AU JAPONAIS IZO-ABE
Celle explicalion raisonnable de sa vie chacun peut la trouver dans sa religion. Elle est la même dans toutes les religions. Voici en quoi elle consiste :
L'homme est le serviteur du pouvoir suprême qu'on appelle Dieu, et il doit exéciiter sa volonié. La volonté de ce pouvoir est l'union de tous les hommes, laquelle peut être atteinte par l'amour; celui qui l'accomplit ne connaît aucun mal ni dans la vie ni dans la mort.
Ces vérités se trouvent dans toutes les grandes religions : brahmanisme, bouddhisme, judaïsme, christianisme, etc., elles n'ont besoin d'aucune autorisation pour être acceptées et professées, puisqu'elles renferment en elles l'autorité suprême qui seule puisse exister : la justification intérieure de la conscience. Seule une pareille religion peut délivrer les hommes des maux qu'ils créent eux-mêmes. Aussi suis-je convaincu que le premier et principal devoir de l'homme est de détruire les superstitions qui déforment toute religion et de propager cetle religion seule et universelle.
Vous écrivez que les hommes ne peuvent aucunement comprendre que le service de rÉlat est incompatible avec le christianisme. De même, pendant longtemps, les hommes ne purent comprendre que les indulgences, l'inquisition, Tesclavage, les tortures sont incompatibles avec la doctrine chrétienne. Mais le temps est venu et ils l'ont compris, et il viendra aussi un temps où sera comprise d'abord l'incompatibililé du christianisme avec le service militaire (on commence déjà) et ensuite, en général, avec tout service d'Ktat.
11 y a cinquante ans, un écrivain américain très peu connu, mais un écrivain remarquable, ïhorcau, outre qu'il démontra clairement cette
incompatibilité dans un bel article sur le devoir de la non-obéissance au gouvernement, donna lui-môme l'exemple de cette désobéissance. 11 refusa de payer les impôts qu'on exigeait de lui, ne voulant être ni l'aide ni le complice de cet Etat qui légitimait l'esclavage. Pour cela il fut mis en prison.
Thoreau refusait de payer les impôts, et il est clair que pour le même motif on ne peut être fonctionnaire d'Etat, comme vous le dites très bien dans votre lettre au ministre.
Dans cette lettre vous écrivez que vous ne croyez pas compatible avec la dignité morale de donner votre travail à ces établissements qui servent les représentants du meurtre et du pillage légalisés.
Thoreau, me semble-t-il, a dit cela pour la première fois, il y a cinquante ans. Alors, personne ne lit attention à son refus et à son arlicle; si l'un et l'autre parurent étranges, on les expliqua par l'originalité de leur auteur.
A^otre refus fait déjà du bruit et, comme il arrive toujours chaque fois qu'on dit une nouvelle vérité, il cause un double étonnement :
Félonnement qu'un houime ait dit une chose étrange et ensuile l'étonnement de n'avoir pas soi-même deviné depuis longtemps ce qu'a dit cet homme, si c'est indiscutable.
Des vérités telles que celles-ci : le chrétien ne peut être militaire, c'est-à-dire assassin ; il ne peut être le valet de ces établissements qui se basent sur la violence et le meurire, ces vérités sont si indiscutables, si simples, que, pour être adoptées des hommes, il ne faut ni dissertations, ni preuves, ni éloquence, il faut seulement les répéter sans cesse pour que la majorité les entende et les comprenne.
Les vérités : que le chrétien ne peut participer au meurtre, ou servir et recevoir le salaire arraché aux pauvres par la force qu'emploient les chefs des assassins, sont si simples fît si indiscutables que quiconque les a ouïes ne les peut nier. Si les ayant entendues il continue d'agir contrairement à ces vérilés, c'est seulement par l'habitude qu'il en a, et pai'cc qu'il lui est diflicile de se transformer soimême et de faire que la majorité agisse comme lui ; si bien que ne pas suivre la vérité
ne le prive pas de l'estime de la majorité des hommes les plus considérés.
C'est comme pour le végétarisme.
