‹ Correspondance inédite, faisant suite à son journal, accompagnée de fragments également inédits de ses œuvres posthumesChapitre 36 sur 91 · LETTRE XLI · texte numérisé non relu

LETTRE XLI

Ce 7 août 1780.

C'est, mou cher ami, à vous seul que vous devez les bonnes qualités que vous avez et à votre sensibilité , et non aux [)rincipes qtie j'ai taché de vous inspirer. On a

beau parler sur le jeu à ceux qui n'en ont point l'esprit, vous ne les ferez jamais jouer, même médiocrement ; mais quand on trouve un sujet tpii a des dispositions, on lui aide à développer et à arranger les dons qu'il a reçus de la nature; on lui ahré^je le chemin, mais à la longue il y serait venu de lui-même.

De cinq ou six jeunes gens au moins que depuis vingt à vingt-cinq ans j'ai pédagogisës gaiement et sérieusement, vous êtes le seul, avec le petit ahbé Thomas, (pii ayez profité de mes bonnes intentions, et je vous dirai ICI, par parenthèse, que ce dernier, qui est une honnête créature, vient d'avoir, dans la fiu du mois dernier, du pain assuré. Le comte Louis de Durl'ort vient de lui confier l'éducation de son fils. Il a lait un traité avec M. l'abbé Thomas, par lequel il s'engage à douze cents livres de rente viagère envers ce galant homme , à la fin de cette éducation. Cet instituteur a véritablement le taleut de l'institution , et c'est le seul qu'il ait. Mais ce talent est bien utile et bien respectable, et j'ai toujours pensé que les hommes n'en taisaient pas le cas (pi'ils en devraient faire. J'ai toujours regardé cet état comme infiniment supérieur à d'autres états qu'on estime davantage. Si j'en eusse eu le génie et le caractère patient <pn doit l'accompagner pour y réussir, je vous jure sur mon Dieu que, né pauvre comme je l'étais, je l'eusse préféré dans ma jeunesse à être le commis d'un financier, comme je l'ai été '.

* M. <le Meiilan, receveur général des finances. Vovez Vlnlroducllnn , p. 9.

202 GORRESrOMJAAGi: liNEDlTE

C'est d'abondance de cœur, mon fils, que je me suis laissé aller à cette longue di(;ression. Je jouis du bien qui vient d'arriver à ce bon abbé comme s'il m'était arrivé à moi-même. D'ailleurs, vous le connaissez un peu; vous devez avoir dîné chez moi avec lui plusieurs fois, et c'est l'excuse de mon cœur trop plein, pour cette divagation qui vous est étrangère.

Revenons à la réponse que je vous dois. Je vous la (lois effectivement, monsieur, par reconnaissance d'avoir aussi bien défendu la cause des poètes. Vous l'avez si vigoureusement soutenue , que vous m'avez presque forcé dans mes retranchements. Le luiton se confessa victus '. J'avoue que la Fontaine, de qui je cite ce vers, Homère et Virgile, les tragiques grecs. Corneille et Racine, Despréaux et Molière, quelques autres poètes moralistes et philosophes véritables , ont pu être de quelque utilité aux hommes; mais moi, cordelier indigne et poëte ordurier du Parnasse ^, j'ai fait plus de mal à l'humanité que je ne lui ai été utile. Où diable trouveriez-vous de l'utilité dans mes chansons, mes parades et mon gaillard théâtre de société? Si je m'étais fait notaire, et que je l'eusse été bon, j'aurais du moins

' Citation empruntée à un conte de la Fontaine {La chose impossible), où un pauvre luiton ou lutin, n'ayant pu venir à bout de l'affaiic entortillée dont on l'avait chargé, s'écrie : u Je suis victus, je le confesse. »

^ Poète ordurier du Parnasse! Le mot est bon à noter. Mais il va sans dire que Collé l'entendait avec l'indulgence de l'abbé de Voisenon, (|ui appelait certaines licences de pensée et de style d'arjre'ahles ordures.

été utile par mes actes. Ainsi, quant à ce qui me regarde, je suis bien loin d'avoir mérité l'aisance dont je jouis.

