LETTRE XXXIX
A Grignon, ce 2 juin 1780.
J'ai attendu quelques jours, mon cher eulant, que je fusse quitte d'un radotage que j'ai achevé hier, pour en commencer un autre aujourd'hui en répondant longuement à votre lettre du 23 mai.
Quoi que votre politesse en dise, je sens suffisamment les effets de la vieillesse, et je ne m'en vante pas, mais ]e m'en excuse. Mou jeune ami, ces rabâchages sur la pesanteur de mon âge ne sont que des regrets inutiles de n'être plus au vôtre. Toutes ces gaillardes déplorations ne me rendront rien; mais si je conserve votre amitié, j'ai tout.
Mes lettres doivent vous paraître nouvelles (je suis la vôtre), parce que j'en ai changé totalement le style. Je vous pédagogisais quand vous étiez jeune ; je badine aujourd'hui que vous êtes un homme fait, et même plus raisonnable que vingt-cinq ans ne le comportent. Car je vous crois philosophe dans la bonne acception de la philosophie. Tous l'avez définie vous-même sans y tacher. Vous êtes philosophe sans le savoir et sans le vouloir. Je n'en ai jamais connu d'autres. Mon sentiment a toujoiu's été t[ue l'on naissait philosophe, comme l'on naissait poète. Voici la raison sur laquelle j'appuyais cette façon de penser : c'est que ce ne peut jamais être par
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un système réfléchi que l'on peut prétendre à être sa^je, et qu'on le sera. Si l'on est né fou, je veux dire emporté par ses passions et par son physique, les passions culbuteront par-dessus tète le système de conduite, l'enverront à tous les diables, etc. '. Naturam expellas furca, tamen usqiie recitrret. A bon entendeur, ])eu de mots. Dites-moi si je pense juste. Vous n'avez pas, je crois, les passions vives; vous possédez tranquillement votre
âme.
^loi qui vous parle, votre père.
Je n'étais pas ainsi bâti :
Sois donc philosophe, et prospère.
Va ! Gaudcant bene nati ^ .'
.Te suis fâché, mon sérieux monsieur, que la ville de Iloanne soit encore plus sérieuse que vous , et même , dites-vous, très-triste. Vous ne l'êtes point; vous aimez même à rire, et riez de bon cœur : mais vous avez besoin de quelqu'un qui vous aide. Il vous faudrait une ville (pii vous secouât, au lieu de cette Jérusalem-là ! Dites-
' Cette proposition de Collé, ([ui consiste à faire au teiupérameut, seul, les honneurs de la vertu, est une chose trop bouffonne pour mériter mie discussion sérieuse. Du reste, sentant lui-niêiue que d'un trait de plume il vient de supprimer le libre arbitre, il prie le jeune homme de lui dire s'il pense juste , et, d'après la lettre suivante, ce dernier se serait attaché à rétablir tout doucement les choses et à rappeler Collé aux saines doctrines. En ceci le disciple est plus sage que le maître.
^ Piron a aussi emplové cet ada(;e laliii coiiiinc tiait final dans une de ses épigramines les mieux \enues et les plus salées.
moi un peu : madame du ÎNIirat, dont vous me parlez , a-t-elle de l'esprit? Son mari n'a que celui des affaires, du jeu et de l'intérêt; avec les<juels esprits il n'est pas difHcile d'être une bête.
Au reste, je suis indigné contre le Li(jnon ' de ce qu'il continue à couler pour ces animaux de Roannais.
Je m'étonne, mon aimable cousin lourdis "^, que, connaissant M. de Saint-Amand comme vous devez le connaître;, vous ayez eu l'intelli^jence assez obtuse pour ne pas percer le sens qu'il attacbe à ces mots : « Une position qui aujjmente ses obli(]ations » . Ne voyez-vous pas, petite taupe, que cela sijjuifie : " qu'il est aujouid'bui à la tête des Fermes, et (pi'il a la confiance du Necker " , ce qui multiplie ses oc('uj)ations? C'est affaire de vanité que cette phrase. Je vous répète de ne pas perdre, et même de l'aire naître les occasions de lui laire valoir votre travail. Mais faites-le-lui valoir comme tous les diables. Saint-Amand a un très-grand fonds d'estime pour vous; il vous aime, il a tout le crédit qu'il peut avoir. Carpe dicin. Dans quelque temps, il est possible que cela change.
Vous allez, mon fils, dans un beau pays. On m'a tou-
' Petite rivière qui sort des monts du Forez et Aa joiiulir la Loire au-dessus de lY'urs. Honoré d'Urlé il célébré le bonheur des bergers du Lignon dans son roinau pastoral intitulé VA^trée, qui parut eu 1610. Ce livre singidier Fut accucilb' avec la plus grande faveur, et donna naissance à toute une école de romanciers bucoliques.
^ De (onrdise, défaut du niais, du lourdaud, du timidt-. .1. J. Rousseau a employé ce mot. Habelais dit lourdier.
jours vante la Limagne pour ses }jras pâturages'. Ne vous en donuez pas trop. Sovez sobix's, votre cheval et vous. Fralrcs, sobrii estnte . C'est le poète qui l'a dit. C'est que dans la Lima^jne vous allez vous trouver à tabh; d'hôte depuis les pieds jusqu'aux aisselles.
