‹ Correspondance inédite, faisant suite à son journal, accompagnée de fragments également inédits de ses œuvres posthumesChapitre 1 sur 91 · Correspondance inédite, faisant suite à son journal, accompagnée de fragments également inédits de ses oeuvres posthumes · texte numérisé non relu

Correspondance inédite, faisant suite à son journal, accompagnée de fragments également inédits de ses oeuvres posthumes

On ne saurait le méconnaître, le Journal^ laissé par Collé, et qui a été imprimé seulement après sa mort, a jeté quelque délaveur sur le joyeux chansonnier au point de vue de la charité chrétienne.

Ce Journal, en effet, contient des appréciations empreintes d'une extrême sévérité à l'égard d'un grand nombre d'écrivains et d' œuvres littéraires du temps. A ce sujet. Collé s'est constitué, de sa propre autorité, procureur général; il a énuméré les griefs, accumulé les charges, dressé un acte d'accusation en forme ; après quoi il a prononcé son réquisitoire , et , bien qu'il n'eût qu'un filet de voix , les voûtes du temple en furent longtemps ébranlées.

C'est qu'il s'attaqua aux noms les plus en vue,

* Journal historique ou Mémoires critiques et littéraires sur les ouvrages dramatiques et sur les événements les plus mémorables, depuis 1748 jusqu'en 1772 inclusivement, par Charles Collé; Paris, de l'Imprimerie liibliographi(|ue, 1807, 3 vol. in-8". Le manuscrit autographe de ce Journal est déposé à la Bibliothèque du Louvre, et foi'me neuf volumes in-8''. (F 2106).

2 INTRODL GTIO.X.

aux renommées les mieux établies, sans dédaifjnrr toutefois le memi fretin des littérateurs, sur lesquels il lit pleuvoir, chemin faisant, une (yrêle de brocards et de cuisantes épifjrammes.

Au surplus , sa réputation d'homme d'esprit ne perdit rien à l'apparition posthume du Journnl (jui nous occupe; elle y 0'^»""^' •'^" contraire, car c'est une lecture amusante et variée. On y trouve des aperçus cliai-mants, uu sens critique in{jénicux, «'levé parfois, et des arrêts dont plusieurs resteront. Mais ce qui souffrit de cette puJjlication, c est la réputation de bonhomie dont Collé avait joui pendant sa vie. La surprise et l'incrédulité accueillirent d'abord cet étraufje testament littéraire. On n y voulait pas croire. On se demandait comment un esprit aussi doux, aussi placide que celui de Collé avait pu tourner ainsi subitement à Xaufre; comment ce poète aimable et de belle humeur, tout couronné de pampres et de roses comme uu vrai païen (p il était, avait ti'oquc* sa marotte et ses (jrelots (style de l'époque) contre la lom'de férule (lu pédajjogue ; enfin, on ne comprenait pas qu'après avoir joyeusement vidé sa coupe à la barbe de ses contemporains, il osât leiu* en présenter la lie. Kt le plus fort, c'est qu'au bord de cette même coupe il était resté quelcpies (gouttes de nectar, — ce breuva^jc classique des dieux et des poètes, — et, au lieu <lf' 1rs offrir à ses confrères en Apollon , dont elles

INTrxODUCTION. 3

auraient pu endormir les blessures tramoiii -propre qu'il leur avait faites, il se les aJmiuistra par surcroît avec un dédain superbe.

Toute métaphore à part, il distribua au prochain les coups et les étrivières, et réserva pour lui ef pour ses propres ouvrages les compliments et les douceurs .

Ce lut donc un long cri sur toute la ligne , un concert de plaintes et de récriminations; et à ces chimeurs , qui éclatent encore de temps en temps , il nous est arrivé à nous -même de mêler aussi notre voix. En effet, dans une circonstance assez récente, nous nous sommes montré sévère à l'égard de Collé ; mais alors nous ne le connaissions pas comme nous le connaissons aujourd'hui; nous n avions pas encore reçu de lui les intimes confidences consignées dans les lettres dont nous allons tout à l'heure entretenir le lecteur, et qui font l'objet de la présente publication. Grâce à cette correspondance inédite, nous croyons avoir maintenant le dernier mot du caractère de Collé, de même que la clef des décisions pn'cipitées et des jugements tc'méraires qu'il a pu répandre çà et là dans son Journal.