Par cette raison-là, je persiste en ma thèse : Ce que j'ai fait n'est que fadaise.

J'ai fait plus de mal que de bien, Et me ti'ouve lieuieux qu'on se taise, Et que quelque censeur chrétien A cet aveu n'ajoute rien.

Vous avez raison , mon cher enfant , sur les vers que j'ai faits pour ma femme, et je reçois, à bras ouverts, l'éloge que vous m'en faites, en en rabattant ce qui convient '. Je les aime mieux que mes vers latins, d'autant plus que je vous dirai à l'oreille qu'il est bien plus aisé d'en faire de latins que de français. Dans une langue morte, on trouvera très-peu de juges, ou point, de la propriété des mots. Dans notre langue, les femmes mêmes s'aperçoivent si vous avez employé le mot propre , ou si vous êtes à côté de l'expression juste et vraie.

Lorsque je vous ai marqué, mon ami, de prendre du temps pour répondre à mes lettres, voici ce que j'entendais par là : c'est que lorsque vous recevez une de mes lettres, vous la lisiez et ne vous pressiez pas d'y répondre; que vous fassiez vos affaires, et que vous ne ]>référiez pas ce léger amusement à des choses qui vous seraient utiles et nécessaires ; enfin , que vous commenciez cette réponse dans vos moments perdus; que vous en écriviez tantôt une demi-page, un autre joui" dix

' Assurément il n'en rabattait pas autant qu'eu bonne poésie on aurait pu en rabattre.

204 CORRESPO.NDAACE INÉDITK

lignes, trois jours après une page, etc. Mais, de par Dieu ! ou de par Cicëron et tous les épistoliers anciens et modernes ! je n'ai jamais entendu, du entendre et pu entendre que vous travaillassiez une lettre ! C'est la plus pernicieuse de toutes les méthodes. Il ne faut jamais faire de brouillons de lettres. C'est leur ôter leur grâce et le naturel. Il faut écrire tout d'un jet ses différents articles. Sans cela, on a toujours l'air géhenne '. On doit d'ailleurs se faire un reproche d'être lui chercheiiid'esprit. La prétention est la mort du génie épistolairc. L'esprit naturel fuit qui le cherche. Il vaut mieux être commun, ou hête même, naturellement, que d'employer 1 art à la composition d'une lettre. L'art en ôte tont l'agrément et la vérité. Cette lettre, par exemple, est commencée, et ne sera finie qu'en ])lusieurs jours; après cet article, je la quitte, et je l'achèverai quand il me plaira. Je l'ai déjà laissée deux fois sur mon hureau grignonnois ".

Je reviens à vous, mon cher fils, et j'y reviens toujours avec plaisir. Je vous disais donc que vous êtes un nigaud d'avoir mis cincj jours à m'écrire. J'ai senti le prix de quelques louanges fines et délicates que vous m'y donnez, et que je ne mérite point. Votre lettre est bien, mais je suis sur qu'elle eût été mieux si vous n'y eussiez pas mis tant de soin et de peine. Chapelle avail raison de dire de ses vers :

* De Géhenne, s. f., enfer, torture, prison. ' Il était alors à Grlj;non.

Di: GOIJ.É. 205

Kt si je les voulais mieux faire.

Je les ferais bien plus mauvais.

A fortiori, si cela est vi-ai pour les vers, cela l'est bien clavanta(;e pour la prose. Cela l'est mille fois pins encore pour une lettre, qui doit présenter toujours l'imafje d'une conversation natin^elle et familière.

Je connaissais im peu M. de Itozières. Il passait j)our un assez honnête homme; je ne sais si c'était par la comparaison qu'on faisait de lui à son sacrilé(;e de frère, mais on sait bien que l'abbé Terray était l'improbité personnifiée. Je crois même qu'il tirait vanité de ne la point masquer. Coup de génie ' !

