AVEC LES TRAGÉDIES DE CORBEILLE
Au grand Corneille égaler Arouët, C'est au Poussin égaler Durrouet; C'est comparer la France à l'Angleterre, L'urne de Saxe à la cruche de terre, L'or au clinquant, le nectar au brouet.
Quelques Romains qu'a fait parler Voltaire, Pour son honneur auraient bien dû se taire. Tout ce qu'il a, c'est le vers à souhait; Mais a-t-il fait aller un caiactère Au grand?
Tous ses héros mériteraient le fouet.
Ses plans manques n'ont pas pierre sur pierre , Et l'on ira le comparer à Pierre?
Qu'au bon Fréron il serve de jouet.
" Petit garçon, dit un roi du parterre, ») Rendez hommage, à deux genoux en terre, » Au grand Corneille ! »
* Surnom du principal personnage de la Mëtromanie.
Les vers que l'on vient de lire ne caractérisent pas aussi bien, du reste, les tragédies de M,- de Voltaire que ce qu'il dit lui-même en prose de celles de Shakspeare. En faisant la critique de ce dernier, il fait la sienne.
Mutato nomine
Fabula narralur!
On lit, au chapitre xxxvf de ses OEuvres, tome IV, édition de Crammer, 1756 :
« Le mérite de vShakspeare a perdu le théâtre anglais, » Il y a de si belles scènes, des morceaux si grands et si » terribles répandus dans ses farces monstrueuses, que » ces pièces ont toujours été jouées avec un grand » succès. Le temps, qui seul fait la réputation des » hommes, rend à la fin leurs défauts respectables. La » plupart des idées bizarres et gigantesques de cet » auteur ont acquis, au bout de cent cinquante ans, le » droit de passer pour sublimes. Les auteurs modernes » anglais l'ont presque tous copié. Mais ce qui réus- » sissait dans Shakspeare est sifflé chez eux; et vous » croyez bien que la vénération qu'on a pour cet auteur » augmente à mesure qu'on méprise les autres. On ne fait » pas réflexion qu'il ne faudrait pas l'imiter; et le njau- » vais succès des copistes fait seulement qu'on le croit » inimitable. »
Le théâtre français a été perdu de même par M. de Voltaire.
Ses tragédies, il est vrai, ne sont point des farces monstrueuses ; mais toutes celles qui sont de son inven-
;ii(l PRÉFACE
tion n'ont pas l'ombre de la vraisemblance, et pèchent par beaucoup d'autres côtes. Toutefois il s'y trouve de « si belles scènes » et de si grands effets, qu'elles ont eu et ont encore du succès, quoique la nature et la vérité y soient souvent blessées.
Le temps commence à rendre ses défauts « respectables, » parce qu'il n'a point eu de concurrent et qu'il est le seul homme, depuis cinquante ans, qui nous ait fait voir de grandes beautés, et surtout une magie de verve qui a couvert tous ses défauts. Son Mahomet, par exemple , a « acquis le droit de passer pour sublime, » quoique le plan n'ait point de raison, soit sans vraisemblance, et que tous les caractères, excepté celui de Séide, n'aient aucune vérité, etc., etc.
Tous les petits auteurs de notre siècle l'ont « imité ; » ils ont été honnis, et Voltaire est déjà un « inimitable. » Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'il a été plus heureux que la populace des auteurs anglais ; car c'est par les imitations de Shakspeare qu'il a réussi en France, mais à la vérité dans un temps où le goût est en décadence, ainsi que le théâtre.
Si quelque homme de génie ne j)arait point pour le releyer, la « vénération » pour les tragédies de M. de Voltaire croîtra d'âge en âge , en proportion de la corruption du goût et de la chute totale du théâtre, qui n'est pas fort éloignée. Mais il faut des siècles pour produire un homme de génie ; et d'ici là, on va voir M. de Voltaire « inimitable, » tandis qu'il faudrait croire, an contraire, qu'il ne doit pas être imité.
Eli commentant le tragique français, le tragique de toutes les nations et de tous les temps, en un mot, le divin Corneille, M. de Voltaire, pour en dire tant de mal et si peu de bien, avait des raisons que j'ai toujours eu peine à concevoir.
Il n'est point assurément susceptible d'envie. Il n'en saurait être soupçonné. Il a refait YOEdipe traité par Corneille, et, par cette seule tragédie, il s'est toujours cru :
« Trop au-dessus de lui pour en être jaloux. »
On sait que M. de Voltaire a toujours eu le juste sentiment de sa supériorité. La noble intrépidité de son amour-propre a dû sauver d'une basse jalousie une âme aussi élevée et aussi équitable que la sienne.
Que ne puis-je, hélas! en attaquant ses tragédies dans mes Commentaires, me justifier avec autant d'évidence de n'être pas moi-même un envieux , moi qui sens , au contraire, l'espace immense qu'on doit mettre entre son esprit prodigieux et universel et le peu que j'en ai. Plus j'avouerai ma vaste infériorité et le néant de mes minces talents, comparés à l'étendue des siens, plus mon humilité vraie et simple sera soupçonnée de l'envie la plus outrée.
