‹ Correspondance inédite;Chapitre 99 sur 123 · L. Tolstoï · texte numérisé non relu

L. Tolstoï

Sire,

Je vous écris, non que j'aie une très haute opinion de moi-même, mais parce que, déjà très coupable devant tous, je craindrais de l'être encore davantage si je ne faisais pas ce que je peux et dois faire.

1. Cette b'tlre, publiée ici pour la première fois, fut écrite à l'empereur Alexandre 111 quelques jours après le uieurtre de son père, !«'■ mars 1881,

Le couite Tolstoï précisait dernièrement ainsi, dans un billet adressé à un de ses amis, les circonstances dans lesquelles fut rédigé ce remarquable document historique :

« Je ne puis rien vous dire de particulier sur 1 impression que fit sur moi l'événement du l*"" mars; mais le procès des meurtriers, les préparatifs de leur exécution, me causèrent une des impressions les plus fortes de ma vie. Je ne pouvais détourner ma pensée de ces malheureux, de ceux

Je n'userai pas de cette éloquence fausse et hypocrite, répandue ordinairement dans les lettres adressées aux souverains, et par laquelle on obscurcit les sentiments et les pensées. J'écrirai simplement, d'homme à homme. Les sentiments sincères de mon respect pour vous, comme homme et empereur, ressortiront mieux sans ces faux ornements.

On a cruellement mutilé et tué votre père,

qui se préparaient à les châtier et surtout d'Alexandre III. Je me représentais si vivement le bonheur que le tsar pourrait éprouver en faisant grâce à ces égarés, que je ne voulais pas croire qu'on pût les exécuter et, en même temps, j'en avais peur, et souffrais pour leurs bourreaux.

« Je me souviens qu'un jour, après le dîner, ayant cette idée en tête, je m'allongeai sur un divan de cuir au rez-dechaussée, et, finalement, je m'endormis à moitié. Dans ce demi-sommeil, je pensai à ces hommes et à l'exécution qui se préparait, et tout à coup, je crus voir nettement, comme dans la réalité, que ce n'était pas eux qu'on exécutait, mais moi, et que ce n'était pas Alexandre III, avec les bourreaux et les juges, qui consommaient l'exécution, mais moi-même qui les tuais. Ce teriilile cauchemar m'éveilla; et, aussitôt, j'écrivis cette lettre à l'empereur. »

Tolstoï songea d'abord à faire parveuir cette lettre à l'empereur par Pobiédonostzev. Cette idée lui était venue à cause de l'amitié de Pobiédonostzev pour un homme remarquable, que ses idées rapprochaient momentanément du comte Tolstoï, M. A. K. Aialikov; mais, par suite de diverses circonstances, la lettre fut remise à Pobiédonostzev par

l'empereur de Russie, un homme âgé et bon, qui fit beaucoup de bien et désira toujours celui de son peuple. Et il n'a pas été tué par des ennemis personnels, mais par des ennemis de l'ordre de choses existant, qui Font fait périr au nom du soi-disant bien général de toute l'humanité.

Л"ои5 régnez à sa place, et devant vous sont ces ennemis qui empoisonnèrent la vie de

N. X. Strakov, ami commun du procureur général du Saint- Synode et du comte Tolstoï. Celui-ci avait joint à la lettre à l'empereur une supplique personnelle à Pobiédonostzev. le priant de remplir au plus vite celte grave û)ission.

Pobiédonostzev, après avoir pris connaissance de la lettre, la rendit à Strakov, refusant de la transmettre à l'empereur. A la lettre qui lui était adressée personnellement, il répondit longtemps après Lcxécution, en s'excusant de son long silence. Il expliquait son refus par cette raison qu'en des cas si graves, il se croyait tenu d'agir suivant ses propres convictions, très différentes de celles de L. N. Tolstoï, quant au caractère du Christ.

Strakov confia la lettre au professeur Constantin Bestoujev Rumine, qui la remit au grand-duc Serge Alexandrowitch. C'est par lui qu'elle fut transmise à Alexandre П1,

On remarquera combien cette lettre est toujours d'actualité. Qui sait de quelle façon bienfaisante pour lluimanité aurait évolué l'empire russe, si le tsar avait suivi la voie indiquée par le plus illustre de ses sujets! Osons espérer que ce document rétroactif pourra encore trouver un écho (\. T.).

i9G CORRESPONDANCE INEDITE

votre père, et l'assassinèrent. Ils sont vos ennemis, parce que vous occupez la place de votre père, et, pour ce soi-disant bien général qu'ils recherchent, ils doivent désirer vous faire disparaître aussi.