Je ne me souviens plus, mon cher enfant, si vous vous trouviez bien à Paris ; mais vous vous déplaisiez à Tournon, vous vous déplaisez à Roanne, et je présume qne vous vous déplairez dans l'endroit où l'on vous placera, encore mieux, etc. Voulez-vous qu'en conséquence de

* Terray (l'abbé Jos. Ma.), néà Hoin en 1715, uiort en 1778. Contrôleur des finances (1769). 11 discrédita l'État par ses banqueroutes, ses édits fiscaux, ses monopoles, ce qui ne l'empêclia pas d'être nommé intendant j^ënéral des bâtiments et directeur des beaux-arts; il ne perdit son portefeuille qu'en 1774. Les recueils (bi temps fourmillent d'épiyrammes et de cbansons contre l'abbé Terray, qui, à l'exemple du cardinal Mazarin, avait Tbabitude de répondre par des plaisanteries aux traits de la malignité publique. " Ils cbantent : ils " paieront, » disait jMazariu. i< 11 faut au moins les laisser )) crier, puisqu'on les écorcbe, » disait l'abbé Terray. Pour avoir une idée des quolibets qui counu'ent sur son compte, il faut lire les curieux Mémoires qui ont été publiés sous son nom par Coquereau ; 1778, 2 vol. in-8''.

votre raractère , je hasarde mes conjectures et mes conseils sur ces déplaisances? Vous y consentez? Eh bien, je vais risquer le paquet.

Avec des passions douces, né comme vous l'êtes pour une vie tranquille, indolent sans être paresseux, aimant la retraite sans être sauvage absolument, sansîbeaucoup de tempérament, mais point eunuque, à la rigueur vos déplaisances et vos inquiétudes pourraient bien venir du désir que vous auriez de vous marier et de passer vos jours avec une femme estimable qui ferait votre bonheur, et que vous tâcheriez de rendre tout doucement heiueuse. Si j'ai deviné à peu près, voici l'avis que j'aurais h vous donner. A votre place, je m'ouvrirais sur cela à M. de Saint-Aman d. Je lui ferais cette très-honnête confession. Je lui dirais au juste le montant de mon bien et mes espérances, et je le prierais de me procurer une excellente direction et une bonne femme. Hasard à la blanque pour une bonne femme ' ! Là-dessus on ne peut répondre de rien. Toutes les fois qu'on fait un mariage comme tout le monde les [fait, il est rare d'en pouvoir faire d'autres que ceux où l'on marie du bien avec du bien, et sans que les futurs se connaissent. J'appelle ces unions générales : des ventes de corps pardevant notaire. Sur \\n million d'hommes, il ne s'en trouve peut-être pas trois qui se marient par choix comme nous nous sommes épousés ma femme et moi. Cependant, comme il v a un dieu pour les ivrognes,

' Jeu de hasard t-n loterie, au iiioven de feuillets noirs et blancs.

dit-on, je croirais qu'il y en a un aussi pour ces « ventes de corps » , puis({u'on en voit plusieurs fort bien réussir. Au reste, je pense qu'un mari raisonnable et qui a d'excellents procédés envers sa femme doit, en vénérai, la rendre raisonnable comme lui. L'expérience m'a fait voir que le dérangement des neuf dixièmes des ménages venait des torts des maris, qui, communément, font les premières hostilités ' .

J'ai laissé aller ma plume h ce commérage. Je vois bien qu'il est long, et si j'étais civil, je devrais finir par des excuses.

Actuellement, mon pauvre patient que j'ai fait souffrir par une réponse bien large, bien longue et doublée de même, il est juste, raisonnable et salutaire : vere dignuni et justum est, œquuin et salutare, de finir par quelques broutilles de nouvelles littéraires, pour vous

* Les mœurs conjugales s'étaient évidemment améliorées, et il eût été assez facile de reconnaîti-e alors qui avait commencé les hostilités, du mari ou de la femme; mais cette distinction eût été impossible quelques années auparavant : car les deux époux s'évertuaient à qui prendrait l'initiative; et voici ce que raconte un courtisan, historien assez digne de foi lorsqu'il ne parle pas de lui : u ... Les hommes n'étaient ') occupés qu'à augmenter authenticjuement la liste de leurs ') maîtresses, et les femmes à s'enlever leurs amants avec )) publicité. Les maris ne vivaient point avec leurs femmes. ') Logeant ensemble, jamais ils ne se voyaient, jamais on ne les » rencontrait dans la même voiture, jamais on ne les trouvait ») dans la même maison... Avoir pour les hommes, enlever » pour les femmes, étaient les vrais motifs qui taisaient atta- )) quer et se rendre, etc. " Mémoires de Besenval, t. I, p. 137 et suivantes.