On a dit que c'était par haine, par envie, (|ue Collé avait rédigé ce factum. Allons donc, ce reproche n'est pas sérieux. Lui, Collé, de la haine? lui, de l'envie? Est-ce qu'il y songeait seulement? Il n'en avait pas le

temps, il n'en aurait pas eu la force. Sou cœur ne s'ouvrait (ju'aux sentiments doux et tendres et ne hattait qu'aux accents du plaisir.

A peu près comme tous les poètes de son temps, — et au rebours des poètes du nôtre, — Collé était un {jrand enfant qui ne visait point au renom d'esprit fort, non ])lus qu'à se donner les airs d'un oracle; il ne se prenait nullement au sérieux , et il n'attachait pas plus d importance au mal qu'il disait des autres qu'au bien qu'il disait de lui. C était un besoin de son esprit, une n<''cessité de sa nature mobile et inquiète que cette alternative d'éloge et de blâme dont il animait à plaisir les pages de sou Journal. Il était artiste dans le sens le plus pittoresque du mot, et il lui fallait des émotions, des contrastes, des effets comme au théâtre, où il avait eu son jour de succès. C'était là le uiouvement, la lutte, la vie; et comme, d ailleurs, loisqii il écrivit ce Journal, sa carrière de ])oète allait en déclinant, se fermait de plus eu plus, il n'était pas lâché de la rouvrir par une parenthèse vigom'euse cl de se prouver à lui-même qu'il n'était pas mort '.

* Comnifiicéen ITiS, ce /oî/r/?*^// fut roiitiiiiu'' jiis(|u'en 1772: mais Collé le revoyait, le eonijjeait sans cesse, et il v travaillait encore un an avant sa mort. « C'est en finissant ma 1) soixante et onzième aiuiée, a-t-il dit, et même avant déjà » manyé denx mois snr ma soixanle-donzième, ijne j'ai fait la " fcvi/i; et la reforme de ces Journaux, n Cela nous reporte à l'aiMiér 1782, et il est mort en 1783.

INTKODLICTION. 5

Il s'abandonnait donc, à huis clos, sans contradicteur et sans contrôle, à une polémique qu'il soutenait tout seul contre lui-même aussi bien que contre autrui, et qu'il eût même dirij^ée, s'il l'eût fallu, contre des moulins à vent , le tout pour se sentir vivre , pour s'étourdir, pour se cramponner aux rives vertes d'un passé qui lui souriait d'autant plus qu'il s'en éloignait davantage. Peu de qens savent être vieux, a dit un moraliste profond et amer; et un chansonnier, un gai suivant de Alonius, doit supporter avec moins de résignation que tout autre cette dure loi de l'anéantissement progressif. Des intelligences plus hautes , des têtes plus ibrtes que celle de Collé ont succombé , au déclin des ans , à ce désir de se faire illusion sur leurs Jbrcés et de se survivre ; et peut-être doit-on rattacher à cette cause les flèches acérées que Chateaubriand et tant d'autres esprits vieillissants et chagrins nous ont décochées en fuyant, — nous voulons dire en mourant, — comme le Parthe en déroute.

Voilà, selon nous, la disposition d'esprit qui a conduit Collé à écrire son Journal. Or, ramenées à ces termes , les malices et les fanfaronnades contenues dans ce recueil sont d'une innocuité parfaite, comme dirait solennellement un médecin de Molière ; et il n'y a véritablement pas de quoi jeter la pierre à Collé, à cet aimable compagnon qui portait partout avec lui le franc rire et les bons mots, et dont le nez seul, en

6 IMKODLCTION.

raison i\r sa dimoiisioii mafjistrale, eut suffi pour provof{u<'r riiilarité d uu trépassé '.