« L'homme peut vivre et se bien porter sans tuer pour sa nourriture les animaux. Evidemment, s'il mange la viande, il contribue au meurtre des animaux pour le seul caprice de son goût ; agir ainsi est immoral. »
C'est si simple, si indiscutable qu'il est impossible de ne pas être de cet avis. Mais comme la majorité se nourrit encore de viande, les hommes qui entendent cctie observation et la trouvent juste disent aussitôt en riant : « Mais malgré tout, un bon morceau de beefsteak n'est pas mauvais, et j'en mangerai avec plaisir aujourd'hui, à mon dîner. »
Les officiers et les fonctionnaires pensent maintenant la même chose sur les preuves de l'incompatibilité du christianisme et de l'humanité avec le service militaire et civil, к Oui, sans doute, c'est vrai, dira un pareil fonctionnaire, cependant c'est agréable de porter l'uniforme et les épaulettes grâce auxquels on vous laissera passer partout et qui vous vaudront
un accueil empressé. Et il est encore plus agréable de recevoir son traitement le premier de chaque mois, malgré le bon ou le mauvais temps. Ainsi votre raisonnement peut être juste, néanmoins je tâcherai de recevoir une augmentation de salaire et la relraite. »
On reconnaît l'observation indiscutable mais 1" on n'est pas obligé de tuer soi-même le bœuf pour manger le beefsteak, de même on n'arrache pas soi-même les impôts, on ne tue pas soi-même : les impôts sont recueillis par d'autres, et il y a des armées; 2° la majorité des hommes n'a pas encore entendu ces paroles et ne sait pas que c'est mal d'agir ainsi, c'est pourquoi ils ne se privent pas encore des bons beefsteaks, de l'argent, des uniformes et des décorations qui font tant de plaisir, et surtout du salaire mensuel sûr; « plus tard on verra ».
Tout tient à ce que les hommes n'ont pas encore entendu les paroles qui leur montrent l'injustice et la criminalité de leur vie; c'est pourquoi il faut sans cesse l'épéter : Carthago
280 CORFIESPONDANGE INEDITE
delcnda est, et, sans nul doute, Carthage sera détruit.
Je ne dis pas que l'Etat et son pouvoir seront dciruits ; cela n'arrivera pas encore; dans la foule les éléments grossiers qui les soutiennent sont trop nombreux, mais l'appui chrétien de TElat se détruira, c'est-à-dire que les violateurs cesseront d'en appeler à la sainteté du christianisme pour soutenir leur autorité; les violateurs seront des violateurs et rien de plus. Et quand cela sera, quand ils ne pourront plus se cacher derrière le christianisme falsifié, alors la fin de toute violence sera proche.
Tâchons donc de hâter cette fin : Carihago delenda est.
L'Etat, c'est la violence; le christianisme, c'est l'humilité, la non-résistance, l'amour ; c'est pourquoi l'Etat ne peut être chrétien, et l'homme qui veut être chrétien ne peut servir l'Elat. L'Etat ne peut être chrétien, le chiétien ne peut servir l'État; l'Etat ne peut..., etc.
Chose étrange, alors même que vous m'écriviez sur l'incompatibilité de l'Etat avec le christianisme, j'écrivais presque sur le même
AU DIRECTEUR D'UiN JOURNAL ALLEMAND 281
sujet une longue lettre à une dame de ma connaissance.
Je vous envoie cette lettre; si vous le trouvez utile, publiez-la Ч
1. Cette lettre est celle qui suit. Pour cette lettre et la suivante, connue sous le nom de Lellré aux libéraux, voir es Rayons de l'aube, édition P. V, Stock.
Je serais 1res heureux de défendre avec vous et vos collègues, dont je connais et apprécie l'activité, les droits du « Comité de propagation de la lecture et de l'écriture », et de lutter contre les ennemis de l'instruction du peuple. Mais je ne vois aucun moyen de lutter sur le terrain où vous travaillez. Je m'en console par cela que je suis moi-même sans cesse occupé à lutter contre ces mêmes ennemis de l'instruction du peuple, mais sur un autre terrain.