Pour ces hommes, meurtriers de votre père, vous (levez ressentir dans votre âme le désir de la vengeance et, en même temps, un sentiment d'horreur devant l'acte qu'il vous faut accomplir. On ne peut s'imaginer situation plus terrible! Non, il ne peut y en avoir de plus épouvantable, parce qu'on ne peut concevoir plus grande tentation du mal : u Les ennemis de la patrie, du peuple, de misérables créatures, des gens sans Dieu, qui violent la tranquillité, troublent la vie de millions d'êtres, et qui sont les meurtriers de mon père ! Qu'en faire, sinon en purifier la terre russe, les écraser comme de hideux reptiles. Ce n'est pas un sentiment personnel, ni le désir de venger la mort de mon père qui l'exigent, c'est le devoir qui me l'ordonne, c'est toute la Russie qui l'attend de moi. »

Et de cette tentation naît toute Fhorreiir de votre situation !

Qui que nous soyons, rois ou bergers, nous sommes des hommes éclairés par la doctiiae du Christ.

Votre situation est terrible, mais la doctrine du Christ est précisément nécessaire pour nous guider dans les moments terribles, dans les effrayantes tentations qui assaillent les hommes. Vous êtes maintenant soumis à la plus effroyable des tentations. Mais quelque angoissante qu'elle soit, la doctrine du Christ peut l'éloigner. Tous les rets de la tentation qui vous enlacent disparaîtront d'eux-mêmes devant l'homme qui exécute la volonté de Dieu.

Je sais combien le monde oii nous vivons est loin des vérités divines exposées dans la doctrine du Christ, et qui vivent dans notre cœur; mais la vérité est la vérité, et elle vit dans notre cœur.

J'avoue que moi, homme faible et misérable, ébranlé par des tentations mille fois plus faibles que celles qui vous assaillent, je céderais non à la vérité et au bien, mais à la tentation,

tant il est vrai que c'est audace et folie de ma part d'exiger de vous une force morale sans exem[)le, d'exiger que vous, empereur de Russie, sous la pression de tous ceux qui vous entourent, que vous, fils aimant, pardonniez aux meurtriers de votre père et leur rendiez le bien pour le mal. C'est folie de ma part, mais je ne puis m'abslenir de le désirer, et ne point voir que chacun de vos pas vers le pardon est un pas vers le bien, que chacun de vos pas vers le clià liment est un pas vers le mal. Et de même que pour moi, aux heures de calme, en l'absence de tentations, je désire de toutes les forces de mon âme choisir la voie de l'amour et du bien et espère y parvenir, de même je désire pour vous qucA^ous aspiriez à elre a parfait comme notre Père », et ne peux pas ne point l'espérer.

A'ous, Empereur, donnez au monde le plus grand exemple de l'observance de la doctrine du Christ : rendez le bien pour le mal.

Faire grâce aux criminels qui ont violé les lois humaines et divines, leur rendre le bien pour le mal, cela semblera aux uns de l'idéa-

lisme ou de la folie, aux autres de la scélératesse. Ils diront : « Ce n'est pas pardonner qu'il faut, mais détruire cette gangrène, étouffer le feu. я ^lais, obligez ceux qui parleront ainsi à prouver leur opinion, et c'est de leur côté que seront la folie et la scélératesse.

A^oici un malade; on Га soigné par des moyens très énergiques; puis, on a supprimé les remèdes, et laissé faire la nature: ni Tun ni l'autre système n'a réussi; l'état du malade empire. Il y a encare un moyen, un moyen dont les médecins ne savent rien, un moyen étrange. Pourquoi donc ne pas l'essayer? 11 a du moins un avantage indisculable sur tous les autres moyens qui ont é^é employés infructueusement : celui-ci ne l'a jamais été.