Eu th'fiuitive, du consentement à peu près unanime d(* ses conicmporains, Collé avait un caractère estimable, un ((Tur digne et bienfaisant; et à ce sujet, Palissol, dont le témoigaa(je ne saurait être suspect de flatteiie, après avoii' pai'Ié de la sensibilité exquise de Collé, s exprime en ces termes : « Nous connais- >' sons de lui dos traits que sa modestie a dérobés à " 1 estime publique, et tels qu'on n'en citera jamais >' dans la vie de ceux de nos philosophes (jui ont répété

' A cil ju{j[er par son portrait, Collé ctait doté d'iui nez opulent (jui lui eût permis d'avoir pijjnon sur rue dans ce pays iina{; inaire où l'on mutilait les enfants camus, et qui a été si plaisamment décrit par Cyrano de Berg^erac. (Voyez son Voyage dans (a lune.) Cyrano était doué lui-même d'un appareil olfactif hors de toute proportion avec les mesures connues; aussi disait-il naïvement, à la façon de M. Josse, « qu'un {frand nez est le signe d'un homme spirituel , Il courtois, affable, généreux, et le petit nez un signe du u contraire. " Quant à Collé, dans une de ses chansons, il recommande aux belles de choisir de préférence des amoureux au grand nez, et en cela il prêche visiblement pour sa paioisse. Du reste, il aurait pu dire hardiment avec Saint-I'a\ in :

.1 ;ii Ir iH'/. poiiiiii , ji; l'ai long. •Je l'iii iiiiil fait, mais je l'ai hoii, \'lt je sens venir toute.-; choses De |)lns loin qu'on ne sent les roses. Kntin j- puis dire, en uu mol, Que je n'ai pas le nez d'un sot.

» avec le plus d'emphase les mots imposants de vertu, " de bienfaisance et d'humanité '. "

Cousin de notre charmant poète comique Regnard^, dont il a quelquefois les vives saillies et la piquante originalité, Charles Collé est un véritable enfant de Paris. Il y était né en 1709, et il y mourut le 2 novembre 1783. Son père était procureur du roi au Châtelet et trésorier de la chancellerie du palais.

Entré d'abord, en qualité de clerc, chez M. Dutertre, notaire à Paris, dont il était l'allié. Collé trouva peu de charme à l'étude des lois; il en trouva moins encore au déchiffrement de ce style barbare et de ces hiéroglvphes impossibles dont les tabellions d'alors se plaisaient à liistorier leurs, contrats, sous le fallacieux prétexte que ces contrats étant des actes publics, le pubhc ne devait pas les lire. Ah! si Collé fût entré dans l'étude d'un notaire de nos jours, c'eût été bien tlifférent, car ces messieurs ont rompu avec les for-

* Mémoires de Palissot , t. IV, p. Vd\\ de ses OEuvres complètes; Londres et l^aris, 1779.

' On sait que Voltaire a dit « que celui qui ne se plaisait j) pas avec Regnard n'était pas di[;ne d'admirer Molière. » Et Roileau, qui ne se déi'idait pas volontiers, prétendait que Rejjjnard n'était pas médiocreinent plaisant. Ou peut dire que le sany- ne mentit point chez Collé, et qu'il soutint dignement, dans une certaine mesure, l'honneur de sa parenté avec Regnard, ce cynique mitigé, comme il s'appelait luimême, lequel aimait aussi les terrains glissants et les pentes rapides.

8 LNTIIODI CTinN.

mules {gothiques; une noble émulation s'est emparée de leur esprit, et parmi eux e'est à qui émaillera son style de plus de fleurs de rhétorique, à qui enlacera son heureux client sous plus de festons et de rubans roses, sm-tout s'il s'agit d'un riche mariage ou d'un (/nis testament.

Malheureusement, le tabeHion Dutertre n'était pas (le cette école, et Collé se rebuta promptement de linjfrate besogne dont il était chargé. Il avait d'ailleurs un goût prononcé pour la poésie, surtout pom- le th(''àtre. Il n'avait pas encore dix ans que son père le menait à la Comédie française, et « pendant plusieurs " années, nous dit-il, je n'entrais point dans la salle " sans (|u'il me prît un frisson de plaisir, tel que celui " que je sentis au premier rendez-vous que me donna ' la première honnête femme que j eus à vingt ans, •' et dont j'(''tais éperdument amoureux '. >'

Il raflolait donc du théâtre; il y rêvait nuit et jour; et, en attendant qu'il pût secouer la poussière des cartons, en cachette et en soupirant, entre une iniiiutc et une (/fosse, il s'amusait, suivant le joli mot de Piron , à « scander des syllabes françaises pour " les ourler de rimes ^. » Enfin il se lia avec ce dernier, niiisi rjiiavec Gallet, Panard et Crébillon fils,

' Noyiz la Solice placée en tète du Jourudl historique de (>)llé, |). I.