Au sujet de la question particulière qui vous occupe, je pense qu'au lieu du Comité de propagation de la lecture et de l'écriture qui est détruit, il faudrait organiser beaucoup d'autres sociétés semblables ayant le même but, indé-
pendamment du gouvernement, sans demander aucune permission de la censure, et en lui laissant la liberté d'accuser si bon lui semble ces sociétés de propagation de la lecture et de l'écriture, de punir ceux qui y participent, de déporter, etc. S'il faisait cela, il donnerait par ce fait encore plus de portée aux bons livres et aux bibliothèques et augmenterait le mouvement en faveur de l'instruclion.
11 me semble que maintenant surtout, il est important de faire le bien tranquillement, avec fermeté, sans rien demander au gouvernement et même en évitant soigneusement sa participation. La force du gouvernement se base sur l'ignorance du peuple, et il le sait, c'est pourquoi il luttera toujours contre l'instruction. Donner au gouvernement la possibilité, en épaississant les ténèbres, de faire croire qu'il est préoccupé de l'instruction du peuple, comme le font les établissements soi-disant d'instruction contrôlés par lui — écoles, lycées, universités, académies, comités, congrès de toutes sortes — c'est très dangereux. Le bien n'est le bien et l'instruction n'est l'instruction
qu'alors qu'il est le bien jusqu'au bout, Tinstruction jusqu'au bout, et non selon les circulaires ministérielles. Et ce que je regrette surtout, c'est que telle force précieuse, désintéressée, courageuse, soit dépensée aussi infructueusement. Je suis parfois indigné de voir comment des hommes bons, intelligents, dépensent leurs forces pour lutter contre le gouvernement dans le domaine de ces lois que le gouvernement fabrique selon" son bon gré. Voici ce que cela me rappelle : Il y a des personnes, vous du nombre, qui savent que notre gouvernement, est mauvais et qui luttent contre lui. Du temps de Raditcbev et des Décembristes on a employé deux moyens de lutte : le premier est celui de Stenka-Razine, de Pougatchev, des Décembristes, des Révolutionnaires des années 1860, des hommes du 1" mars, etc. ; l'autre moyen, que vous propagez et employez, est celui qui consisie à lutter sur le lerrain légal, sans violence, en gagnant peu à peu quelques droits. A ma mémoire ces deux moyens n'ont cessé d'être employés depuis cinquante ans, (Л ];v situation devient de pire
en pire. Si la situation s'améliore, ce n'est point grâce à Tune ou l'autre de ces activités, mais malgré elles, et cette force contre laquelle on luite devient plus puissante, plus ferme et plus hardie.
Les dernières traces de self-government : Zemstvo, tribunaux, comités de propagation de la lecture et de l'écriture, et tout le reste, ont été anéanties. Maintenant que de longues années se sont écoul'ées depuis qu'on emploie en vain ces deux moyens, on peut, il me semble, voir clairement que ni l'un ni l'autre ne valent rien. Et pourquoi? Quant à moi, qui ai toujours détesté notre gouvernement mais n'ai jamais employé aucun de ces moyens de lutte contre lui, j'en vois clairement les défauts.
Le premier moyen n'est pas bon, parce que si même il réussissait à changer par la violence l'ordre existant, il n'y aurait aucune garantie que le nouvel ordre fût ferme et que ses ennemis n'en pussent triompher grâce aux circonstances favorables et à la même violence. C'est ce qui arriva plusieurs fois en France et partout où il y eut des révolutions. 11 en résulte qu'un
nouvel ordre de choses établi par la violence devrait sans cesse être soutenu par la môme violence, c'est-à-dire par l'iniquilé, et, en cela il serait gâté très vite et aussi inévitablement que le précédent. En cas d'insuccès, — comme c'est toujours arrivé chez nous, de Pougatchev au 1" mars, — les violences révolutionnaires ne feraient que renforcer cet ordre de choses contre lequel on lutte, en transportant au camp des conservateurs et des réactionnaires, le grand nombre d'hommes indécis qui se tiennent au milieu et n'appartiennent ni à l'un ni à l'autre camp. Ainsi donc, en se basant sur l'expérience et le raisonnement, on peut dire très franchement que ce moyen, outre qu'il est immoral et déraisonnable, est inefficace.
