagnols, au xv* siècle, et particulièment sur leurs académies en Espagne, vers ce temps (oii^ trouverai-je cela?), ou, pour mieux dire, cinquante ans avant leur expulsion. Il est remarquable (Jue, l'année même qu'ils furent expulsés, le nouveau

1. Juif navarrais du xii« siècle, qui parcourut, une grande partie du monde connu, et écrivit en hébreu le récit de ses voyages.

1 Choses remarquables du Judaïsme. 4 vol. Francfort, 1717. (Ed allemand.)

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mofiide de la liberté dê^croyaiîlèe, F Amérique, ait été découvert. — Cette année lie donnèt*â t[ix*tin mince butiii poétique ; je ne fais presque point de poésies, niôn temp^ est accaparé par mes maux dj tête et mes études. Et Dieu sait si je pourrai ûhlt cette aîinée ! Èii tout cas, je ne veux pas solliciter mon ofaèle par des càptationes behevolentiœ; depuis neuf rii61s, je ne lui ai pas^ écrit. — En vérité, je ne suis pas aussi pourceau que le pensent lès Harfibottrgèôîs. -^ Tes commatiîcaéioiis silr les chârigemients dahs le nliriistère des cttltes m'ont fort îritére^é; tu peux bien pense;^ pourquoi, To^tit est si eriiKroilîll^ riialntenant dans l'État t)t*ussJeïij qu'on ne sait qui est cblsîflier ou Valet de chafnb'rè. Se voudrais bien savoir à qui m'adresser avec succès pour ifta requête au ministère. Jè t'ai déjà parlé de cela à Berlin ; le tnoment approche où il faudrait exécuter enfin ce^ projets, ei jè ne puis assôî te reconimander de ùe psls perdre la chose de vue. Tu sais que jè suis iricapâble de combiner et de fati^e moi-même de semblables démarches; mes amis serorït toujours mes tuteurs Naturels. Ah) si des femmes étaient au timon de l'État, je serais asse^ homme pour être bientôt un homme fait.

Que fait ton vis^à-vis, M. Normann? Mon oncle Henri Heine est cet été à Pyrmont. r- Michel Béer est-il de retour de Paris ? Ad vocem Michel Béer, n'oublie pas, s'il est à Berlin, de lui faire mes plus amicales salutations. Dis-lui que je lui aurais écrit si j'avais su où ma lettre le trouverait ; j'eusse été bien aise d'apprendre de lui, sur Paris, maintes choses; par exemple, s'il a fait la connaissance de Bœrne, et quelle est son adresse.

Les Robert sont sans dolite partis depuis longtemps. As-tu causé, une fois encore, avec la belle? — J'ai impatiemment attendu jusqu'ici le cahier de Meister, et je te prie de me faire savoir bientôt si je le recevrai ou non. — Que devient la Société? Estelle morte ou vivante? N'oublie pas ce point. Vous yoilà sans doute tout à fait brouillés avec Hambourg ? Qu'y a-l-il là de nouveau? — Je me suis dépité ici supplémentairement pendant quatre $pmaines contre Gans; j'avais manqué d.e t^mps pqur cela à Berlin. Et n'est-ce pas dépitant, en effet, que l'un des plus grands penseurs de nos jours pense si peu sur lui-même et sur sa conduite (extérieure? . J'ai ou tort, il çst vrai, de l'avoir harcelé airisj, quoique cela ne fût rien moins que blessant, et qu'il

provoque lui-même involontairement ces chicanes; j'aurais mieux fait, chaque fois, de lui dire nettement la vérité, quand il étale ainsi ses côtés faibles, et en fait la xisée de chacun. C'est ce que devraient toujours faire ses amis. Encorç ces jours-ci, j'ai entendu de ces anecdotes gansiennes qui ne devraient être connues que de ceux qui savent combien il esl digne d'estime du côté de l'esprit et du caractère. Mais le monde, dans les comètes, ne voit que l'accessoire.

Lehmann te remettra pour moi un exemplaire du livre de Rousseau. Tu verras qu'il y a là bien du bon, plus qu'on ne pouvait s'y attendre. Il y a aussi dans son journal maintes choses dignes d'éloges, et, somme toute, on ne peut nier qu'il ne soit poète. Il semble avoir conservé pour moi son vieux enthousiasme, et cela aussi est très-louable. — Il m'est indifférent, parfaitement indifférent que mes poésies plaisent à la grande et à la petite foule. Mais ce qu'on en écrit ne m'est pas indifférent du tout aujourd'hui, et je ne puis en aucune façon te relever de ta promesse quant au Morgenblatt. R. soignera volontiers l'impression de ton article^ Byron est maintenant mort, et un mot sur lui est en place aujourd'hui. Ne

Toublie pas, tu me feras un très-grand plaisir; c'est aussi le seul journal littéraire que Ton lise ici. — La mort de Byron a fait une grande impression sur moi. C'était le seul homme avec qui je me sentisse apparenté, et nous avons dû nous ressembler en bien des choses; raille tant que tu voudras. Je le lisais rarement depuis quelques années : on converse plus volontiers avec ceux dont le caractère est différent du nôtre. Mais toujours, avec Byron, je me suis senti à Taise comme avec un camarade de régiment, dont on est tout à fait l'égal. Avec Shakspeare, ce n'est pas du tout la même chose, je sens trop que je ne suis pas un de ses pairs; il est le tout-puissant ministre, et je ne suis qu'un simple conseiller antique, et il me semble qu'à chaque instant il pourrait me mettre à la retraite.

AU MÊME

Goettingue, le 20 juillet 1824.

Cher Moser.

Je ne puis trouver d'assez vertes paroles pour me

plaindre de ton silence. Qu'est-ce à dire? Avec toi, il

ne peut être question de négligence, tu es l'homme

le plus éx^oi de ton siècle. Ce n'est pas non plus manque d'amitié, car il est difficile dç supposer que ^ ton manteau de marquis de Posa ait 'été troué par les gerces du temps : par le ciel, il n'y a pas trois mois que nous nous sommes quittés t Ou bien Gaps, qui a chargé officiellement Reinganum de ne pas me saluer, aurait-il réussi, par un de^ses^bavardages, à faire un trou à ce beau manteau? ou serait-ce un nouveau philosophème', ou quelque aphorisme d'Unger qui t'absorbe si bien que tu ne peux penser à moi?

-Con)me il en est autrement pour moi t Malgré tous mes travaux, souffrances et complications^ je pense constamment à toi. Je révais encore de toi cette nuit. En ancien costume espagnol, et sur un étalon andalou, tu chevauchais au milieu d'une grande cohue de juifs qui s'en allaient à Jérusalem. Le petit Marcus, avec ses grandes cartes géographiques et descriptions de voyage, marchait en tête comiue giiide. Zunz, << ep escarpins », portait la Jtevue^ reliée en maroquin rouge; madame la doctoresse Zun?, un tonnelet de brandevin de gala (jonteftig *) sur le dos, courait à côté de lui comme vj-

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