‹ Correspondance inédite, faisant suite à son journal, accompagnée de fragments également inédits de ses œuvres posthumesChapitre 45 sur 91 · SATIRE CONTRE LA VIEILLESSE · texte numérisé non relu

SATIRE CONTRE LA VIEILLESSE

PAR tN VIEILLARD Qll !•' l T JEUNK.

Ilic, ilisjocta poctae agnosces nieiiil)ra jocosi.

Du lourd fardeau des ans, lorsque notre esprit baisse,

Peut-on porter le poids gaillardement?

Sur nombre d'accidents communs dans la vieillesse, Sur ses ennuis divers, ses maux et sa tristesse. Ne peut-on pas (jémir un peu j^;aîment'?

La {jaîté, cpii fut mon aimant.

Vers elle m'attire sans cesse,

Et toujours inutilement.

Mais je me sens dans ce moment

Quelque vieux re{}ain de jeunesse.

Tentons de ravir lestement Les dernières faveurs de ma belle déesse, — Elle en est libérale assez étroitement. — Hélas! me reste-t-il encore assez d'adresse,

De mouvement et d'agrément

Pour rentrer dans mon élément?

Jeunes fous, quand j'étais des vôtres, lîoire, rire et chanter fut mon unique emploi :

Gai pour moi comme pour les autres.

Je n'amusais jamais les autres qu'après moi.

Jadis, à table, entre les nôtres,

J'euss(î égayé les douze apôtres,

Et Jéréniie encor, je croi.

Mais mon âge à présent m'inflige une autre loi : Jennuie et je m'ennuie aujourd'hui comme un roi

Peu fier de ce double avantage

D'ennuyer et d'être ennuyé,

Quand je bâille l'on me ménage

Un bâillement mieux appuvé.

Si j'ai dans ce négoce en passant essuyé

Quelque petit désavantage,

Je puis dire avec vérité

Que je l'avais bien mérité :

Car dans ce commerce bizarre,

La vieillesse, loin d'être avare.

Fait toujours, d'ordinaire, au jeune commerçant

Galamment gagner cent pour cent.

Au bel ennui qui fut sans cesse

L'apanage de la vieillesse,

Cet âge aimable joint encor

L'air aisé de l'impolitesse,

Le ton Hiité de la rudesse.

Les prétentions d'un 3Ientor,

Les radotages de Nestor, Et, sur le temps présent, des plaintes idiotes. Ou bien entendez-vous les propres anecdotes

De cet agonisant ^lédor

Qui vous conte, à propos de bottes.

Ses bonnes fortunes vieillottes?

Ou bien aimez-\ous mieux d'autres grâces encor, Lt surtout celle-ci : l'ardente soif de l'or?

Di: COLI.E. 267

Du moins cette basse manie Ne me saisira pas au déclin de ma vie, Et, sans rien amasser pour me faire un trésor, Je jouirai de tout avec économie; Loin qu'à la vanité je donne un libre essor Et me laisse gagner par cette épidémie, Je n'irai point, en fastueux butor, Ou comme un vain et riche matador, Fonder un prix dans quelque Académie.

Contre ces sots orgueils ayons l'âme affermie. Dans nos maisons faisons beaucoup de bien. Au dehors peu ^ . Surtout ne donnons rien A ces journaux ([uêteurs, marchands fripiers de gloire. Et devenus des troncs du temple de ^lémoire.

Cette bienfaisance illusoire Et de ces dons publics l'éclat pharisien Est peu modeste ou faux, et ne nous mène à rien. Une main vraiment libérale Doit faire le bien sans scandale, ^lesure ses bienfaits sur ses devoirs divers.