dédommager de J'en nui (jiio j'ai pu vous causer; et sur ce, je vous dirai (jue Pierre le Cruel vient de réussir, après avoir été ignominieusement sifflé du vivant de feu de Belloy '. Lequel des deux parterres est une bête? Peut-être tous les deux, et je dis avec Racine, car on j)eiit faire aux deux parterres l'application de ces deux vers de Britannieus :

Vous avouiez, messieurs, qu'elle n'a mérite Ni cet excès d'honneur, ni cette indùjnité.

Cette tragédie est sans intérêt. Celui qu'on pourrait y prendre est absolument étranger au sujet. Le prince noir et Duguesclin ne sont que des j)ersonnapes secondaires. Il v a beaucoup d'action, mais elle est fort embrouillée et fort romanesque. On y trouve quelques belles scènes, et suffisamment d'ennui. Dt; Belloy avait du vis tragica, et mille fois plus d'invention que Voltaire ; mais le jugement ne la réglait point assez. Il peignait ses caractères avec énergie, et l'on rencontre dans ses

* Cette tra[fédie, jouée la première fols en 1772. fut reprise à Rouen avec succès. Belloy (P. Laurent Buirette de), auteur (lramati<|ne , de l'Académie française : 1727-1775. Un esprit channant et sérieux, jM. le marquis de Belloy, a, de nos jours, donné à ce nom, déjà célèbre, une nouvelle auréole littéraire, plus hrill.uite encore que la première. Théâtre, poésie, roman, il a traité ces divers {ïciucs avec le même talent, avec luie é|;ale supérioiité. Récemment encore il a publié une traduction du Théâtre de Térence, traduction qui restera connue tvp<> de la distinction, de l'exactitude et du f|oût.

tragédies beaucoup de vers de sentimenl. Il a voulu imiter cetix de Voltaire; il s'est blousé à cet égard, je veux dire à l'égard de faire des tirades comme ce poëte élégant. Il a voulu, par exemple, peindre la min.e, et n'a composé qu'une énigme qu'on eut la malice de mettre dans le Mercure de ce temps-là. S'il se lut tenu à être tout bonnement ce qu'd était, il eut été mieux hti. Pourquoi vouloir être un autre, quand on a de quoi être soi? C'est un des tragiques les plus passables de nos jours.

Autre démence, mon clier lils, du parterre badaudois.

Il y a quatre ans que Lemierre donna la Veuve du Malabar, tragédie froide et sans intérêt '. Elle tomba tout doucement avec des changements légers. Elle vient d'avoir trente représentatious. Le public s'est passionné pour une veuve qui veut se brûler après la mort de son mari. Les épouses bonuètes et j)udiques de la capitale se sont engouées de cet b(''roisme brûlant. Un amant romanesque arrache d'ailleurs cette femme aux flammes.

* On venait de rcpientlre V Orphelin de la Chine, tragédie de Voltaire, et, afin d'obtenir la même faveur pour la Veuve du Malabar, Lemierre adressa le quatrain suivant aux comédiens :

Par vos délais lon{;.s et sans fin

C est assez me mettre à l'éjjreuve :

Vous qui protéjjez V Orplielin ,

Ne forez-vous rien pour la Veuve?

Puis il alla les trouver et leur dit : « Messieurs, il n'y a » point de veuve qui n'ait ses reprises, et je viens vous de- » mander celle de la Veuve du Malabar. » Il l'oljtint, et cette tragédie, qui n'avait point eu de succès primitivement, comme le dit Collé, reparut en 1780 et eut trente représentations.

