‹ Correspondance inédite;Chapitre 102 sur 123 · AUX DOUKHOBORS DU CAUCASE · texte numérisé non relu

AUX DOUKHOBORS DU CAUCASE

Chers frères qui souffrez pour la doctrine du Christ.

Notre frère I. P. N. en rentrant à la maison est veau chez moi, et je voudrais vous écrire que je ne suis pas seul, mais que beaucoup, beaucoup de personnes, chez nous et à l'étranger, s'inléressent à vous et craignent pour vous.

Si Dieu le permet, nous vous enverrons, pour vous, vos enfants, vos femmes, vos vieillards, vos malades, Faide que nous pourrons,

1. Tout le monde connaît la part active que prit Tolstoï dans la lutte désespérée des Doukhobors contre le gouvernement russe. Nous donnons ici quelques-unes des letlres les plus remarquables écrites par Tolstoï aux Doukhobors et à leur chef Pierre Vériguine, pendant cette période (Voir Paroles iCun homme libre et Tobloï et les Doukhobors. Édition P. V. Stock.

et aussi Faide spirituelle. De beaucoup de personnes, d'ici et de l'étranger, nous recevons un appel pour vous, et nous vous demandons de ne pas nous laisser sans aide. Cette aide réside en ce que vous, les premiers, avez donné Texomple de la marche dans la voie du Glirist. A ceux qui sont derrière, c'est plus facile qu'à ceux qui sont devant. Vous marchez en avant, et beaucoup vous en remercient. Le Christ a dit : « On m'a chassé et on vous chassera ». C'est ce qui a lieu. C'est très triste pour les enfants et pour les vieillards, mais on plaint encore plus les persécuteurs. Ils ignorent, pour le moment, que ce n'est pas vous qu'ils chassent, mais le Christ, celui même qui est venu les sauver. Ils voient leur péché, mais ils en sont tellement enveloppés qu'ils ne peuvent s'en débarrasser; ils accomplissent leur mauvaise action. Que Dieu les aide à se reconnaître et à se joindre à nous !

I. P. m'a raconté comment vos frères, qui souffrent pour avoir refusé de participer aux œuvres de Satan, à l'assassinat, ont agi envers ceux qui n'ont pu supporter les persécutions,

et qui ont consenti à servir. Si ceux qui souffrent personnellement pour l'œuvre du Christ ont demandé pardon à ceux qui n'ont pu supporter la persécution, pour les souffrances qu'ils ont endurées en suivant l'exemple et la propagande des frères, que ferai-je, moi, qui n'ai pas eu l'honneur de souffrir pour l'œuvre du Christ? Comment implorer le pardon de tous ceux que mes paroles et mes écrits ont conduits aux souffrances? Celui qui souffre pour l'œuvre du Christ, non par l'inspiration des hommes, mais parce qu'il ne peut agir autrement devant Dieu, n'a pas besoin des consolalions et des récompenses humaines; mais à celui qui agit non pour Dieu, mais pour la gloire humaine, c'est pénible, et il faut le plaindre, le soutenir et lui demander pardon s'il souffre à cause de nous.

C'est pourquoi, mes frères, ne persistez pas dans votre refus du service d'Etat, si vous faites cela seulement pour qu'on ne vous accuse pas de faiblesse. Si vous pouvez faire ce qu'on demande de vous, faites-le, et délivrez ainsi des souffrances vos faibles femmes, vos enfants.

COKKESPONDANCE INÉDITE

VOS malades, vos vieillards. Si l'esprit du Christ, qui ne permet pas à l'homme d'agir contre la volonté de Dieu, n'est pas ancré en lui, alors chacun de vous doit, pour Tamour des siens, renoncer au passé et se soumettre. Personne ne vous condamnera pour cela. Vous devez agir ainsi, si vous le pouvez. Mais si l'esprit du Christ est ancré en l'homme, s'il vit non pour lui, mais pour remplir la volonté de Dieu, alors il serait très heureux de consentir à l'aire tout pour les siens qui souffrent, mais il ne peut le faire, pas plus qu'un homme ne peut soulever mille kilogrammes. Et s'il on est ainsi, alors l'esprit du Christ, qui se met contre les œuvres du diable, enseignera comment agir et consolera les siens de la soulTrance.