^ l*r('lace de la Mctroinanic.

II\ TRODLIGÏIOX. 9

en 1111 mot , avec les principaux membres de ce Caveau célèbre dont chaque convive était un homme d'esprit, et où Collé entra d emblée par droit de bourgeoisie '.

Notons , afin de ne rien omettre , qu'après avoir quitté M. Dutertrc, Collé lut admis, en qualité de secrétaire, chez M. de Meiilan, receveur général des finances ; mais il ne conserva pas longtemps ce second emploi, qui lui convenait aussi peu que le premier. Dès lors n'en parlerons-nous que pour mémoire.

Retenu par une certaine défiance de lui-même, Collé se borna, pendant quelque temps, à faire des amphigouris, genre de jioésie qu'il appela plus tard méprisable, et auquel larracha Crébillon fils, pour " lui faire faire sa première chanson raisonnable » . xMais avant d'abandonner sans retour ses chers amphigouris, il voulut se moquer un peu d'une manie qui florissait alors et qui n'est pas morte encore aujourd'hui, laquelle consiste à se donner l'air de dire quelque chose alors qu'on ne dit rien du tout. A cet effet, il fit malicieusement le couplet suivant, qu'il chanta

* Voyez la description intéressante 'qne Ri(;olev de Jnvigny a faite de la société de ce Caveau, dans la Vie de Piron, mise en tête des OEuvres complètes de ce poëte. Paris, 177G; 7 vol. in-S", et les détails pins piquants encore fonrnis par Lanjon, .snr le même snjet, dans le quatrième volume de ses OEuvres choisies, p. 225 et sniv.; Paris, 1811, Léopold Collin, 4 vol. in-8«.

10 INTllODL'CTION.

dans le salon de madame de ïeucin, eu présence de Fontonelle :

Qu'il est lioureux de so défoiulre Quand le cœur ne s'est pas rendu !

Mais qu'il est heureux de se rendre Quand le bonbeur est suspendu!

Souvent, par un malentendu, L'amant adroit se fait entendre.

Ce couplet est un amphi};onri de la plus belle venue, une désopilante mystification; mais il a tellement l'apparence de signifier quelque chose , que Fontenellc , croyant y saisir un sens délicat , pria (lollc de recommencer.

— Eh! ma .«jrosse hetc ', dit madame de Tencin à Fontcnelle, ne vois-tu pas que ce couplet n'est que du fifalimatias?

— Ma toi, il ressemble si fort à tout ce que j'entends lire ou chanter ici, reprit mali^ynement le bel esprit, qu'il n'est pas étonnant que je m'y sois mépris.

Admis dans la société du duc d'Orléans, qui le

' ^ladanic de Tencin appelait ses brtcs les {jens de lettres à (|Mi (Ile donnait à diner tous les mardis et deux aunes de velours an jour de l'an : ce qui a fait dire à Piion, en lui envoyant un chapeau de paille pour la (jarantir du soleil :

• \'i)ii-i lions couvrez le cJos l'Livor " I, fie lions vous couvrons la tctc.

OEuvie^ complètes, t. IX, |>. l.'}7.

INTUODCGTION. il

nomma son lecteur et son secrétaire, Collé dc'fraya pendant vinjjt ans les goûts de ce prince pour le tliéâtie. On a pu dire avec raison qu'il devint alors le foiirnisscai- bieveté de Son Altesse ' et le ministre de ses plaisirs littéraires ^. Dans ce but, il a composé un grand nombre de parodies et de parades, dont quelques-unes seulement ont été imprimées, de même (|ue toutes les j)ièces ([ui forment son Tliéàtre de société ^. Au premier rang de ces dernières comédies, on doit placer l(i Partie de chasse de Henri 11 et Dupais et des lionais.