Egalement inefficace et peu sage est, selon moi, le deuxième moyen. Il est sans eifet et peu sage, parce que le gouvernement, ayant en mains tout le pouvoir (armée, administration, église, école, police), faisant lui-même les lois sur le terrain desquelles les libéraux veulent lutter contre lui, et sachant très bien ce qui pour lui est le plus dangereux, n'admettra
IRRESPÛI
INEDITE
jamais qne des hommes qui lui obéissent et agissent sous sa direction fassent n'importe quelle chose pouvant nuire à sa puissance. Ainsi, par exemple, dans ce cas, ie gouvernement, qui, comme chez nous et môme partout, se base sur l'ignorance du peuple, ne permettra jamais de l'éclairer vraiment. Il autorise des établissements quasi-instructifs de toutes sortes, contrôlés par lui, — écoles, lycées, universités, académies, comilés et congrès quelconques, éditions soumises à la censure, — dans la mesure où ces établissements et ces éditions servent sa cause, c'est-à-dire affolent le peuple ou au moins n'empêchent pas son affolement. Mais à chaque tentative de ces établissements ou éditions, d'ébranler ce sur quoi repose le pouvoir du gouvernement, c'est-à-dire l'ignorance du peuple, le gouvernement, sans bruit, sans rien dire à personne, prononce son veto, transforme ou ferme les établissements et interdit les éditions. 11 est donc clair, par le raisonnement et l'expérience, qu'un tel moyen de conquérir des droits est faux; c'est la tromperie de soi-même, très avantageuse pour le gou-
vernement, et, c'est pourquoi, même approuvée par lui.
Mais outre que cette activité n'est ni sage, ni efficace, elle est encore nuisible : 1° Parce que les hommes éclairés, bons et honnêtes, en entrant dans les rangs du gouvernement, lui donnent une autorité morale qu'il n'aurait pas sans eux. Si le gouvernement ne comptait que ces hommes grossiers, violents, cupides, flatteurs, qui lui servent de pivot, il ne pourrait se soutenir. Seule la participation au gouvernement d'hommes éclairés et honnêtes lui donne le prestige moral qu'il a. C'est là le premier préjudice de l'activité des libéraux qui participent au gouvernement ou entrent en compromis avec lui; 2° Cette activité est nuisible parce que, pour pouvoir la réaliser, ces hommes honnêtes et éclairés, en acceptant le compromis, s'habituent peu h peu à l'idée que pour un but noble on peut sacrifier un peu la vérité, en paroles et en actes : On peut, par exemple, sans admettre la religion existante, suivre ses pratiques; on peut prêter serment ou faire de fausses protestations, contraires à la dignité
humaine, si c'est nécessaire au succès d'une entreprise; on peut entrer au service militaire; on peut participer au zemstvo qui n'a plus aucun droit; on peut être instituteur, professeur, et enseigner non ce que l'on croit nécessaire, mais ce qu'ordonne le gouvernement, en obéissant aux décisions et décrets ministériels, bien que contraires à sa conscience; on peut éditer des journaux et des revues en taisant ce qu'il faudrait dire, et faisant de ces compromis dont on ne peut prévoir les limites.
Les hommes éclairés et honnêtes qui seuls, en suivant leur conscience, pourraient faire quelque obstacle au gouvernement dans ses attentats à la liberté, ne s'aperçoivent même pas qu'ils se mettent sous la dépendance absolue du gouvernement en acceptant de lui salaires et récompenses, et, tout en continuant à croire qu'ils ont des idées libérales, ils deviennent les serviteurs et les défenseurs de ce même ordre contre lequel ils voulaient lutter. Dans ce camp, il est vrai, il y a des gens, les meilleurs et lesplus sincères, qui ne suocomèent pas aux tentations du gouverne-
ment et refusent les pots de vin, les salaires, les situations. Ces personnes, une fois tombées dans les pièges que leur tend le gouvernement, s'y débattent, comme vous maintenant avec vos comités, et, ou restent au même endroit ou, s'énervant, passent dans les camps révolutionnaires, ou se suicident, ou deviennent alcooliques, ou, tout à fait désespérées, abandonnent tout, et, ce qui est le plus fréquent, s'occupent de littérature. Là, soumises à la censure, elles ne disent que ce qui est permis et taisent le plus important, si bien qu'elles apportent dans le public les idées les plus fausses, les plus désirables pour le gouvernement, tout en s'imaginant que par leurs écrits, qui leur donnent le moyen d'exister, elles servent la société.