Le bûcher était bien représenté ; la Rive ' enlève avec grâce la jeune Saint-Val ^, (|iii se laisse enlever avec grâce aussi. Toute cette catastrophe s'exécute si gracieusement, qu'avec une quantité innombrable de vers contre le fanatisme, contre les prêtres et contre cette vilaine coutume de brîiler les veuves, cette tragédie a paru tout à fait philosophique et intéressant l'humanité. On craignait qu'on ne vînt à établir cette coutume du Malabar. De là l'intérêt et trente représentations, où la foule a été jusqu'au dernier jour.

Vous savez, mon ami, ou vous ne savez pas que le bâtiment de la Comédie française avance beaucoup. On doit donner aux rues nouvelles et adjacentes à cette salle de spectacle les noms des plus célèbres auteurs du théâtre français. Nous y verrons les rues de Corneille, de Racine, de Crébillon, de Molière, de Regnard, de Piron, de Dufresny, de Destouches, de Voltaire, etc. Un mauvais plaisant, — point trop mauvais, — a ajouté qu'on y trouverait aussi le cul-de-sac Dorât. Claudite jam rivas, pueri; sut prata hiherunt.

* Larive (J. Maudnit de), artenr trajjique, né à la Rochelle en 1744, mort eu 1827. Il était froid en général, et bien éloigné d'avoir les cnlrailles de Lekain ; aussi , à la mort de ce dernier, fit-on courir le quatrain suivant :

Qui me consolfr.i du malheur qui m'arrive?

Disait Melpomème à Carou :

Lorsque tu fis passer à Lekain l'Acliéron, Que ne d('[)0!-a-t-il ses talents sur Larive?

* iMadcmoisellc Sainval cadette, qui débuta en 1772 par le rôle d'AIzire, fut reçue en 1776 et se retira en 1792 on 1793. Elle jouait les grandes princesses tragiques.

LETTRE XLÏl.

Ce li septembre 1780.

Il n'est pas possible , mon cher ami , que vous n'ayez jamais rencontré chez moi M. l'abbé Thomas. C'est un petit homme à quatre pieds et demi de terre. Quoique habitué à porter le rabat, il n'a jamais voulu entrer dans les ordres; il est pourtant fort éloigné du désordre : mais il n'a pu souffrir un sacrement qui le privait d'un autre. Il aime moins l'ordre que le mariage. Quoique sage et pieux, il n'a point voulu renoncer aux femmes. Son état de précepteur l'appelait à l'ordination ; des bénéfices sont la récompense la plus aisée et la plus sûre que puissent espérer les instituteurs de la jeunesse; je lui ai mis sous les yeux plus d'une fois cette perspective : il n'a jamais pu s'y pTéter, et de là j'ai conclu que ce galant homme était soumis aux appétits de la chair comme un autre, quoiqu'il n'eût ni taille haute ni épaules larges ; mais vous savez que l'amour a dit : Swit multse mansiones in donio mea.

Au reste, c'est un très-honnéte homme qui a du caractère, des mœurs et des principes, et pour lequel j'ai beaucoup d'estime et un peu d'amitié. Il a le sens droit, point d'esprit, nul talent, excepté celui de l'éducation '. Il sait se faire aimer et craindre de ses écoliers; une instruction commune, mais bonne. Vous connaissez

* C'est-à-dire de l'enseifjnement.

actuellement l'abbé Thomas, quelque obstiné que vous soyez à ne le pas connaître. Je sais que vous vous en seriez passé à merveille; je sais que j'aurais pu me passer, moi, de ce bavardage inutile et ridicule sur un homme qui vous est inconnu; mais je sais aussi que des lettres comme les nôtres sont une espèce de conversation où l'on cause de ce qui se présente et de ce dont l'esprit est occupé pour le moment, et le mien l'est, à présent, du hasard heureux qui a procuré à notre abbé une éducation qui lui assure par acte une pension viagère, s il finit cette éducation.

Cette parlerie, mon cher élève, sur un homme qui vous est inconnu est sûrement une bêtise dans une lettre ordinaire. Je le sens, mais je suis bien aise de m'y être laissé aller pour vous être un exemple du peu de soin qu'on doit prendre dans une lettre de la nature de celle-ci. En général, il en est du style épistolaire comme de l'éloquence : il faut savoir à qui l'on parle, de quoi l'on parle, et parler suivant son caractère. Le père Rapin , dans ce qu'il a écrit sur l'éloquence, y a dit de très-bonnes choses, et que l'on peut appliquer à beaucoup d'autres qu'il n'a pas traitées '.