Collé a consigné dans son Journal le nom des nobles personnages qui, le G janvier 1763, jouèrent, à la maison de plaisance du due d'Orléans, à Bagnolet , la Partie de chasse de Henri IV. C'étaient : le

* ^I. Arsène lloussaye. Voyez, dans sa Galerie du dix-huitième siècle, l'article Collé, une des notices les plus gaies et les mieux réussies du très-spirituel auteur du Quarante et unième fauteuil et de tant d'autres productions éblouissantes de verve et d'originalité.

^ u La fureur incroyable de jouer la comédie, lisons-nous dans Bachaumont {Mëm. secr., 17 nov. 1770), gagne journellement, et, malgré le ridicule dont l'immortel auteur de la Métroinanie a couvert tous les blstrions bourgeois, il n'est pas de procureur qui dans sa bastide ne veuille avoir des tréteaux et une troupe, n Le noiubre des théâtres de société était en effet considérable à cette époque, et, à cet égard, nous renvoyons le lecteur aux Curiosités théâtrales publiées par M. Victor Fournel; Paris, 1859, Delahaye, p. 57 et suiv.

2 3 vol. ln-12; Paris, 1777, Gueffier.

12 |>TH(»T»rCTION.

vicomte de la Tour du I*in, M. de Harhantaue , le marquis de Villeroy, le (Uw dOrlf'ans, M. Danezan, mademoiselle 3Iarqiiise ' , Laujoii , le vicomte de Poli{;nac et madame Droiiin. Il paraît que les trois premiers acteurs jouèrent d'une façon noblement pitoyable , tandis que les autres remplirent supérieurement leurs rôles, surtout \c duc d'Orléans, chargé de représenter le meunier Michaut.

Voici d'ailleurs le jugement que la Harpe a porté sur cette comédie, écrite en prose, ainsi que sur celle de J)itj)iiis et des Ronais, qui est en vers :

Il Parmi les comédies de la seconde classe, nous >• en avons peu d'aussi suivies et d'aussi intéressantes " que Dujmis et des Ronais, et hi Partie de cluisse.

' Nous sommes détenteur d'une correspondance inédite, extrêmement curieuse, entre la duchesse de Bourbon, princesse de Condé, et les deux jumeaux que le duc d'Orléans, son père, avait eus de cotte demoiselle Marquise, ou plutôt le Marquis (elle si(jnait ainsi), laquelle était danseuse à la Comédie italienne. Ces deux jumeaux, connus dans le monde sous le nom des abbés Saint-Albin et Saint-Farre, vivaient encore sons la Uestauration ; ce sont des H^jures très-ori{jnnales, surtout l'abbé de Saint-rarre, dont les dettes et les folles dépenses ont Fait dire au roi Louis-IMiilippe, dans une lettre en notre possession, « qu'elles ressendilaient aux niontafjnes de la » Suisse dont on ne découvre jamais les cimes que par degrés, " et où, après avoir bien travaillé et bien )nonté pendant •' plusieurs heures pour atteindre ce qu'on croit être le som- ') met, ou découvre, en \ arrivant, qu'on n'est pas même >' encore à luoitié chemin. »

l.MRODl GTION. 13

» Le nom de Henri IV est sans donte pour cette der- » nière nn relief très-précieux, mais l'ouvrafje en lui- ') même , quoique assez irréjjulier, a beaucoup de

» mérite Du puis et des Ronais, tiré du roman des

" Illustres Firnuriises ', est une pièce de caractère. » Celui de Dupuis est bien soutenu, et s'il n'est pas » dans l'ordre commun, il n'est pas non plus hors de " la nature. La versification est la partie faible de » l'ouvrage , mais tous les sentiments sont naturels : » rien de faux, rien de reclierclié. "

En outre, Collé a rendu un service au tlit'^àtre en rajeunissant plusieurs anciennes comédies pour les adapter aux convenances modernes. Ces comédies sont : le Menteur, de Pierre Corneille ; la Mère coquette, de Quinault; lAndrieniie, de Baron; l' Esprit follet, de Ilauteroche; le Jaloux honteux, de Dufiesny ^ .