On a essayé, au nom de la nécessité de l'Etat, au nom du bien du peuple, d'opprimer, de déporter, d'exécuter; on a essayé, au nom de la môme nécessité et du même bien du peuple, de donner la liberté : le résultat a été le même. Pourquoi donc ne pas essayer, au nom de Dieu, d'exécuter sa loi, sans penser ni à l'Etat, ni au bien du peuple? On ne peut com-

mettre aucun mal en accomplissant la loi divine.

Un autre avantage, également indéniable^ du nouveau moyen, c'est que les deux précédents n'étaient pas bons par eux-mêmes. Le premier n'était autre que la violence : la peine de mort (quelquejuste qu elle paraisse, chacun sent que c'est un mal); le deuxième, l'essai timide, et même pas loyal, de la liberté : le gouvernement donnait d'une main cette liberté^ mais la retenait de l'autre.

L'application de ces deux moyens, quelque utiles qu'ils paraissent pour l'État, n'était pas une œuvre bonne de la part de ceux qui l'accomplissaient. Le nouveau moyen, au contraire, est de telle nature qu'il fait la joie et le bonheur suprême de l'âme humaine.

Pardonner, rendre le bien pour le mal, est chose bonne en soi. L'application des deux moyens anciens, contraires à l'âme chrétienne, doit laisser des remords, tandis que le pardon donne la joie suprême à celui qui pardonne.

Un troisième avantage du pardon chrétien sur la suppression ou l'habile direction des

éléments dangereux se rapporte au moment présent, et a une importance particulière.

Actuellement, votre situation, et celle de la Russie, ressemblent à l'état du malade pendant la crise: un faux mouvement, un remède inutile, nuisible, peut perdre à jamais le malade. De même, maintenant, une seule action dans Tun ou l'autre sens, la vengeance par le mal, par les supplices cruels, ou la convocation des représentants du peuple, peut intluencer tout l'avenir.

Pendant ces deux semaines que durera le procès des criminels, un pas en avant sera fait sur l'un ou l'autre des trois chemins du carrefour: celui de la répression du mal par le mal ; celui de l'octroi de quelques étroites libertés, — deux voies essayées, qui ne mènent, à rien — , et un nouveau chemin : celui de l'accomplissement par le souverain, comme par un homme, de la volonté de Dieu.

Sire ! Par de redoutables et fatals malentendus, dans l'âme des révolutionnaires, s'accumula une haine terrible contre votre pèr*-, haine qui les amena à commettie un meurtre

effroyable. Cette haine peut être ensevelie avec lui. Les révolutionnaires, injustement peutêtre, pouvaient lui reprocher la perte de dizaines des leurs, mais vous, vous êtes pur devant \-d Russie et devant eux, vos mains ne sont point tachées de sang, vous êtes une victime innocente de votre situation. A^ous eles pur et innocent devant vous-même et devant Dieu, mais vous êtes dans le carrefour, encore quelques jours, et si le triomphe appartient à ceux qui disent et pensent que les vérités chrétiennes ne sont bonnes qu'en paroles, et que, dans la vie, doit couler le sang et régner la mort, vous sortirez pour toujours de cet état heureux de pureté, de communion avec Dieu, et vous rentrerez dans la voie des ténèbres, des nécessités d'État, qui justifient tout, môme les violations de la loi divine.

Si vous ne pardonnez pas, si vous exécutez les meurtriers, le résultat sera que sur des centaines, vous aurez supprimé trois ou quatre individus; or le mal engendre le mal, et à la place de ces trois ou quairc, il en apparaîtra trente ou quarante. Et pour vous, Sire, vous

aurez perdu sans rémission ce moment qui, à lui seul, vaut toute une vie : celui dans lequel vous pouviez accomplir la volonté de Dieu. Si vous ne le faites pas, vous quitterez pour toujours ce carrefour où vous pouviez choisir le bien au lieu du mal, et pour toujours vous vous trouverez pris dans cet engrenage du mal qu'on appelle la raison d'Etat.

