L. Tolstoï
26 août 1873.
Cher Afanassi Afanassiévitch,
Л^oilà trois jours que nous sommes arrivés à bon port; je suis déjà remis du voyage et je m'empresse vous écrire pour vous remercier de vos deux lettres, qui plus que jamais nous furent précieuses dans notre trou. J'espère que votre santé est meilleure, on voit cela par vos lettres; vous avez, je pense, exagéré.
Laissez-moi le temps de me remettre et je songerai au moyen de m'arranger pour aller chez vous. Mais vous, suivant votre л^ieille et bonne habitude, quelques eftorts qu41 vous en coûte, n'allez pas à Moscou sans passer chez nous.
La récolte, chez nous, est moyenne, mais le salaire des ouvriers énorme, si bien qu'en définitive on a peine à y trouver son compte.
Pendant deux mois, je n'ai pas sali mes doigts avec l'encre ni mon esprit avec les pensées, mais maintenant je m'attelle de поил^еаи à l'ennuyeuse el vulgaire Anna Karénine avec le seul désir de m'en débarrasser au plus vite, afin de me lais'^er des loisirs pour d'autres occupations, pas pour les occupations pédagogiques que j'aime mais veux abandonner : elles prennent trop de temps. Je voudrais vous dire beaucoup beaucoup de choses, mais je ne sais pas écrire. Il faut vivre comme nous avons vécu dans un trou perdu de Samara, il faut voir cette lutte, qui se passe sous nos yeux, les mœurs des nomades (il y en a des millions sur un immense espace), avec l'agriculture primitive,
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il faut sentir toute l'importance de cette lutte pour se convaincre que s'il existe des destructeurs de Tordre social, en tout cas il n'y en a pas plus d'un ou trois, qui courent très vite et crient très haut, que c'est une sorte de parasitisme sur un chêne vivant, que le chêne n'a rien à voir avec eux, que ce n'est pas une fumée mais une ombre de fumée.
Pourquoi le sort m'a-t-il jeté là-bas (à Samara)? Je l'ignore, mais je sais que j'ai entendu des discours dans le Parlement anglais (ce qu'on regarde comme quelque chose de bien important), et que cela m'a ennuyé et m'a paru très mesquin, mais que là-bas il y a des mouches, la saleté, les paysans bachkirs, et moi, regardant tout cela avec respect et crainte, j'écoute, j'observe et sens que cela est très important...
Notre salut amical à Marie Pétrovna. Vôtre