Dans la plupart de ses compositions dramatiques, Collé s'est attaché à peindre les mœurs de son temps, et il y a mis autant de relief que de fidélité, d où il suit que son pinceau est souvent aussi libre que les mœurs mêmes qu'il avait à d(''erire, et ce n'est pas

' Les Illustres Françaises , liistoires véritables, par Challcs ou Chasles; la Haye, \'i%\ et 1748, 2 vol. iii-12, et 4 vol. même format.

^ Voir, à la fin de ce volume, la liste chronologiqite des ouvragées de Collé, et l'anal vso de quelques-nns d'entre exix.

|)(Mi (lire, en vérité. On lui repiocliait un jour do ne |);is (hti/tcr assez ses portraits : " Comment voudriezvoiis rceonnaitre une vieille édentée, " répondit-il, « si on lui donnait la ûi/^uve d'une nymphe de quinze ans? »

C'est suitout dans ses ('ha usons qu'on pourrait désirer un peu plus de respect pour la décence. Sa gaieté y est franche et communicative , mais souvent licencieuse. Il ne marchande pas sur les mots; il a tout le libertinafje d'esprit nécessaire à l'emploi, tout le déver[jondage raffiné que comportait l'i-poque, et l'on peut dire hardiment de certains de ses couplets ce que madame de Sévigné disait de ceux du baron de Blot, le fameux satirique de la Fronde, savoir, qu ils ont le diable an corps '. Après tout, nous préférons le diable qui s'était logé dans les couplets de Collé et s'y joue , à celui qui commandait en maître chez Blot. Ce dernier ("tait un grand vilain diable tapageur, soufflant la haine et la discorde, tandis que l'autre était un aimable petit démon couleui- de rose, un vrai lutin, ami du vin et des belles, (jui av;iit dû prendre pour devise Plaisir et charité.

Du reste , Collé ne faisait en cela que se mettre au diapason du ton (jui ré;jnail autour de lui; il suivait la mode, il ne linventait pas, et les encouragements

' Ilfcucil cdinplrt des rlwnsons de Colle; IIaniboiirf| et Paris, 1807, '1 vol. iii-lS. Nous défions le turco le |)liis aj;iierri de lire, sans sourciller, ce Recueil jusqu'au bout.

IISTRODl CTION. 15

en haut lieu ne lui faisaient pas plus faute (lue les exemples : on chantait ses couplets a la cour, dans les salons, dans les antichambres, au sein de ces soupers fins et philosophiques où l'on discourait sur toutes choses entre la poire et le iromaj;e, iiiinuK/iiiables orgies de conversation, comme les a[)pelle un de nos plus célèbres critiques , à propos des réunions de mademoiselle Quinault '. Ce n'est pas tout. Collé trouva un approbateur officiel dans le correspondant de quelques souverains d'Allema{3^ne, dans le favori de Catherine de Russie, enfin dans le baron de Grimm. Les paroles de ce spirituel étranger, dont la critique littéraire est devenue parmi nous une autorité toute française ^, contiennent un trop curieux enseignement pour qu'on ne nous sache pas gn- de les rapporter in extenso :

" M. Collé a fait un grand nombre de couplets " et de chansons qui sont pres(|ue tous des chefs- " d'œuvre. Vous en avez vu quelquefois à la suite de " ces feuilles; mais la plupart, non moins excellents " et précieux aux gens de goût, ne sauraient vous être " présentés à cause de leur excessive liberté. Cette " licence, enfant de la verve et de la folie, ne marque " ni un cœur dépravé ni des mœurs corrompues; elle

^ M. Sainte-Beuve. Catiseries du imidl, t. II, p. 152. 2 « De (juoi s'avise doue ce Bohémien, d'avoir plus d'esprit que nous? n disait Voltaire eu parlant de Griuuu.