Ainsi le raisonnement et l'expérience me montrent que ces deux moyens de lutte contre le gouvernement qui ont été employés et le sont encore maintenant ne sont point efficaces, et même renforcent le pouvoir du gouvernement.
Que faire? Evidemment pas ce qui, durant
COHHESPONDANCE INEDITE
soixante-dix ans, a été infructueux et n'a abouti qu'au résultat contraire. Mais que faire donc? Evidemment ce que font ceux qui, par leur activité, ont contribué à ce mouvement vers la lumière, vers le bien, qui s'est produit dans tous les temps. Voilà ce qu'il faut faire.
Mais qu'est-ce? C'est l'accomplissement simple, tranquille, vrai, de ce qu'on juge bon et obligatoire, indépendamment du gouvernement, que cela lui plaise ou non. Ou. en d'autres termes, c'est la défense de ses droits non comme membre de Comité, comme conseiller municipal, comme marchand, comme membre du parlement, mais la défense de ses droits d'homme libre et raisonnable, et leur défense non comme celle des droits des zemstvos et des comités, par des compromis, mais sans aucun compromis, comme peut être défendue la dignité de l'homme.
Pour défendre avec succès la forteresse il faut brûler toutes les maisons du faubourg et ne laisser que ce qui est résistant, ce qu'on ne veut rendre pour rien au monde. De même ici : il faut d'abord céder tout ce que nous pouvons
rendre et ne garder que ce que nous ne pouvons ce'der; seulement alors, en se fortifiant sur ce point, nous pourrons conquérir tout ce qu'il nous faut. C'est vrai que les droits d'un membre du Parlement ou du zemstvo, ou du comité, sont plus forts que ceux des simples particuliers, et il semble qu'on puisse, en profitant de ces droits, faire beaucoup; mais le malheur, c'est que pour les obtenir, il faut renoncer à une partie de ses droits d'homme, et cela fait il ne reste plus aucun point d'appui; on ne peut ni conquérir ni conserver aucun vrai droit. Pour tirer les autres du limon, il faut être sur un terrain solide; si pour les en tirer plus commodément il faut descendre dans le limon, on n'en retirera pas les autres et on s'embourbera soi-même. Il se peut qu'il soit bon et utile de faire voter au parlement la journée de travail de huit heures, ou au comité de faire une propagande libérale en faveur des bibliothèques scolaires; mais si pour en arriver là \оя membres du parlement doivent publiquement, la main levée, mentir en prononçant le serment, mentir en expri-
294 CORUESPONDANGE INÉDITE
mant des paroles d'estime pour ce qui n'est pas estimable, ou s'il nous faut, pour faire passer les projets les plus libéraux, servir la messe, prêter serment, revêtir l'uniforme, écrire des papiers mensongers et flagorneurs, prononcer des discours analogues etc., nous perdons, en renonçant ainsi à notre dignilé, beaucoup plus que nous ne gagnons.
En nous bâtant d^atteindre un certain but (que presque toujours nous manquons), nous nous privons de la possibilité d'atteindre les autres, les plus imporlants. Conserver le gouvernement et lui être bostile n'est possible qu'à ceux qui possèdent quelque chose qu'ils ne veulent céder à aucun prix, sous aucune condition.
Pour avoir la force d'opposition, il faut un point d'appui; le gouvernement le sait; aussi fait-il tout son possible pour enlever aux hommes ce qu'on ne doit céder : la dignité humaine. Cela obtenu le gouvernement fait tranquillement ce qu'il veut, sachant bien qu'il ne rencontrera plus de vraie opposition. L'homme qui consent à prêter serment publi-
quement, en prononçant des paroles indignes et mensongères ; à attendre servilement, en uniforme, la réception du ministre; à s'inscrire dans la garde pendant le sacre; à faire, pour les convenances, des actes de dévotion; à demander au chef de la censure s'il peut ou non exprimer telles pensées, etc., un tel homme n'est plus bien dangereux pour le gouvernement- Alexandre Il disait : les libéraux ne sont pas dangereux pour moi, car je sais qu'on peut tous les acheter, sinon par l'argent, du moins par les honneurs.
