NOTICE SUR LA REINE CATHERINE
Née le 21 février 1783, la reine Catherine était le second enfant de Frédéric, duc de Wurtemberg, et d’Augusta de Brunswick, fille aînée elle-même de Charles-Ferdinand de Brunswick et de la princesse d’Angleterre, sœur de Georges III.
La petite cour de Brunswick était, au xvme siècle, une des plus brillantes de l’Allemagne. Le duc Charles-Ferdinand était puissant à Berlin et influent à Vienne. C’est de lui que Mirabeau dit ( Histoire secrète de la cour de Berlin) : « Cet homme est d’une « trempe rare, mais trop sage pour être redoutable « aux sages. » Il fut malheureux dans ses enfants. Il eut quatre garçons; deux furent des crétins, le troisième aveugle, un seul fut un homme; ses deux filles furent, l’une, Augusta, la mère de la reine Catherine,
Cath. de Westph.
et l’autre la reine Caroline d’Angleterre ; toutes deux eurent des fins tragiques.
A seize ans, la princesse Augusta épousa le roi Frédéric de Wurtemberg, père de la princesse Catherine. Il avait dix ans de plus qu’elle, et son énorme corpulence le faisait paraître plus vieux que son âge. Très épris de sa femme, il en devint très jaloux ; la jeune princesse était fort jolie, très séduisante, mais assez mal élevée. Leur union fut calme tant que le duc Frédéric resta en Silésie, où il servait dans l’armée du roi Frédéric de Prusse, son grandoncle, qui l’aimait et l’appréciait. Il quitta, malheureusement pour lui, le service de Prusse sur les instances de sa sœur, femme du grand-duc Paul de Russie. Elle fit faire à son frère, le duc de Wurtemberg, les offres les plus brillantes ; il les accepta après quelques hésitations et s’établit à Saint-Pétersbourg. C’est là que naquit la future reine Catherine.
Les dimanches, les enfants du duc de Wurtemberg jouaient habituellement avec ceux du grandduc Paul. Un jour, étant dans la salle de bains de l’impératrice Catherine II, ils eurent l’idée d’ouvrir, en riant, tous les robinets, et la petite princesse Catherine faillit être victime de cet enfantillage.
Les deux belles-sœurs ne s’entendirent pas longtemps. La jalousie et les emportements du duc de Wurtemberg, ses injustices pour sa femme, envenimées encore par sa sœur, forcèrent la princesse Augusta à porter plainte à l’impératrice Catherine qui, n’aimant point sa belle-sœur, prit le parti de la
CATHERINE DE WESTPIIALIE
jeune duchesse et malmena le duc Frédéric ; celui-ci, furieux, enferma sa femme, se porta contre elle à des sévices, et cette malheureuse n’eut d’autre ressource que de jeter par les fenêtres des lettres où elle se plaignait à l’impératrice. Des agents de police qui surveillaient sa résidence, ou plutôt sa prison, ramassèrent ces lettres et les portèrent au palais d’hiver. Dans cette triste situation, enfermée, persécutée, son chagrin s’étant accru par la mort de sa plus jeune fille, Dorothée, elle prit la résolution d’en finir.
Le jour de la fête de l’impératrice, le duc fut forcé de paraître â la cour avec sa femme. A l’issue de la cérémonie, la princesse Augusta se jeta aux pieds de Catherine, lui demandant aide et protection contre l’affreuse conduite de son mari. L’impératrice la prit sous sa protection et la garda dans son palais, malgré les vives réclamations du duc, qui la redemandait sans cesse. Ne pouvant l’obtenir, il partit, emmenant ses enfants, qui ne revirent jamais leur mère. Telles furent les tristes commencements de l’entrée dans la vie de la princesse Catherine.
Quelque temps après sa séparation, la malheureuse princesse Augusta, coquette, étourdie, mais fort sage, fut maladroitement compromise par Snoff , amant de l’impératrice, qui, furieuse, l’exila. Elle était grosse ; la sauvage Catherine II eut la cruauté de défendre qu’on lui donnât les soins que réclamait son état, et elle mourut au château de Polangen, près de Riga, le 29 septembre 1788, â vingt-quatre ans. Son cercueil,
placé sous un hangar, ne fut enterré qu’en 1816 par son fils, le roi de Wurtemberg, pendant un voyage qu’il fit à Saint-Pétersbourg. Il y avait vingt-huit ans que le cercueil de cette princesse attendait la sépulture. Cet épisode est un triste exemple de la brutalité du duc, son mari, et de la sauvagerie de Catherine II. L’oubli des devoirs de famille n’a jamais été poussé si loin.