Que tous nos trésors soient ouverts A la voix de l'honneur et de nos mœurs antiques. En pratiquant les vertus domestiques, Abandonnons les jactances publiques De ces dons inconnus aux inconnus offerts,

* Il nous semble qu'en restreignant à sa maison, à sa famille, le bien qu'on peut faire, c'est circonscrire singulièrement parfois les devoirs de la charité. Ce n'est pas probablen)ent ce que Collé a voulu dii'e; et cependant son raisonnement continue par quelques vers qui ne sont pas plus orthodoxes que les prémisses. En voulant châtier chez les autres l'ostentation dans les bienfaits, il tombe tout simplement dans un égoïsme déguisé.

Aux grands soins charlatans des petits d'Alemberts.

La bienfaisance {jénérale Dans les particuliers me paraît un travers : C'est dans le prince une vertu rovale.

La philosophique cabale

l'^n vain et d'un air vain étale

Son inhumaine humanité. Cette cosmopolite et fausse charité Semble étendre amplement son manteau sui- l'Afrique.

Sur l'Asie et sur l'Amérique,

Comme aussi sur l'Europe un peu.

Mais h la plus juste critique

Ces aumôniers donnent beau jeu.

D'abord, il n'est point de milieu :

Si ce n'est point un tour de gibecière De leur humanité, cette grande sorcière, S'il est réel, ce tant secret bienfait. Comment peut-on s'assurer qu'il se fait? Restant caché, si l'on voit son effet Et (ju'on ne puisse plus le traiter de chimère, La critique, en ce cas, sans être trop amère. Pourra leur dire en prose, un pou mieux qu'en ces vers : « Pourquoi faire des dons, grands esprits à l'envers, » A des gens inconnus, peut-être à des pervers? )i Tandis que, méritant les plus justes reproches, » Nous ne secourons pas nos parents les plus proches, )' Et que vous n'aidez point vos amis les plus chers,

» Et vos esclaves et vos serfs? »

— a Mais, répondra l'un d'eux, l'ami, lorsque je sers » Des inconnus (jui viennent par les coches, » Les paquebots, les yachts, les cutters,

)) Des quatre coins de l'univers,

» Et que d'or je remplis leurs poches, " Le bruit en court, je fais sonner toutes les cloches, !) On le sait, on le dit, et l'on a les bons airs. ))

— « Bien répondu ! Je tiens l'aveu de vos travers, " Superbe bienfaiteur, homme vain qui préfère )) Le bienfait inutile au bienfait nécessaire. »

Mais je repiends mon affaire,

Dont mes divaj^ations

Et mes déplorations

Un moment m'ont su distraire.

Souvent nous nous écartons :

Revenons à nos moutons.

Pour mettre un terme à tout ce moutonnage , Je finirai par un viai chiffonnage,

Mais qui cause un cruel dégoût

A l'honnne instruit, à l'homme sage, Au vieillard encor vert et de qui le sang bout :

C'est de voir que, dans son vieil âge,

Le jeune âge vient changer tout, Les mœurs, la mode et le goût; C'est de voir des auteurs, aussi bornés qu'infâmes, Nier que dans ce siècle il soit d'honnêtes femmes.

Et de n'accorder aux amants,

Qu'ils supposent, connue eux, sans âmes,

Que les brutaux emportements

Et les ignobles mouvements

D'une sensation physique.

Au lieu des doux, et purs, et tendres sentiments Dont l'amour véritable embrase un cœur pudique.

270 CORUKSPO^DANCi: INÉDITE

Oui, ce n'est qu'un ressort purement mécanique

Que cette délicate clique

Des philosophes de ce jour

Met à la place de l'amour.

Loin, bien loin de ces fous, qui sont ses antipodes. Mon troubadour lettré va criant autre part : Quoi! l'esprit et le (joût, victimes du hasard, Sont, ainsi que les jeux, sujets au sort des modes?

La musique et ses nouveaux codes Mettront le vaudeville et nos chants à l'écart *?

Des ariettes plus commodes, Attendu qu'on les fait sans génie et sans art, !Nous feront oublier les couplets de Panard ? Ahl du moins, si Grétry nous modulait les odes

Et les cantates de Rousseau ,

On verrait les traces du beau!