16 INTUODrCTION.

" éprouvera toujours l'indulfjcnco des honnêtes ijens, '< qui savent que la vertu consiste en autre chose que .' dans le lanfjaffe emphatique et pédantesque d'une " morale alambi(ju«''e et austère. Qu'un homme se » mette de saufj-froid à composer des ouvraîjes Hcen- » cieux, je prendrai aussi mauvaise opinion de son " cœur que de son esprit; mais que l'ivresse du mo- " ment, qu'une saillie involontaire, lui fassent échap- " per, mal(jré lui, un couplet trop libre, je me gar- " derai bien de le condamner; et lorsque ce couplet " est plein de talent, de feu, de goût et d'élégance, il " me rappellera Anacréon et Horace, et je me sou- " viendi'ai que les plus beaux esprits de tous les siè- " clés ont toujours un peu donné dans le péché de la '^ gaillardise. Que, pour ce, ils soient damnés dans )' l'autre monde, à la bonne heure; mais dans celui- " ci, ils seront toujours bien aimables, et je crois que » le préfet de l'enfer même ne poiu'ra jamais les con- " fondre avec cette foule de méchants, de fripons, " d'hypocrites , de cœurs durs et féroces dont son " séminaire doit être garni.

" Je ne suis pas aussi indulgent pour les parodies " de M. (lolh-, cl le pc'chc contre le bon sens et le bon •' goût ne trouve pas grâce devant moi comme celui " de gaillardise '. >'

* Corrrspondaucc liltrrnire , plvlosoplihjiic et critique de Griinm, t. III, I" partie, Février 17(>J, p. 2S8 et suiv.

On le voit, le vent soufflait à ki {gaudriole; on la respirait dans l'air, elle était partout, et l'on pouvait dire son lait à la pudeur, la malmener, la fourrager, la traiter à la dragonne, et être sur d'avanec des acclamations de la galerie, xlssurément, notre société actuelle est plus polie, mieux élevée, nous sommes tous de petits saints qu'un rien effarouche, qu'un rien fait rougir; mais, de bonne foi, si le mot nous effraie, respectons-nous plus la chose?

Collé ne célébra pas uniquement le vin et l'amour dans ses cou})lets. Après avoir chatouillé le vice et souffleté la morale , le tout en badinant , il voulut fustiger tout de bon les ennemis de la France. Dans ce but, il rima avec un sérieux des plus amusants une chanson sur un fait historique , la prise de Port- Malion, et cette composition lui valut du roi Louis XV ime pension de six cents livres. Une pension, entendezvous? La chanson a trois couplets, ce qui fait deux cents livres de rente pour chacun.

Certes, voilà une chanson bien payée! Cela rappelle la (/ratification de six cents livres que le cardinal de Richelieu accorda à Colletet, pour avoir fait six vers où cet auteur peignait des canards barbotant dans l'eau.

O âge d'or des poètes!

Toutefois, la couronne de Colletet eut ses épines,

car K' carcliual insista [xnir (ju il modifiât un des vers en (juestion. Au lieu de

u La cane s'Iiupirclant dans la bombe de l'eau, »

Son Énnnence voulait qu'il mît barhotant. Mais Colletet tint bon, et sa résistance est encore citée avec oqmeil par les nobles tils d'Apollon comme un acte de conra^je et de malc ind(''{)endance.

Los vers de Collé n'euient pas à subir une pareille injnit'; ils passèrent tonl de yo , selon une de ses expressions, bien qu'il y aurait eu fort à reprendre jjour un ministre métromane. Le lecteur va en juger, cai- une cbanson qui a valu luie pension de six cents livres à son auteur est une pièce rare, qui mérite d'être connue , à titre d'encouragement , pour les cbansonniers présents et futurs ' .

La voici , copiée sur l'autographe original que

' Piroii obtint aussi une pension dv mille Fiancs de S. ^I. l>ouls XV. Pounjuoi pas? Il v avait des droits comme Collé, en sa (jualité de poêle lieencienx. Et ce qui donne un charme aUeiidi issant à la pension accordée à maître Alexis, c'est qu'elle lui lut octroyée à la sollicitation personnelle de madame de Poinpadour. La favorite considérait probablement les services (pi'elle rendait dans ces circonstances, à son corps délendant, comme des œuvres pies, comme des victoires l'cmporté«'s dans l'intérêt de la morale; et c'est sans doute pour cela qu'elle s'écriait de temps à antre en soupirant : " Ah! » ma \ie est (sonnne celle du cliréiicn, un combat perpétuel. » La Femme est un abime.

IMRODL CTlOrs. 19

possède un de nos amis, qui a bien voulu nous la communiquer :

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