Malgré toutes les bonnes raisons que vous me donnez pour faire des brouillons de lettres, je reste dans mon sentiment, et je vous conseillerai, encore et toujours, de

* Rapin (René), jésuite, ué à Tours en 1G21 , mort à Paris en 10H7. On a de lui, entre autres ouvrages remarquables, des Réflexions sur l'éloquence, sur la poésie, sur l'histoire et la philosophie.

vous déshabituer de cette façon d'écrire, petit à petit. J'en excepte les lettres d'affaires et celles qui exi};ent de la réflexion, et même celles que vous écrivez à des gens tort au-dessus de vous. Quant aux familières, accoutumez-vous à les écrire tout d'un jet. Monsieur votre oncle écrit très-agréablement et a une manière facile; mais je n'eusse jamais pensé qu'il perdit son temps à modeler ses lettres. J'ai eu, comme lui, dès ma ])lus tendre jeunesse, des prétentions, j'ai eu, comme lui, la gale de l'esprit; mais je n'ai pas attendu qu'elle fût tombée pour arranger des lettres. Je ne me rappelle pas, depuis l'âge de quinze ans, en avoir jamais fait une esquisse, à moins qu'elles ne fussent en vers. Voiture ' était bel esprit de profession; d'ailleurs il écrivait à des grands, ses lettres n'étaient pas des lettres : c'étaient des compositions. Je sens, au reste, tout le prix de votre bonne foi et de votre candeur dans la définition cruelle que vous faites de votre esprit. Vous en avez, ainsi que de la légèreté agréable parfois; mais vous êtes trop sévère à vous-même : je vous le dis avec la même bonne foi et la même candeur. Je vous proteste que ce ne sont point de vains compliments. Vous êtes, mon cher enfant, de ces gens timides qu'on est sûr de ne point gâter en les rassurant; au contraire, vous avez besoin que l'on combatte votre timidité. Ayez meilleure opinion de vous-même : c'est moi qui vous le dis, et sans adulation.

' Voiture (Vincent), né en 1598, mort en 1618. L'abus de l'esprit et la recherche pviérile déparent ses Le tires , qui du reste ont une juste célébrité.

2U CORUESPONDANCE INÉDITE

Ma femme a ri; elle aime à la folie votre sincérité; elle trouve, comme moi, que cette naïve peinture de soi-même ne peut partir que d une àme honnête et d'im bon esprit. Allez, mon enfant, il vaut mieux mille fois que le bel esprit.

C'est ce bon esprit, mon cher ami, qid vous a fait parler aussi sensément que vous le faites sur votre mariage. Nous trouvons, comme vous, que vous n'avez pas besoin « d'épouser une direction » . Vous êtes au-dessus de cela par votre instruction dans votre métier et par votre mérite personnel, présent et futur. In Uiain ergo sentenliam descendu. Je ne parlerai que cet hiver à MM. de Saint-Amand et Puissant, surtout à ce dernier. Nous sommes entièrement, ma femme et moi, de votre avis sur tout ce que vous dites là-dessus. Cela est vu avec toute la justesse d'esprit possible. J'y ajoute une réflexion seulement. C'est qu'allant à la direction de votre propre vol, et sans le secoins des protections, et qu'ayant d'ailleurs mille écus de rente de patrimoine, par conséquent pouvant vous passer, pour vivre, du revenu d'une dot, vous pourriez épouser une fille qui n'en a point ou peu, et faire un mariage avantageux et très-avantageux pour vos enfants par des espérances et des assurances de grandes successions à venir, stipulées dans votre contrat de mariage. Marquez-moi si cette idée vous rit.