Tous les hommes qui participent au gouvernement, qui travaillent sous sa direction, en feignant de lutter, peuvent tromper euxmêmes et leurs со- penseurs, mais ceux qui luttent contre eux savent indubitablement, par le contrepoids qu'ils font, qu'ils ne tirent pas et nen ont que l'air. Notre gouvernement sait cela; par expérience, il constate souvent l'efficacité du contrepoids des libéraux, et il accomplit ses œuvres, absolument convaincu qu'avec eux on peut faire tout.
Le gouvernement d'Alexandre III savait parfaitement cela et, tout tranquillement, il anéantit tout ce dont les libéraux étaient si fiers (s'imaginant en être les auteurs). Il borna la compétence du jury, détruisit la justice de paix et les droits autonomes des Universités, changea tout le système d'enseignement des lycées, renouvela le régime de l'alcool, institua les chefs de district (Zemskié-Natchalnikï), légalisa la peine du fouet, anéantit presque les zemstvos, donna une puissance sans contrôle aux gouverneurs, augmenta les déportations administratives et les peines de mort pour crimes politiques, introduisit de nouvelles persécutions religieuses, amena jusqu'au dernier degré l'aîTolement du peuple par des superstitions sauvages, légalisa l'assassinat au duel; et il ne rencontra aucun contrepoids à ces mesures, sauf les protestations d'une très honnête femme, qui eut l'audace de dire tout haut ce qu'elle croyait la vérité.
Tant qu'aux libéraux, ils chuchotaient entre eux que tout cela ne leur plaisait pas, mais ils conlinuaient à participer aux tribunaux,
aux zomstvos, au service d'Etat, à la presse. Dans la presse, ils ont fait allusion aux choses pour lesquelles Tallusion était permise, mais ils se sont lus sur ce dont il était défendu de parler, et ils inséraient tout ce qu'on leur ordonnait d'insérer. De sorte que chaque lecteur des revues et des journaux libéraux, n'étant pas initié à ce qui se disait tout bas dans les rédactions, lisait les articles sans commenter ni condamner les mesures les plus stupides et les plus odieuses aux auteurs desquelles étaient adressées des félicitations flalteuses et souvent même des marques d'admiration. Ainsi, toute cette triste activité du gouvernement d'Alexandre 111, qui a détruit toutes les améliorations apportées par Alexandre II, qui a tenté de ramener la Russie à la barbarie du commencement de ce siècle, toute cette triste atrocité du gibet, du fouet, de la persécution, de lafTolement du peuple, devenait l'objet de folles glorifications d'Alexandre III. insérées dans les journaux, qui faisaient de lui un grand homme, le modèle d«" la dignité humaine.
298 CORUi:SPONDANCE INEDITE
La môme chose se poursuit sous le règne du jeune homme qui a remplacé l'ancien tsar, et qui n'a aucune conception de la vie. Les hommes qui sont au pouvoir et pour qui c'est avantageux l'ont convaincu que, pour diriger cent millions d'hommes, il faut faire ce que faisait son père, c'est-à-dire, ne demander l'avis de persontie et faire ce qui lui passera par la tète ou ce que conseillera le premier flatteur venu. Et ce jeune homme, qui s'imagine que l'autocratie sans limite est la base sacrée de la vie du peuple russe, ce jeune homme commence ainsi son règne : au lieu de demander aux représentants du peuple russe de l'aider de leurs conseils, lui, qui, élevé dans le régiment de la garde, ne comprend rien et ne peut comprendre, répond avec effronterie et manque de tact aux représentanis du peuple venus pour le féliciter, appelant « rêves insensés » le désir exprimé timidement par queiques-uns de renseigner le pouvoir sur les besoins du peuple.
