EXTRAIT D'UNE LETTRE A UN AMI
si toutefois c'est moralement possible; de ne s'abstenir de rien tant que ce ne sera pas aussi moralement impossible qu'il est impossible à un homme de déplacer une monlagne ou de s'élever dans l'air. Je leur dis toujours : « Si vous voulez refuser d'entrer au service militaire et supporter toutes les conséquences de ce refus, tâchez d'arriver jusqu'à tel degré de certitude et de clarté qu'il vous soit impossible de prêter serment et de faire des exercices avec un fusil, comme il vous est impossible d'étrangler un enfant ou de faire quelque chose de semblable. Mais si cela vous est possible, faites-le; mieux vaut qu'il y ait un soldat de plus qu'un hypocrite ou un renégat, ce qui arrive avec ceux qui entreprennent des œuvres au-dessus de leurs forces. » C'est pourquoi je suis convaincu que la vérité chrétienne ne peut pas se développer par la propagande de certains actes^exlérièurs, comme cela se fait dans la fausse religion chrétienne, mais seulement par la destruction et l'anéantissement des séductions et surtout par la conviction que le seul vrai bien de l'homme se trouve dans l'accom-
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plissement de la volonté de Dieu, qui est la loi et la mission de l'homme.
Au moment oii je vous écris, deux jeunes gens de mes amis sont enfermés^ l'un dans la prison, l'autre dans une maison d'aliénés, pour relus de service militaire. L'un d'eux est un jeune peintre de Moscou, et je tâche de Finlluencer le moins possible pour le refus, car je sais que pour supporter toutes les souffrances qui l'attendent, il lui faut une force qui ne peut venirldu dehors. Il lui faut la conviction inébranlable que sa vie n'a pas d'autre sens que Faccomplissement de la volonté de Celui qui l'a envoyé ici-bas, et cette conviction est intérieure. Je puis aider à sa formation, mais je ne puis pas la lui donner, j'ai surtout peur de lui faire croire qu'il y a en lui cette conviction si elle n y est pas...
... L'idée de la grève militaire a déjà été émise à l'avant-dernier congrès socialiste par un de vos compatriotes que j'estime beaucoup, bien que j'aie oublié son nom (Domelle, je crois). Si vous voulez me faire plaisir, écrivez-moi encore une fois et donnez-moi
quelques renseignements sur ce socialiste dont Tactivilé est très remarquable.
\^otie lettre m'a fait plaisir. Voire opinion sur la non-résistance au mal est tout à fait juste. Il est parfois triste de penser que notre société se trouve en de si profondes ténèbres et qu'il faut faire de grands efforts — ceux mêmes que vous avez déployés et dont peu sont capables — pour se débarrasser, d'un côté, des pièges du christianisme formel et mensonger, de l'autre, du libéralisme révolutionnaire qui possède la presse, et pour comprendre les vérités les plus simples, comme deux'et deux font quatre, dans le domaine moral, c'est-à-dire pour comprendre qu'il ne faut pas soi-même faire le mal contre lequel on lutte.
Toutes ces explications sur la non-résislance, qui semble si compliquée, et les arguments (ju'on lui oppose viennent de ce qu'au lieu
de comprendre qu'il est dit : « Ne t'oppose pas au mal ou à la violence par le mal ou la violence », on comprend : « Ne t'oppose pas au mal », c'est-à-dire : sois indifférent au mal. Tandis que la lutte contre le mal est le seul but extérieur du christianisme, et que le commandement de la non-résislance au mal est donné comme le moyen de lutte le plus efficace contre lui.
Il est dit : Vous êtes habitués à lutter contre le mal par la violence et par la vengeance, c'est un mauvais moyen; le meilleur moyen n'est pas la vengeance mais la bonté.