Pour nous, mon ami, nous sommes au régime à Grignon depuis le 10 mai. Nous v sommes arrivés malingres l'un et l'autre; mais en huit jours nous nous y sommes rétablis. C'est là, mon cher enfant, que nous jouissons, ma femme et moi, des seuls plaisirs qui restent aux personnes avancées en âge; je veux dire de la paix, d'une grande aisance et de la considération personnelle qui suit une vie qui a été sans tache. La grande gaieté que vous me vovez encore est, j'ose le dire, la récompense de mes mœurs, qui ont toujours été simples et assez pures ^. Ma femme est au-dessus de ce que
' La Limafyne, Alîmania, petit pays de Lrance, dans le nord de la basse Auvergne, le long; de l'Allier, avait pour principaux endioits Gleruiont-Ferrand, Riom et Billoin. La Limagne dépend aujourd'hui du département du Puy-de- Dôme, qui était renommé pour sa fertilité, ses riants aspects et sa population.
* Collé a toujours eu en ;;rand souci la considération personnelle, et, comme nous l'avons dit, il était généralement estimé : il avait même quelque ci'édit. Ouant à rallégation relative à ses mœurs, qu'il annonce avoir été toujours simples et assez pures, c'est un paradoxe qui pourrait bi(!n cacher une vérité. Assurément, une pareille prétention se concilie mal avec les dieux (|ue Collé a chantés et célébrés toute sa vie; mais il faut faire la part de ce genre de cube, qui comporte essentiellement la uanterie, d'où il suit (pie le libertinage do
j'avais liou de prétendre, et je ne l'ai pas mérité; car, enfin, qu'ai-je fait d'utile pour la société? Un poëte est-il utile comme un avocat, comme un négociant, un juge, etc.? Et doit-on être aussi à son aise que celui qui a servi la république? Auctius atque di melins fecere; hene est. . . Bene est veut dire pour moi : je suis plus qu(! content, attendu que le bien que j'ai ne me vient ni par l'intrigue, ni par la souplesse, ni par aucune autre vilaine voie. Je n'ai rien à me reprocher, pas même une révérence plus basse qu'il ne me convenait de la faire à M. le duc d'Orléans lui-même. Vous êtes né honuéte, mon cher fils, et vous le serez toujours; et je me plais à vous prédire qu'a mon âge vous aurez une fortune plus considérable que la mienne, parce que vous serez fermier général, et que vous en jouirez, comme moi, sans remords et avec la même considération personnelle, parce que vous l'aurez faite par les mêmes voies. Voilà le bonheur que je vous promets pour votre vieillesse; « et, pour vous souhaiter tous les bonheurs ensemble , puisse naître de vous un fils qui vous ressemble ' ! " Vous
tous ces yraiids abatteurs de quilles conjugales et autres étail peut-être plus dans leur imagination et au bout de Iciu- plume que dans leuis acies. îl semble donc qu'on peut a|)pli([uer à Collé, ainsi qu'à beaucoup de ses amis, ce que nous avons dit ailleurs à propos de Piron lui-môme : Lasciva est nohis pagina, vita proba est.
^ Pour les besoins de la cause, Collé a donné ici une légère entorse à ces deux vers de Rodogune, acte V^ :
Et pour vous souhaiter tous les rnul/ieurs cnscmbio. Puisse naître de vous un fils nui me ressemble !
192 CORRESPONDAISGE INÉDITE
savez que les poêles sf)iit des devins : le mot de vates l'emporte : Crédite! vaticùioi'.
.le vous farcis furieusement de latin dans cette lettre, beau cousin, et vous êtes bien loin d'en être quitte encore, puis(jue je veux vous donner ici les vers latins que j'ai composes sur mon Théâtre de société, et vous les donner tels que je les ai écrits de ma main à la tête de mon exemplaire. Vous les transcrirez sur le vôtre, en faisant noie du cadeau rempli d'amour -])ropre que je vous fais aujourd hui.
Voici la mienne, qui précède mes vers :
« ^î'c.stiiiiant moins qu'un atome, en compa- » raison de Virgile, je n'en ai pas moins en, )» malgré cela, l'impertinente vanité do compo- , )) ser, à son imitation, le petit Ille cjo «jui suit, » et l'andace de l'arranger dans la langue même " de ce poëte divin :
Ille ego, qui qiiondam, obscenis iestivitei-, lubem Cantibus obscenam secui ; ad privata theatra Aggredior; piimusque, viam, lioc tentainine laudo : ^lusa jocosa, novos, docnit me liuk-re mores; Et vitia, ante allis nondum traducta tlieatris, Garpere, ridiculo; diclisque notare facetis.
Voyez à présent, mon cher fds, ma politesse, et si je vous laisse des reproches à vous faire sur votre bavarda(je que votre timidité vous fait craindre d'avoir fait. Il faut être diffus, verbeux, bavard, éfjoïste, en un mot, il faut être V('ritablement soi-même, et même se surpasser, quand on n'est pas n(' aussi bavard que j<' le suis
et qu'un ami vous presse de l'être. Je vous en fais un précepte, en vous baillant l'exemple. Baillant est un vieux mot; mais actuellement je dis qu'il ne faut pas uié])riser la vieillesse.
Ma femme me charge de ses tendres amitiés, mon frère de son triste attachement , et moi de mes gaillards sentiments.
Malgré l'effrayante logodiarrhée dont j'ai été dans cette lettre, j'ai encore oublié de dire, à l'article de la considération personnelle, que celle que ]'ai toujours souhaitée le plus est la considération que l'on tire de sa droiture, de ses mœurs et de sa bonhomie. Celle qui m'est venue par hasard de ma fluette réputation littéraire ne m'a jamais fait, à cent piques près, le plaisir ([ue m'a fait l'autre dont je me flatte de jouir, et qui fait mon bonheur actuel.