En quittant la Russie, le duc Frédéric de Wurtemberg alla d’abord avec ses enfants à Bodenbach, près de Mayence, puis à Lausanne, dans une maison de campagne située près de celle où est morte la reine Catherine. Il était triste, profondément affecté du tragique roman de son mariage, et tous ces événements irritèrent son caractère et en augmentèrent la violence.
Son père et sa mère vivaient à Montbéliard, principauté appartenant au duché de Wurtemberg. Sa fille Catherine était celui de ses enfants qu’il préférait ; elle avait alors cinq ans. Pour son éducation, son père, cédant aux instances de lagrand’mère de la jeune fille, la lui confia, quoique â regret- Pendant dix ans, de 1788 à 1798, elle vécut auprès de sa grand’mère, la princesse Sophie-Dorothée de Brandebourg, femme du prince Frédéric-Eugène, excellente et charmante femme.
Montbéliard était alors l’apanage des cadets de la famille de Wurtemberg. Lorsque la princesse, dont nous retraçons les premières années, fut reçue dans cet heureux intérieur, le duc Frédéric-Eugène avait
CATHERINE DE WESTPIIALIE
soixante ans ; ses filles étaient toutes mariées, ses fils étaient loin de lui, et toute l’affection du prince et de la princesse se reporta sur leur petite-fille Catherine, qui était charmante avec ses grands yeux bleus, son air mutin et ses beaux cheveux blonds rabattus sur le front.
On lui apprit le français ; depuis, elle a toujours parlé, écrit et pensé en français, mais elle conserva l’habitude de prier en allemand. On passait les étés à Étapes, beau château près de Montbéliard, devenu depuis une fabrique et dernièrement abattu, et les hivers au château de la ville, devenu aujourd’hui une caserne.
Autour de cette petite cour se groupaient beaucoup d’hommes remarquables. On s’y occupait d’art et de littérature : c’était une existence qui rendaient douce la dignité gracieuse d’une grande dame et la bonté chevaleresque d’un vieux militaire. Parmi les familles de la bourgeoisie qui formaient la domesticité du château, on comptait celle du grand Cuvier, dont le père était maître d’hôtel du duc. Le jeune Cuvier fut envoyé à l’académie de Stuttgard où fut élevé le grand Schiller. Toute sa vie, le savant se souvint de la bienveillance de la famille de Wurtemberg.
Notre révolution mit fin â cette tranquille existence de la princesse Catherine à Montbéliard. Le duc et la duchesse se réfugièrent â Stuttgard, et la vie de cour commença pour la jeune enfant. Elle n’avait que neuf ans et déjà on l’affublait, à la mode du temps, de paniers, d’un affreux corset, de talons et d’une haute
coiffure qui la gênait beaucoup et la faisait pleurer.
En 1795, le duc régnant mourut, et son frère, Frédéric-Eugène, lui succéda ; il ne régna que deux ans. Sa femme Sophie-Dorothée, brisée de douleur, mourut au bout d’un an. Ce fut le premier malheur qui frappa la princesse Catherine et qu’elle n’oublia jamais ; elle perdit une véritable mère et un bonheur réel et sérieux. Son éducation avait été soignée ; elle avait appris, près de ses grands parents, l’amour et l’habitude de la famille et les principes de moralité et de travail qu’elle conserva toujours.
A quinze ans, Catherine rentra dans la maison de son père, qui, devenu duc régnant, s’était remarié. Ce prince avait de grandes facultés, de grands vices et des faiblesses qu’il semble avoir légués à son petit-fils, le prince Napoléon (Jérôme). Sa seconde femme était la princesse royale d’Angleterre, Charlotte-Mathilde, fille de sa première femme. Au moral, elle avait des principes très sévères et des vertus très bourgeoises; instruite sans amabilité, laborieuse sans goût, charitable, elle aimait par-dessus tout les commérages, et sa cour était une des plus maussades et des plus ennuyeuses des petites cours d’Allemagne. Au physique, elle avait une belle peau, de jolies mains; mais elle était lourde, épaisse, sans grâce. La princesse Catherine se trouva ainsi placée entre son père qu’elle craignait beaucoup, et sa belle-mère qui l’ennuyait. La présence de cette jeune fille brillante, instruite, gaie, fit plaisir à son père. Il l’aimait, jouait avec elle. Toutefois ses
caresses étaient souvent celles du lion faisant sentir ses griffes. La belle-mère était sans affection pour la jeune fille ; jalouse, tracassière, écoutant les cancans qu’on lui faisait contre Catherine, et elle lui rendait la vie très dure.