Je reçois, mon fils, vos compliments sur mes deux pièces, sans faire trop le modeste et l'hypocrite, et crovant les mériter jusqu'à un certain point; mais je

reste toujours dans mon sentiment quant au peu d'utilité dont les poètes sont à la société. Ce n'est pas que je voulusse troquer mon état contre celui d'un fermier général très-riche , au moins ! Les lettres sont l'occupation et la consolation de ma vieillesse. La connaissance la plus profonde des droits du roi de France ne m'amuserait pas autant que mes lectures journalières de Virgile, d'Horace, d'Ovide, de Plaute et de Térence; et je les estime plus que toutes les richesses qu'a données le bail de Pierre Garlier \

Quant à mes chansons, mon cher fils, dont vous tirez une citation, vous me grattez où il me démange, puisqu'à mon âge je viens de faire encore un vaudeville qu'on a trouvé passable; mais je ne le trouve qu'à mi-sucre d'o7'dures, et il ne vaut pas et ne doit pas valoir ceux de

* Quelle chaleur! quel saint enthousiasme! Et combien de tels sentiments devaient profiter aux lettres! Certes, notre siècle l'emporte sur son aîné sous bien des rapports, mais il aurait beaucoup à apprendre de lui pour le culte désintéressé des choses littéraires. Et puis, comme le plus petit chansonnier connaissait ses auteurs! On se voile la face quand on songe à quel degré le niveau classique est descendu. Pour quelques esprits privilégiés, nourris de la moelle des anciens et qui poursuivent vaillamment leur tâche, combien d'écrivains vides et poussifs, de petits auteurs qui enflent leur voix au départ et qui tombent bientôt épuisés sur la route, faute de provisions, c'est-à-dire d'instruction première! Nos devanciers apprenaient avant d'écrire, nous écrivons avant d'avoir appris, même parCois avant d'avoir pensé. C'est surtout la critique contemporaine qui présente un étrange tableau ! Nous nous proposons d'en parler ailleuis avec quelque étendue.

21G CORI{ESPOrsDA>CE INÉDITE

mon bon temps, si tant est que j'en aie eu un. Au reste, je vous dirai à l'oreille mon secret comme à un ami : c'est que la base du vaudeville est la g^ravehire, sans laquelle il n'y a point de f;aielé. Mais il faut im voile fin , délicat, transparent et fjracieux, sans quoi l'on n'est que défjoûtant. Je joins ici le vaudeville septuagénaire.

Enfin, mon ami, poiu- que vous trouviez réponse à tous les articles de votre lettre, je finirai cette longue causerie par vous dire que je crois que dans la nonvelle salle, le parterre sera assis; que je crois, comme vous, les tragiques détestables, les comédiens comiques plus naturels que de mon temps; que je ne crois point du tout les vers de de Belioy si mauvais que ceux d'autres auteurs qui font des vers de sentiment. Si ce poëte n'avait pas voulu singer Voltaire, dans sa poésie descriptive, et n'avait pas eu la prétention de nous peindre la mine, la bombe, etc., etc.; s'il avait moins donné dans les tirades et su s'en tenir aux vers de sentiment pour lesquels il avait du talent, sa réputation serait fort au-dessus de ce qu'elle est.

A l'égard de l'art dramatique et de sa décadence , je vous dirai , peut-être en vieillard , que la corruption des mœurs eutraine nécessairement la corruption du goût , et finalement la chute de tous les arts agréables. Vous êtes jeunes, messieurs, vous verrez tous ces décombres. Quocirca vivite , fortes! Fortiaque, adversis , opponite pectora rehus.

Vous direz un jour h vos petits-enfants, quand ils auront passé vin.';t-cinq ans : Collé était votre parent; il

m'aimait, et j'ai encore, dans mes papiers de famille et de sa main, un vaudeville qu'il fit dans sa soixante-douzième année, et qu'il m'adressa à Roanne, où j'étais alors contrôleur général des fermes.

LES IHSTOIRES^

VAVDKVILLE, EN 1780.

Ain De la tendresse pour sa maîtresse el du goût pour le vin.

PHKMIER COl'PLET.

Relever les familles Dos belles qui n'ont rien; Aider de pauvres filles Comme un homme de bien,

Sont des histoires

Très-méritoires Aux yeux d'un bon chrétien.

Page 1