J'aurai beau faire des protestations de la meilleure foi du monde, dire, par exemple, que je n'ai composé qu'un fort petit nombre de tragédies, et toutes en un acte, et comiques; j'aurai beau jurer que j'en crois les vers infiniment moins élégants, moins saillants et moins
harmonieux que les siens, je ne persuaderai personne. J'entendrai de tous côtés déclamer contre moi et à mes oreilles ce vers de Piron :
« Le serpent de l'envie a sifflé dans son cœur * . n
Si cependant, pour n'en point j^araître jaloux, il était nécessaire de m'é^jaler h lui en quelque chose, j'oserais dire que, comme l'amour- proj)rc ne })erd jamais ses droits, je désirerais que l'on j)ermît au mien de lever un moment le masque et d'assurer que je ne troquerais pas mon Tragijlasque pour ses Scythes et ma Cocairix pour ses Pélopides, m'offrit- on encore le Triumvirat pardessus le marché.
Et croyez que l'on serait fort injuste si l'on ne se pliait pas à l'admiration de ma modestie! En effet, peut-on la pousser plus loin que de descendre jusqu'à ne comparer qu'à ses plus détestables tragédies les plus excellentes que j'aie faites et qu'un auteur comique puisse jamais composer? Ne pourrais-je pas, au contraire, monter mes prétentions, avec quelque apparence de justice, jusqu'à mettre au-dessous de mes tragédies pour rire les pleureuses rapsodies (ÏOreste, de Tancrède et d'Olympie? Mais je n'en ferai rien. Encore une fois, j'ai la rage d'être modeste !
Mettons fin à ce long morceau de persiflage. Passons au véritable motif qui m'a fait entreprendre cet ouvrage peu attrayant.
Mon unique objet est la vengeance de Corneille.
* Vers de Francaleu, dans la Métromanie, acte III, scène v.
Je voudrais la voir en de meilleures mains que les miennes. Je sons très-bien que je n'ai pas les moyens suffisants pour rendre cette vengeance complète; mais mon indignation violente contre son inique commentateur me tiendra lieu de verve et suppléera à ma faiblesse.
Je me garderai bien de suivre la route grammaticale qu'il a prise; je ne m'amuserai pas à relever les termes impropres et bas, les tournures de phrase vicieuses, les expressions communes ou gigantesques; à peser comme lui les syllabes , quoique je puisse , comme on le verra , trouver dans ce grand versificateur une honnête quantité de vers répréhensibles. Mais je ne m'attacherai nullement à cette menue besogne, qui ne convient qu'à M. de la Harpe. Je l'attaquerai sur l'irrégidarité des plans de ses tragédies, sur leur défaut de combinaisons, sur les situations sans vraisemblance, sur l'erreur volontaire où sont souvent ses personnages ; sur la disette et les défectuosités de ses caractères , sur ses vers épiques qui ne doivent être que tragiques, d'où il arrive souvent nécessairement que l'on entend chez lui presque toujours le poëte et presque jamais le personnage ; enfin sur nombre d'autres défauts qui, mis au grand jour, feront sa critique en même temps que l'éloge de Coineille , et tourneront à la confusion du premier et à la gloire du plus grand génie dramatique qui ait jamais existé. Je n'en excepte ni Sophocle, ni Euripide, ni Racine même, génie encore fort supérieur aux tragiques grecs.
S'il ne me fallait, pDiir me faire lire, que le peu d'esprit (pie M. de Voltaire a mis dans ses fastidieux Commentaires, j'en aurais de reste, et il n'v a pas là de quoi se vanter. Mais je voudrais ne me point borner là. Je désire plaire, non pas par amour-propre, mais pouimieux venger l'objet de mon culte. Il ne me suffit pas, et ce n'est point assez de commenter, il faut amuser. Rien n'est plus solide, de meilleur goût et plus judicieux que les lettres critiques de Clément, V inclément, sur Voltaire ' . Je défie qu'on y réponde d'une façon satisfaisante; mais son livre tombe des mains : sa monotonie endort le lecteur, qu'il faut égayer.
C est ce que j'essaierai; mais je n'ai pas la fatuité de compter sur le succès. Aussi , comme j'écris ceci dans ma vieillesse, à laquelle il faut encore de l'occupation et de l'aliment, je ne prétends donner ce travail indigeste, et probablement caduc, que comme des matériaux mal disposés et peu légers. Je les abandonne après ma mort à quelque écrivain plus ingénieux, plus instruit et plus gai que je ne le suis actuellement, pour en composer un édifice plus régidier, plus solide et en même temps plus badin que cette esquisse informe.
S'il advenait (juo tout ce fatras-ci
• Surnom donné par Voltaire mêuie à cet habile critique. Clément, né à Dijon en 1742 et mort en 1812, est connu par ses attaques contre Voltaire. C'était un homme fort instruit et d'un jugement sûr. Observations sur les Géorgi(iues de Virgile, sur les Saisons de Saint-Lambert; de la Tragédie; Satires; Journal littéraire, etc.
GAR^iU: DE SKS DIGRESSIONS. 345
Tombât ès-inains d'un écrivain ]iabil(>, C'est bien raison qu'il eût quoique souci De l'arranfjer et de soif;:ner le style :
D'y mêler même avec l'utile Plus de gaîté que l'on n'en trouve ici.