Plus tard, le malheur rapprocha ces deux princesses, et l’honnêteté austère de la sœur de Georges IV fit qu’elle n’oublia jamais ce qu’elle devait à l’empereur Napoléon. Elle conserva précieusement son portrait dans sa chambre jusqu’à sa mort (6 octobre 1828), et ne permit jamais qu’on attaquât son nom en sa présence. Il faut se rappeler les honteuses violences et la réaction des premières années après la chute de l’Empire, pour apprécier ce qu’il fallait de courage à la reine de Wurtemberg, sœur du prince régent d’Angleterre, pour être même convenable envers l’empereur Napoléon et sa mémoire.
De 1797 à son mariage en 1807, la princesse aima peu sa belle-mère. N’appréciant pas encore ses qualités sérieuses, l’enfant se moquait souvent d’elle et tâchait d’échapper à son austère influence. Sa vie se passait l’hiver à Stuttgard, l’été à Louisbourg, petite'villeà quatre lieues plus loin, et où se trouvait un très grand château, quelquefois en voyages dans d’autres châteaux des environs. C’était une existence toujours assez monotone, fort ennuyeuse, sans intimité, s’écoulant au milieu de petits commérages et avec une rigide étiquette. La seule amie de Catherine était sa tante, la princesse Henriette de Nassau, femme de son oncle, Louis de Wurtemberg. Catlie-
rine parle souvent d’elle dans ses lettres et lui donne le petit nom d’Emmy. Avec une différence d’àge de quatre à cinq ans seulement, la princesse Henriette avait de l’esprit, de l’originalité et de la gaîté. Elle feignait d’éprouver une profonde vénération pour son beau-frère, le duc régnant, père de Catherine, parce qu’il la protégeait contre son mari, dont elle avait à se plaindre, et avec lequel elle vivait en mauvaise intelligence. Plus tard, elle se conduisit fort mal envers Catherine, et, dans sa vieillesse, elle dit souvent à une parente de la reine de Westphalie qui lui demandait pourquoi elle avait été si malveillante pour son ancienne et bonne amie : « Je l’aimais « toujours beaucoup; mais, quand le père était si « mal pour sa fille, je ne voulais pas me brouiller avec le roi. »
La jeune Catherine devenait grande et le moment de la marier approchait. Un jour son père lui apprit, sans la consulter, qu’elle devait épouser le prince de Hesse-Darmstadt, et que ce prince allait arriver à Stuttgard. C’était un ordre que le terrible Frédéric donnait à sa fille. Or, on disait le prince de Hesse gauche et bête ; la perspective de vivre à Darmstadt ne souriait nullement à Catherine. La première entrevue devait avoir lieu dans un grand dîner. La belle-mère présida à la toilette de la pauvre jeune fille ; elle la couvrit de tous les diamants de la famille, l’habilla sans goût et comme une vieille femme. La jeune princesse se laissa faire et exagéra même les désirs de sa belle-mère ; elle s’affubla d’une grande
robe en damas. On mit sur sa tête une coiffure démesurée, poudrée et couverte de toutes sortes de choses, en sorte qu’elle se présenta ;'i son futur dans un accoutrement qui la rendait quasi-ridicule. En outre, ne désirant pas plaire, elle se tint raide et gourmée, ne fit aucuns frais; bref, elle réussit si bien dans son petit manège que le prince s’en alla sans demander sa main. Elle fut enchantée, mais son père se montra furieux. Ce même prince de Hesse-Darmstadt épousa une princesse de Bade et devint le père du grand-duc actuel et de l’impératrice régnante de Russie.
Quelque temps plus tard, un autre parti se présenta : c’était le prince héréditaire de Mecklembourg. 11 convenait à la princesse Catherine ; une intrigue de cour fit manquer ce projet d’union. Le même prince épousa la princesse Caroline de Weimar et fut le père de la duchesse Hélène d’Orléans. Enfin, Napoléon Ier ayant demandé pour son jeune frère Jérôme la main de la princesse Catherine, ce fut un ordre qui ne fut pas même discuté. L’empereur, du reste, pour son frère comme pour son beau-fils Eugène de Beauharnais, avait eu la main heureuse, les ayant unis l’un et l’autre aux deux princesses les plus vertueuses et les plus dignes d’admiration de cette époque.
Telle est, en résumé, la biographie de la reine Catherine jusqu’à son mariage. Désormais, nous la laisserons parler elle-même.