C'est comme si quelqu'un essayait d'ouvrir à l'extérieur une porte qui s'ouvre à l'intérieur et qu'une personne voyant cela lui disait : ne poussez pas, mais tirez à vous. Mais cela n'arrive que dans noire société cultivée, qui est si en retard. En Amérique, par exemple, cette question a été discutée de tous côtés il y a cinquante ans, et maintenant il n'en reste plus rien à dire; c'est comme si on voulait discuter, do nos jours, le système de Copernic ou celui de Galilée.
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Ainsi, d'un côté, il est parfois très triste de voir notre ignorance, et d'autre part elle n'est pas sans utilité. Celui qui, comme vous, comprend spontanément ce mensonge et cette ignorance a tous les gages d'un entendement plus fort (jue celui pour qui on a mâché tout cela pour le lui mettre dans la bouche. Sur une seule chose vous n'avez pas raison, c'est d'être timide. Acceptez la discussion sur les « enragés ». Quand il s'agit d'idées, on ne peut admettre le moindre compromis; le compromis existe sûrement en pratique (comme vous le dites avec raison), c'est pourquoi il faut d'autant moins l'admettre en théorie. Si je veux faire une ligne droite qui soit le plus près possible de la droite géométrique, je ne peux pas admettre pour une seconde que la ligne droite n'est pas la plus courte distance d'un point à un autre. Si j'admettais qu'on peut enfermer un homme enragé, je devrais admettre aussi qu'il faut le tuer; autrement pourquoi souffrira-t-il? Prenez même un chien enragé : on ne peut îiiissi ni l'enfermer, ni le tuer.
Si j'admets qu'on peut enfermer un homme
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très enragé, alors on pourra, et quelqu'un trouvera utile, d'enfermer vous et moi. N'ayez pas la peur que vous avez de discuter dans ce sens. Si l'on peut enfermer, alors existera la violence dont souffre actuellement le monde. En Russie, il y a cent mille personnes enfermées; si on les mettait en liberté qu'y aurait-il de si terrible? L'enragé me tuera, tuera vous, ma fille, votre mère... Mais qu'y-t-il à cela de si horrible? Nous tous pouvons et devons mourir, mais nous ne devons pas faire le mal. D'abord les enragés tuent rarement ; et dans ce cas, celui qu'il faut plaindre, secourir, ce n'est pas moi, mais lui; c'est à lui qu'il faut venir en aide, à lui qu'il faut penser.
Si, pour leur sécurité, les hommes n'enfermaient pas et ne tuaient pas ces enragés — ces criminels — dans ce cas, ils prendraient toutes les précautions pour qu'il n'y en eût pas d'autres.
J'ai connu un homme tout à fait sauvage, un vagabond de quarante-cinq ans ; il errait avec sa fille qu'il violait, et dormait l'hiver en plein champ; je sais qu'un garçon de dix-sept ans a
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tué sa sœur, âgée de cinq aus et a fait de sa graisse des chandelles afin que toutes les serrures s'ouvrent et qu'il puisse voler; je sais qu'un élève de mon école, après avoir été mis en apprentissage, est devenu alcoolique, ce qui lui a valu une maladie du cerveau, et, pour la tranquillité de sa famille et de son entourage, il a été enfermé dans une maison d'aliénés où il est mort ; nous avons tous entendu parler de Skoublinskaia. Et voilà, on les jugera tous, puis on les enfermera pour qu'ils ne nous empêchent pas de préparer d'autres êtres comme eux, et nous dirons que ce serait horrible de les laisser enl iherté. Non, s'ils étaient en liberté, il n'y aurait pas parmi nous d'hommes sauvages, pas d'enfants qui font des bougies de la graisse de leurs sœurs, pas d'hommes buvant jusqu'à la folie, pas de Skoublinskaia...
Que Dieu vous aide à suivre le chemin dans lequel vous marchez. C'est le seul4
1. Les deux lettres précédentes datent de 1900. Voir Les Ra;/ons- de VAuhe et l'aroles iViin homme libre, édition P. Y. Stock.