Pardonnez ; rendez le bien pour le mal, et des dizaines de malfaiteurs, des centaines, passeront non de votre côté, non du nôtre (cela n'a pas d'importance), mais de Satan à Dieu; les cœurs de milliers et de milliers de люs sujets trembleront de joie et d'attendrissement à la vue du bien prodigué du haut du trône en un moment aussi terrible pour un fils à qui l'on a tué son père,

Sire! Si vous faisiez cela, si vous appeliez ces hommes, leur donniez de l'argent, les envoyiez quelque pfirt, en Amérique, et écriviez un manifeste commençant par ces paroles : « Et moi, jo vous dis : Aimez vo3 ennemis », je ne sais pas ce qu'éprouveraient les autres ; mni^ mr»i, (iiii vaux peu de chose, je serais

20i CORPiESPONDANCE INÉDITE

votre chien, voire esclave, je pleurerais d'attendrissement comme je pleure maintenant chaque fois que j'entends votre nom. Mais qu'ai-je cl ii? Je ne sais pas ce qu'éprouveraient les autres? Je sais avec quelle force ces paroles répandraient sur toute la Russie le bien et l'amour.

Les vérités du Christ sont vivantes dans le cœur des hommes ; elles seules sont vivantes et nous n'aimons autrui qu'au nom de ces vérités.

Supposons, cependant, que les hommes soient accoutumés à penser que les vérités divines sont du domaine du monde spirituel et ne sont pas applicables au monde réel. Supposons que les ennemis parlent ainsi : « Nous n'acceptons pas votre moyen; il est vrai qu'il n'a pas été essayé, qu'il n'est pas nuisible, qu'actuellement nous traversons une crise, mais nous savons qu'il n'est pas applicable dans le cas présent et ne peut qu'être préjudiciable. » Ils diront: « Pardonner? Rendre le bien pour le mal ? C'est bon pour un individu, mais non pour l'État. L'application de ces vé-

LETTRE A L'EMPEREUR ALEXANDRE IJl 205

rites au gouvernement du pays le conduirait à sa perle. »

Sire ! C'est un mensonge ; le mensonge le plus cruel et le plus perfide. L'accomplissement de la loi de Dieu mener les hommes à leur perte! Rien n'est plus sacrilège que de dire: la loi de Dieu ne vaut rien. Alors, elle n'est pas la loi de Dieu.

Oublions, pour un moment, que la loi de Dieu est supérieure à toutes les autres lois et applicable en toute circonstance. Oublions-le. C'est bien. La loi de Dieu n'est pas applicable; si on l'applique, le mal sera encore plus grand. Si on pardonne aux meurtriers, si on ouvre les prisons et supprime la déportation, le mal sera de beaucoup pire. Mais pourquoi cela? Qui le dit? Comment le prouvez-vous? Par votre lâcheté. Vous n'avez pas d'autres preuves. En outre, vous n'avez pas le droit de nier la valeur d'aucun moyen, car tout le monde sait, et voit, que vos moyens à vous ne valent rien.

Ils diront : Si tous les criminels sont relâchés, c'est le massacre sûr : quelques libérations entraînent de légers désordres; des libé-

rations plus nombreuses, de grands désordres ; Tamnistie générale, le massacre.

Ils raisonnent ainsi, parlant des révolutionnaires comme de brigands groupés en une horde, si bien que la horde détruite, tout serait terminé. Or ce n'est pas cela du tout. Ce n'est pas leur nombre qui est important, et il ne s'agit pas de détruire ou de déporter le plus possible. Que sont les révolutionnaires? Des gens qui haïssent l'ordre des choses existant le trouvent mauvais, et travaillent en vue d'en établir un meilleur.

Ce n'est pas par la peine de mort qu'on peut lutter contre eux; ce n'est pas leur nombre qui importe, ce sont leurs idées. Pour lutter contre eux, il faut lutter sur le terrain des idées. Leur idéal, c'est le bien-être général, l'égalité, 1 liberté. Pour lutter contre eux, il faut leur opposer un autre idéal, supérieur au leur, embrassant le leur.

Il n'y a qu'un seul idéal qu'on puisse leur opposer : celui sur lequel ils s'appuient sans 1 comprendre et en le blasphémant, l'idéal qui renferme le leur, l'idéal de l'amour et du pardon.^

Un mot de pardon et d'amour chrétien, prononcé du haut du trône, le geste qui montre la voie du règne chrétien dans laquelle vous devez vous engager : cela seul peut détruire le mal dont souffre maintenant la Russie.

Et comme la cire au feu, s'anéantira la lutte révolutionnaire devant l'empereur, — l'homme — qui accomplira la loi du Christ.

Léon Tolstoï.

Page 1