Je voudrais vous dire beaucoup, et savoir beaucoup sur vous. Si Dieu le veut, nous nous verrons. Maintenant, au revoir, mes frères. Je vous embrasse.

A^otre faible frère, mais qui vous aime.

Léon Tolstoï.

Lli:TTRE A. P. V. VERIGUINE 241

A P. V. VERIGUINE

Cher frère,

Trégoubov m'a envoyé la lettre que vous lui avez adressée, et j'ai eu grand plaisir à la lire. Elle m'a fait plaisir, parce qu'il me semblait parler de vive-voix avec vous.

J'ai compris quelles sont vos pensées et comment vous vivez. Par votre lettre, je vois que vous vivez dans le monde spirituel, et vous occupez de questions spirituelles; et, pour le bien de l'homme, c'est la principale chose, parce que l'homme n'est libre qu'en l'esprit, et seulement par l'esprit se crée l'œuvre de Dieu, seulement par l'esprit l'homme se sent en union avec Шеи, puisque « l'homme est esprit ».

Les idées que vous exposez dans votre lettre sur les préférences de la conscience vivante îi la lettre morte me plaisent beaucoup, et je les partage. J'écris des livres, c'est pourquoi je sais

tout le mal qu'ils font. Je sais comment les hommes qui ne veulent pas accepter la vérité, peuvent ne pas lire, ou ne pas comprendre ce qui est contre eux et les dénonce, comment ils l'interprètent et Taltèrent, comme ils ont interprêté l'Evangile.

Je sais tout cela, et malgré tout je crois qu'en notre temps, le livre est indispensable. Je dis en notre temps, par opposition aux temps évangéliques, alors qu'il n'y avait ni imprimerie ni livre, et que la parole était le seul moyen de propager la pensée. Alors on pouvait se passer de livres, parce que les ennemis de la vérité n'en avaient pas non plus.

Maintenant on ne peut laisser cette arme puissante de tromperie aux seuls ennemis et n'en pas user pour la vérité. Ne pas profiter du livre ou de l'écriture pour transmettre ses pensé,es ou pour s'instruire des idées des autres, c'est la même chose que de ne pas se servir de la force de sa voix, pour transmettre à beaucoup d'hommes à la fois ce qu'on a à l«ur dire, et de son ouïe pour ne pas entendre ce que dit à haute voix un autre homme, et n'accepter la

LETïaE A. Г. V. \ÉRIGUIi\E 243

possibilité de la transmission et de Tacceptation des pensées qu'en tête-à-tête ou par le ehuGhotemenl.

L'écriture et l'imprimerie ont augmenté des milliers, des centaines de milliers de fois le nombre d'hommes qui peuvent entendre celui qui exprime des pensées, mais le rapport entre celui qui exprime et celui qui accepte reste toujours le même.

De même que, dans la conversation, celui qui écoute peut entendre et comprendre ce qu'on lui dit, ou le laisser entrer par une oreille et sortir par l'autre, de même, avec l'imprimerie, celui qui lit le livre peut l'interpréter faussement aussi bien que celui qui écoute. De même qu'on peut, dans les livres — nous le voyons — écrire beaucoup de choses superflues et inutiles, de même peut-on en dire en parlant.

Il y a des ditîérences, mais elles s'équilibrent : parfois elles sont au proht de la parole, quelquefois au profit de l'imprimé. L'avantage de la transmission verbale, c'est que l'auditeur sent l'a me de celui qui parle;

CORRESPONGANGE INEDITE

mais il y a la un désavantage : très souvent les. parleurs hardis, les avocats, par exemple, doués du don de la parole, entraînent les hommes non par la logique, mais par l'art oratoire, ce qui n'apas lieu avec les livres. L'autre avantage (le la parole, c'est que celui qui n'a pas compris peut inteiToger, mais un désavantage, c'est que ceux qui ne comprennent pas, et souvent ceux qui font exprès de ne pas comprendre, peuvent par des questions oiseuses interrompre la marche de la pensée, ce qui n'arrive pas avec le livre.