^lais de la poésie on éteint le flambeau.

De mon temps c'était la manière D'admirer Corneille et Molière :

Mais la philosophie entière, Par la bouche d'un Diderot, A, dans ce siècle de lumière, Prouvé que Molière est un sot!

Et Corneille, qu'elle a fait taire, Cède le théâtre à Voltaire :

^ A'^oilà un de ces crimes irrémissibles aux veux de Collé ,^ qui oublie les progrès réels que la querelle des Piccinistes et des Ghickistes a fait faire à l'art. En somme, suivant l'expression de Grimm, Correspondance littéraire, janvier 1708: « Collé enrageait que l'opéra-comitiue en jmtsiijue eût écrasé l'opéra-comique en couplets. »

Ce singe du théâtre anglais et de ses mœurs.

De ses dégoûtantes horreurs Et des atrocités de ses basses fureurs; Ce caméléon de Voltaire , Pervertisseur d'un badaud de parterre.

Pillant presque toujours, inventant mal parfois, ^''imita bien que l'art d'effraver nos bourgeois. Gens de goût, déclarez la guerre A ces beaux tremblements de terre, A ces sénats umets, quoiqu'ils donnent leurs voix Dans les élections des rois.

Proscrivez, malgré le parterre, Ces spectres blancs et noirs , et sur leurs pieds bien dioits Faits pour en imposer à Picard, à Saint-Pierre, Bourguignon, Champagne ou Courtois.

Sifflez ces voix du ciel et ces coups de tonnerre * Dont ce fou de Shakspeare eut besoin autrefois Pour émouvoir un peu la féroce Angleterre. En France, de nos jours, ces ressorts maladroits, Et sans vraisemblance et très-froids,

'' Allusion à la tragédie de Sémîramis. On connaît les couplets de Piron, et commençant ainsi :

Que n'a-t-ou pas mis

Dans Sémiramis? \

Que dites- vous, mes amis.

De ce beau salmis? etc.

On raconte qu'à la répétition générale, l'employé du théâtre chargé de lancer la foudre au milieu d'une scène où jouait mademoiselle Clairon, et ne sachant s'il devait frapper un coup sec et brusque ou prolonger le bruit, s'avisa de crier du haut des nuages à l'actrice : « Le voulez-vous long? — Comme celui de mademoiselle Dumesnil, » répondit-elle.

Ces merveilleuses inepties, Ces lanternes et ces vessies Et ces tra(jiques facéties Ont sur nous désormais établi tous leurs droits.

Il n'est plus que l'effroi pour attendrir nos âmes.

Dans le lra{;ique, dans les drames,

Il nous faut d'aimables horreurs, Une tendre épouvante et de douces fureurs; De bons poignards, armés de bonnes lames.

Dans Gahrielle de Veryy^, On touche nos belles dames Par le cœur d'un amant fait d'un carton rougi. Le théâtre à présent, par le Sa(;e élaryi,

Ne s'est-il pas bien assagi ^?

La jeunesse le trouve sajje.

i( Et moi, dit mon A'ieux personnage, )) En faisant ici mes adieux, » Je vois qu'on radote à tout âge.

') La jeunesse a son radotage :

)» Cette vérité saute aux yeux.

') Des jeunes gens les passions fiévreuses, » Dans leurs accès impétueuses, » Sont suffisamment radoteuses.

» Jeunes gens et vieillards radotent tous les deux '. >»

' Tragédie de de Relloy, jouée en 1777.

^ Devenir sage. Assagissement (3Iontaigne).

^ S' étant aperçu de l'incorrection de ce dernier vers. Collé, dans la lettre suivante, recommande au jeune homme de h' remplacer par celui-ci :

Et jeune lioiiiinc et vieillard radolcnt tous les doux.

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