Eh quoi! Est-ce que la société s'est révoltée? Est-ce que les hommes éclairés et honnêtes^
л MADAME... 209
les libéraux, ont exprimé leur indignation, ou, au moins, se sont-ils abstenus de glorifier un tel gouvernement et d'y participer? Nullement. A dater de ce jour commença la giorificalion du père et du fils, son imitateur, et Ton n'entend aucune protestation, sauf une seule lettre anonyme qui exprime timidement la désapprobation de Tacte du jeune tsar. Au contraire, à ce jeune tsar, on envoie de tous côtés de lâches et tlatteuses félicitations, et, le diable sait pourquoi, des icônes de toutes sortes qui sont inutiles à tout le monde et ne servent qu'à exciter Tidolâtrie parmi les ignorants. On organise le sacre horrible par sa stupidité et ses folles dépenses, et, grâce au mépris pour le peuple et à l'etYronterie de ceux qui sont au pouvoir, survient la terrible catastrophe : la perte de quelques milliers d'hommes, que ses auteurs considèrent comme un petit nuage qui ne doit pas troubler la fêle. On arrange une exposition, tout à fait inutile, sauf pour ceux qui l'ont organisée, qui absorbe des millions; avec une audace qui dépasse tout, la chancellerie du Synode invente de nouveaux
et stupides moyens d'affoler le peuple; les sévérités de la censure augmentent; les persécutions religieuses continuent et la situation devient de pire en pire.
Je pense que tout cela n'aurait pas lieu si les hommes éclairés et honnêtes qui s'adonnent présentement à une lutte libérale, sur un terrain loyal, dans les zemstvos, les comités, la littérature sans censure, etc., ne dirigeaient pas leur énet'gie contre des formes inventées par le gouvernement même, afin de les tromper et de les faire agir à son avantage, s'ils ne parti- 'cipaient aucunement au gouvernement ni à rien de ce qui s'y rattache, et s'ils défendaient leurs droits personnels d'homme.
« 11 vous plaît de remplacer les juges de paix par les Zemskié-Natchalnikï, avec le fouet, c'est votre affaire, mais nous n'irons pas devant vos Zemskié-Natchalnikï, et n'entrerons pas dans ce service. Il vous plaît de faire du jury une simple formalité, c'est votre affaire, mais nous ne serons ni juges, ni avocats, ni jurés. Il vous plaît d'établir, sous l'aspect de la garde, l'iniquité, c'est votre affaire, mais nous n'y
participerons pas, pas plus qu'aux peines de mort sans jugement que nous appelons des assassinats. Il vous plaît d'établir des lycées classiques, avec les exercices militaires et l'enseignement religieux, ou des Ecoles militaires, c'est votre affaire, mais nous n'y serons pas professeurs; nous n'y enverrons pas nos enfants, nous les élèverons comme nous le croyons bon. Il vous plaît d'enlever aux zemstvos tous leurs droils, nous n'y prendrons plus part. Vous défendez d'insérer ce qui ne vous plaît pas, vous pouvez arrêter, brûler, punir, vous ne pouvez nous empêcher de parler et d'écrire, et nous le ferons. Vous ordonnez de prêter serment de fidélité au tzar^ nous ne le ferons pas, parce que c'est sUipide, mensonger et lâche. A^ous ordonnez d'entrer au service militaire, nous n'irons pas, car nous croyons l'assassinat en masse aussi contraire à la conscience que l'assassinat isolé, et surtout, la promesse de tuer celui qu'ordonnera le chef, l'acte le plus lâche que puisse commettre un homme. Vous professez une religion arriérée de mille ans, avec les reliques et les sacres,
302 COUllESPONDANCE INEDITE
c'est votre afîaire; quant à nous, qui ne reconnaissons pas ridolâtrie et le sacrilège comme religion, nous l'appellerons idolâtrie et sacrilège, et tâcherons d'en débarrasser lés hommes. »
Et que peut faire le Gouvernement contre de tels actes? On peut déporter, emprisonner un homme qui a préparé une bombe ou inséré une proclamation aux ouvriers ; on peut transférer le comité de propagation de la lecture et de l'écriture d'un ministère à l'autre, ou fermer le parlement ; mais que peut faire le Gouvernement contre un homme qui, publiquement, ne veut pas mentir en levant la main, ou ne veut pas envoyer ses enfants dans un élablissement qu'il croit mauvais, ou ne veut pas se préparer à l'assassinat, ou ne veut pas participer aux félicitations du sacre, ou parle et écrit comme il pense et sent? En persécutant un tel homme, le Gouvernement fait de lui un martyr qui excite la sympathie générale, et, par cela, ébranle les bases sur lesquelles il repose, puisque, agissant ainsi, au lieu de protéger les droits de l'homme, il les viole. Or, que tous ces hommes bons,
éclairés, honnêtes, dont les forces s'épuisent actuellement contre eux-mêmes, contre l'autorité révolutionnaire, socialiste et libérale, commencent à agir ainsi, et forment un groupe d'hommes honnêtes, éclairés, moraux, unis par une pensée et un sentiment, et, aussitôt, vers c^ groupe s'approchera la masse indécise, hésitante, des hommes moyens, et paraîtra cette seule force qui vainc les gouvernements : l'opinion publique réclamant la liberté de parole, de conscience, la justice et l'humanité.