Lek désavantages du livre sont que : 1° le papier supporte tout et qu'on peut insérer maintes absurdités qui coûtent un grand travail d'ouvriers, de papier et de typographie, ce qui ne peut arriver avec les transmissions verbales, car on ne racontera pas des bêtises; 2° le nombre de livres devient considérable, et les bons disparaissent au milieu des ouvrages vides, stupides, nuisibles. Mais les avantages de l'imprimerie sont aussi très grands; l'un des principaux, c'est que le cercle des lecteurs est quelque cent mille fois plus grand que

LETTRE A. P. V. VERiGUINE 245

celui des auditeurs. Or, cette augmentation du cercle des lecteurs est importante, non à cause du nombre, mais parce que les milliers d'hommes des divers peuples et des diverses situations auxquels le livre est accessible se groupent suivant qu'ils pensent également, et, grâce au livre, bien que séparés par des milliers de kilomètres, sans se connaître, ils forment un, vivent d'une âme et éprouvent un plaisir spirituel et du réconfort à savoir qu'ils ne^sout pas isolés.

Avec vous, et avec un très grand nombre, j-e suis présentement en telle communiou. Des étrangers qui ne m'ont jamais vu me sont plus proches que mes fils et mes frères par le sang.

La principale considération au profit du livre, c'est qu'à un certain degré de développement des conditions extérieures de la vie, le livre et, en général, l'imprimerie, est devenu le moyen des hommes de communier entre eux, et c'est pourquoi on ne peut négliger ce moyen. 11 y a tant de livres et d'écrits nuisibles qu'on n'y peut remédier que par le livre môme. Il

faut chasser le clou par le clou. Christ a dit : (( Ce que je vous dis à l'oreille, vous le crierez sur les toits. » Ce cri sur les toits, c'est la parole insérée. La parole imprimée est ce langage qui s'élance au loin; с est pourquoi il faut en penser et en dire ce qu'on dit du langage. Par elle, nous bénissons Dieu et maudissons les hommes créés à l'image de Dieu.

Je vous écris tout cela, non que je vous croie d'une opinion contraire (par votre lettre, je vois que vous pensez comme moi), mais parce que ces pensées me sont venues en tête et que je voulais les partager avec vous.

Dans votre lettre, le passage suivant m'a surtout plu : « Si, dites-vous, nous conservons tout ce qui nous est donné d'en haut, nous sommes complètement heureux; c'est ce qui est nécessaire et bien. Ce doit être en chacun, et nous le recevons directement, soit d'en haut, soit de nous-mêmes... »

C'est parfaitement juste, et c'est ainsi que je comprends l'homme. Chacun connaîtrait impeccablement toute la vérité de Dieu, tout ce qu'il lui faut savoir pour remplir dans cette vie

LETTRE A. P. V. VERIGLTNE 247

ce que Dieu veut de lui, si seulement celte vérité révélée à Fhomme n'étail pas obscurcie par de fausses interprétations humaines. Il en résulte que, pour connaître la vérité divine, riiomme doit tout d'abord rejeter toutes les fausses interprétations et les séductions terrestres qui Tentraînent à accepter ces interprétations, et alors restera la seule vérité^ accessible aux petits enfants parce qu'elle est propre à l'âme Ьитшпе. Le principal danger est qu'en rejetant le mensonge on ne rejette ave€ lui une partie de la vérité, et qu'en expliquant la vérité, on n'y introduise de nouvelles erreurs.

Je vous remercie, cher frère, du salut que vous m'envoyez. Si rien ne vous en empêche, écrivez-moi à Moscou. Ne pourrais-je pas vous être utile à quelque chose? Vous me feriez grand plaisir en me donnant quelques commissions.

Je vous embrasse fraternellement.

Léon Tolstoï.

Mes chers frères et sœurs,

Nous tous, qui professons la doctrine chrétienne et voulons y conformer notre vie, nous avons besoin de nous entr'aider. Or, la façon la plus efficace de s'entr'aider, c'est de se montrer l'un à l'autre les péchés et les erreurs dans lesquels nous tombons sans nous en apercevoir nous-mêmes. Moi qui demande à mes frères de me prévenir contre les péchés et les séductions auxquels je pourrais céder, je crois de mon devoir, mes chers frères et sœurs, de vous montrer la séduction à laquelle succombent, ai-je appris, quelques-uns d'entre vous.

Vous avez souffert, vous avez été expulsés, et maintenant encore vous êtes en proie à la

misère parce que vous avez л^ои1и professer la foi chrétienne, non pas en paroles, mais en fait. Vous avez renoncé à toute violence envers votre prochain. Л^оиз avez refusé le serment; vous avez même brûlé vos armes afin de n'être point tentés de vous en servir pour votre défense, et, malgré la persécution, vous êtes restés fidèles à la doctrine chrétienne. Vos actes sont connus de tous les hommes, et les ennemis de la doctrine chrétienne ont été confondus, et ils vous ont enfermés, déportés ou expulsés, en s'efForçant vainement de cacher vos actes aux autres hommes. Les gens honnêtes se sont réjouis. Ils vous ont glorifiés en essayant de suivre voire exemple. Ce que vous avez fait a beaucoup contribué à la destruction du mal et à la confirmation des hommes dans la vérité. Maintenant, j'apprends par des lettres de nos amis que la vie de beaucoup d'entre vous, au Canada, est telle, que les amis de la doctrine chrétienne en sont troublés, tandis que ses ennemis se réjouissent et triomphent. « Vous le voyez! disent maintenant les ennemis du Christ, dès que vos Doukhobors ont été

CORKESPONDA.NCE INEDITE

installés au Canada, dans un pays libre, ils se sont mis à vivre comme tous les hommes : ils amassent des biens^ chacun pour soi, et non seulement ils ne les partagent pas avec leurs frères, mais ils s'efforcent de thésauriser. Ainsi la preuve est faite : tous leurs actes antérieurs, ils. les ont faits sur l'ordre de leurs chefs, sans comprendre eux-mêmes pourquoi. »

Mes chers frères et sceurs, je sais et comprends la difliculté de votre situation, en pays étranger, parmi les étrangers, qui ne donnent rien à personne sans argent; je sais aussi combien il est difficile de s'imaginer que le prochain puisse avoir besoin de quelque chose; je sais aussi qu'il est difficile de vivre en communauté, et combien il est pénible de travailler pour ceux qui dépensent sans scrupules le produit du tra\^ail des autres. Je sais tout cela, mais je sais aussi que si vous voulez continuer à vivre de la vie chrétienne, et si vous ne voulez pas renoncer à tout ce pourquoi vous avez souffert, il vous est impossible de vivre comme tout le monde et d'amasser séparément.

LETTRES AUX DOUKHOBOflS DU CANADA 251

pour VOUS et vos familles, des biens que vous aurez à défendre de la convoitise des autres hommes. Vous semble/ croire qu'on peut être chrétien et détenir une propriété envers et contre les autres homîïies. C'est là une erreur, et il faut qu'on s'en rende bien compte ; sinon, il ne restera bientôt de la vie chrétienne que des mots et, malheureusement, des mots mensongers et hypocrites. Christ a dit : « On ne peut servir Dieu et Mammon. » Il faut ou bien amasser des biens pour soi, ou bien vivre pour Dieu.

Il semble au premier abord qu'entre le renoncement à la violence et le refus du service militaire d'une part, et l'acceptation du principe de la propriété, de l'autre, il n'y ait aucune relation. « Nous, chrétiens, nous n'adorons pas les dieux étrangers, nous ne jugeons pas, nous ne tuons pas, — disent beaucoup d'entre vous, — et, en acquérant par notre travail la propriété, non dans un but cupide, mais pour assurer l'existence des nôtres, non seulement nous ne violons pas la doctrine du Christ, mais encore nous nous y conformons,

2o2 CORRESPONDANCE INÉDITE

SOUS réserve de secourir les pauvres avec notre superflu. »

Mais, ce n'est pas vrai. La propriété implique que non seulement je n'abandonnerai pas mon bien à qui voudra le prendre, mais que je le défendrai contre lui. Or, on ne peut défendre contre un autre ce qu'on croit être à soi autrement que par la violence, c'est-à-dire, le cas échéant, par la lutte, et s'il le faut, le meurtre. Sans violence et sans meurtre^ la propriété ne saurait se maintenir. Si nous détenons la propriété sans commettre des violences, c'est uniquement parce que notre propriété est garantie par les violences de professionnels qui ont pour tâche de maintenir la propriété. Admettre la propriété, c'est admettre la violence et le meurtre, et ce n'était pas la peine de refuser le service militaire et policier pour admettre la propriété, qui ne se maintient que par le service militaire et policier.