Dès que l'opinion publique serait faite, on ne pourrait plus fermer les comités de propagation de la lecture et de l'écriture, et d'ellesmêmes se détruiraient toutes ces institutions inhumaines : police secrète, censure, Schlusselbourg, Synode, contre lesquelles luttent maintenant les révolutionnaires et les libéraux.
Ainsi, deux moyens de lutte ont été employés contre le GouvernemenI, tous deux ont mal réussi ; il reste maintenant à essayer le troisième et dernier, qui, selon moi, ne peut manquer de réussir.
304 COHRESPONDANGE INEDITE
Yoici en quelques mots en quoi il consiste :
Que tous les hommes éclairés et honnêtes s'efforcent d'être le meilleur possible, non pas même sous tous les rapports, mais sous un seul : (l'être honnêtes, de ne pas mentir, d'agir et de parler de telle sorte que les motifs de leurs actes soient compréhensibles à leurs enfants de sept ans, qui les aiment. Agir ainsi que le fils ne puisse dire : « Papa, pourquoi donc as-tu (lit autrefois telle chose, et dis-tu maintenant tout le contraire? »
Ce moyen semble peu efficace, et cependant je suis convaincu que c'est le seul qui ait amélioré l'humanité depuis qu'elle existe. C'est parce qu'il y a eu de tels hommes, droits, sincères, courageux, qui ne cédaient rien de leur dignité humaine, qu'ont été faites toutes les réformes utiles dont tous les hommes profitent actuellement, depuis l'anéantissement des tortures de l'esclavage jusqu'à la liberté de parole et de conscience.
Et il n'en peut être autrement. En effet, ce que demande la conscience, c'est toujours et sous tous les rapports, l'activité la plus fertile,
la plus nécessaire, au moment donné, pour l'humanité. Seul, l'homme qui vit selon sa conscience peut avoir de l'influence sur les hommes, et seule l'activité conforme à la conscience peut être utile.
Mais je dois m'expliquer. Dire que, pour atteindre le but que poursuivent les révolutionnaires et les libéraux, le moyen le plus efficace est l'activité conforme à la conscience, cela n signifie pas que, pour l'atteindre, il faille commencer à vivre selon sa conscience.
Commencer à vivre selon sa conscience, exprès pour atteindre n'importe quel but, -c'est impossible.
Vivre selon sa conscience n'est possible qu'avec des convictions religieuses fermes, claires, et quand on a ces convictions, les suites heureuses de la vie extérieure en découlent inévitablement.
L'essentiel de ce que je voulais vous dire est donc en ceci : qu'il n'est pas avantageux pour les personnes bonnes et sincères, de dépenser leurs forces spirituelles pour l'atteinte d'un but inespéré, pratique, comme dans les diverses
luttes entre les autres partis et les libéraux.
En l'absence d'une conception religieuse ferme et nette, c'est-à-dire d'une conception du sens de la vie, je pense que toutes les forces spirituelles des hommes bons qui veulent aider aux autres doivent être dirigées à l'acquérir. ¥Л quand cela sera, tout le reste viendra.
Pardonnez-moi de vous écrire si longuement et peut-être tout à fait inutilement pour vous, mais il y a longtemps que je voulais dire quelque chose sur cette question.
. J'ai même commencé un grand article sur ce sujet, mais je ne sais pas si j'aurai le temps de l'achever avant la mort. C'est pourquoi je voulais dire au moins ceci.
Pardonnez-moi si je me suis trompé.