Ceux^qui accomplissent le service militaire et policier et profitent de la propriété agissent mieux que ceux qui refusent tout service mili-

LETTRES AUX DOUKlIOBOllS DU CANADA 2o3

taire ou policier, tout en jouissant de la propriété. Ceux-ci ne servent pas eux-mêmes, il est vrai, mais ils profitent du service des autres. On ne peut pas fractionner Ja doctrine chrétienne. Elle forme un bloc indivisible. Si rhomme veut être fils de Dieu, il faut qu'il admette que Tamour du prochain découle logiquement de cette filiation ; et Tamour du prochain est incompatible avec le serment, la violence, le service mililaire et la propriété.

En outre, la passion de la propriété est en elle-même une chose mauvaise que Christ a dénoncée. 11 a dit que l'homme ne doit pas songer au lendemain, et cela non parce qu'il y a un mérite à agir ainsi, ni parce que Dieu Га ordonné, mais uniquement parce que cette préoccupation est puérile en elle-même. On ne saurait sérieusement songer au lendemain, et celui qui le tente, tente l'impossible, ce qui revient à commettre une sottise.

Premièrement, il est impossible à l'homme de s'assurer du lendemain, puisque l'homme est mortel. C'est ce que montre la parabole du riche qui a amassé de grandes provisions de

blé ; et, deuxièmement, parce qu'on ne saurait prévoir d'une manière exacte pour combien de temps il faut s'assurer l'avenir. Est-ce pour un mois? pour une année? pour dix ans? pour trente ? Et puis, faut-il se préoccuper de soi-même seulement, ou bien encore de ses enfants et petits-enfants? Et sous quels rapports? sous le rapport de la nourriture, du vêtement, de l'habitation? En ce cas, de quelle nourriture, de quel genre d'habitation? Celui qui commence à se préoccuper du lendemain n'en verra jamais la fin et ne fera que perdre sa vie inutilement, ainsi qu'il est dit: « Quiconque voudra conserver sa vie la perdra. » — Est-ce que nous ne voyons pas des riches vivre malheureux et des pauvres contents? L'homme n'a pas à se préoccuper.

Christ a dit : L'homme est sous la garde de Dieu, comme le sont les oiseaux du ciel et les fleurs des champs.

(( Oui, mais si les hommes ne travaillaient pas, s'ils ne labouraient pas, ne semaient pas, ils mourraient de faim ! » disent ordinairement ceux qui ne comprennent pas ou ne veu-

lent pas comprendre la doctrine du Christ. Cette doclrine n'est pas un jeu de mots. Christ ne défend pas à l'homme de travailler. Non seulement il ne lui conseille pas d'être oisif, au contraire, il lui ordoimo de toujours travailler, mais il lui dit de ne pas travailler seulement pour lui-même, de travailler pour son prochain.

Il est dit : « Le fils de l'homme est venu, non pour qu'on le serve, mais pour servir les autres, et celui qui travaille a le droit de manger. » L'homme doit travaillera plus possible, mais ne pas garder pour lui-même, ni considérer comme sien, le fruit de son travail. Il doit le donner aux autres. Pour s'assurer l'existence le plus sûrement, l'homme n'a qu'un moyen, celui qu'a enseigné Christ: travailler le plus possible et se contenter du moins possible. L'homme qui agira ainsi aura la vie assurée partout et toujours.

On ne peut pas diviser la doctrine chrétienne, en accepter un point et en rejeter tel autre. Si ceux qui acceptent la doctrine chrétienne rejettent la violence et la guerre, ils

doivent aussi renoncer à la propriété, — car la violence et les tribunaux ne sont là que pour défendre la propriété. Si les hommes tiennent à conserver la propriété, il leur faut admettre la violence, les tribunaux et toutes les instilutions analogues. La propriété est d'autant plus redoutable que son fonctionnement est plus insidieusement caché aux hommes ; c'est ce qui fait que beaucoup de chrétiens succombent à cette tentation.

C'est pourquoi, mes chers frères et sœurs, en arrangeant votre vie en pays étranger, après avoir élé chassés de votre patrie à cause de votre fidélité à la doctrine du Christ, je vois clairement qu'à tous égards, il est plus avantageux pour vous de continuer à vivre de la vie chrétienne que de changer pour commencer à vivre de la vie du siècle; qu'il est plus avantageux de vivre en travaillant en commun avec tous ceux qui veulent vivre de la même vie que la vôtre que de vivre chacun à part, en amassant exclusivement pour soi et sa famille les fruits de son labeur. 11 est plus avantageux de vivre ainsi :

l^' Parce qu'en ne songeant pas à l'avenir, vous ne dépenserez pas inutilement vos forces pour cette chose illusoire : assurer son propre avenir et ceiui de sa famille ;

2" Parce que vous ne dépenserez pas de forces pour lutter conlre les autres afin de protéger votre bien ;

3° Parce que vous travaillerez et produirez beaucoup plus en travaillant en commun qu'en travaillant chacun pour vous ;

4° Parce qu'en vivant en commun, vous dépenserez beaucoup moins qu'en vivant chacun à part :

l)" Parce qu'en vivant de la vie chrétienne, au lieu d'exciter l'envie et l'hostilité des hommes qui vous entourent, vous déterminerez chez eux, à votre égard, de l'estime et de l'atïection, et peut-êlre les convertirez-vous à votre vie ;

6" Parce qu'en agissant ainsi , vous ne détruirez pas l'œuvre que vous avez commencée et par laquelle vous avez fait honte à vos ennemis et avez réjoui les amis du Christ.

Knlin il est plus avantageux pour vous de

vivre de la vie chrétienne, parce qu'en vivant ainsi , vous saurez que vous remplissez la volonté de Celui qui vous mit sur la terre.

Je sais qu'il est difficile de n'avoir rien à soi, d'être prêt à donner à qui le demande ce qu'on avait pour soi et sa famille, d'obéir aux chefs élus quand on croit leurs ordres fâcheux, de supporter les défauts d'autrui, de s'affranchir des habitudes de luxe, de s'abstenir de viande, de tabac et de vin. Je sais que tout cela semble très difficile, mais, mes chers frères et sœurs, aujourd'hui nous sommes vivants et demtiin nous irons vers Celui qui nous a mis sur la terre pour observer sa loi.

Est-ce bien la peine d'appeler des choses siennes et d'en disposer à son gré? Est-ce la peine pour quelques livres de farine, pour quelques dollars, pour une pelisse, pour une paire de bœufs, de ne pas faire participer aux fruits de votre labeur ceux qui ne travaillent pas? Pour un mot blessant, est-ce la peine d'aller contre la volonté de Celui qui nous a mis sur la terre?

Et il ne nous demande pas beaucoup. Il

veut seulement que nous fassions aux autres ce que nous voulons qu'on nous fasse, et il veut cela, non pour lui-même, mais pour nous, car si nous consentions à agir ainsi envers tout le monde, notre vie sur la terre serait aussi heureuse que possible. Mais, bien que maintenant tout le monde vive contrairement à la volonté de Dieu, il n'y a aucun avantage pour Г homme qui a compris son rôle sur la terre à fairç autre chose que ce pourquoi il a été créé.

Moi, vieillard au terme de mes jours, je vois cela très clairement, et vous, chers frères et sœurs, si vous réfléchissez un instant, vous verrez la même chose aussi nettement que moi. Vous comprendrez que l'homme ne perd rien, qu'il gagne, au contraire, à vivre non pour lui, mais pour réaliser la^ volonté de Dieu.

Il est dit : « Cherchez le royaume du ciel et la vérité, le reste vous sera donné au centuple, n Chacun est à même de vérifier ces paroles. Vous savez qu'elles sont vraies, et voilà que vous vous mettez à rechercher les

260 COHHESPONDANCE INEDITE

biens et les plaisirs de ce monde. Or, vous ne les trouverez pas et perdrez le royaume du ciel.

En ce qui est de l'organisation de votre vie commune, je n'ose pas vous donner de conseils, car je sais que vous et surtout vos vieillards, êtes expérimentés et sages. Je sais seulement que tout sera bien si chacun de vous se soumet à la volonté de Dieu; et sa volonté est exprimée dans le commandement d'amour.

Acquérir la propriété personnelle, la défendre contre les autres, c'est agir contrairement à la volonté de Dieu et à ses commandements.

Je vous demande pardon.

Votre frère qui vous aime,

Page 1