DE LA ROQUETTE A M. LE BARON DE HUMBOLDT
Paris, le 17 ayril 1825.
Monsieur le Baron,
J'ai l'honneur de vous adresser un exemplaire de la traduction de Y Histoire (TAménque de Robertson, 2* édition, faite par MM. Suard et Morellet, dont vous m'avez permis de vous entretenir.
Relever par des notes les erreurs et les jugements hasardés de l'écrivain anglais, remplir les lacunes qui peuvent exister dans son bel ouvrage, en laissant le texte original tout à fait intact, sans s'attacher scrupuleusement au travail des précédents traducteurs, qui laisse souvent à désirer, et qui n'ont point d'ailleurs tout traduit, et consulter la dernière édition anglaise,
tel est le but que je me propose dans la nouvelle édi tion qui ne tardera pas à être publiée.
Vous avez bien voulu me promettre, Monsieur le baron, de me tracer la marche à suivre pour atteindre ce but, de m'indiquer les passages qui doivent être annotés et les sources où il faut puiser et de me fournir même quelques matériaux. Je ne sais comment vous exprimer toute ma reconnaissance.
J'attache d'autant plus de prix à ce que vous aurez la bonté de faire pour moi dans cette circonstance, que l'examen seul de l'ouvrage de Robertson vous détournera quelques instants d'autres travaux dont le monde savant attend la publication avec un vif intérêt.
Je vous prie d'agréer l'hommage de quelques opuscules que j'ai fait paraître dans le temps ; je n'oserais vous les offrir si je ne comptais sur beaucoup d'indulgence de votre part.
J'ai l'honneur d'être avec respect. Monsieur le baron, votre très-humble et très-obéissant serviteur,
DE La Roquette.
Paris, 14 septembre 1825.
Monsieur,
Je suis très-coupable, Monsieur, d'avoir tardé si longtemps de vous renvoyer le Robertson avec les faibles indications que je vous ai promises. Une absence d'un mois en Bretagne et une indisposition qui m'a même
tenu alité et empêché depuis trois semaines d'assister à l'Académie , de nombreuses occupations que me donne la prochaine arrivée de mon souverain ont aggravé mes torts envers vous.
J'espère vous envoyer les notes demain dans la journée et je vous supplie de me continuer une bienveillance à laquelle je mets tant de prix.
HUMBOLDT
Ce mardi.
Paris, 15 septembre 1S25.
Monsieur,
Si j'ai tardé si longtemps à vous adresser les notes que vous avez bien voulu me demander pour votre nouvelle traduction de YHistoire d'Amérique, par Robertson, je dois être plus inquiet encore de ne pas pouvoir vous offrir ce que vous seriez en droit d'attendre de moi. Lorsque M. Suard était chargé de cette nouvelle édition, il m'avait déjà fait l'honneur de me proposer d'entreprendre ce travail en commun avec lui, et de me charger de tout ce qui avait rapport à la statistique des colonies espagnoles et à la première trace de la civilisation des peuples indigènes de l'Amérique. Je lui fis sentir alors que mes occupations ne me permettaient guère de me livrer à ce travail ; mais que mes propres ouvrages sur l'Amérique renfermaient des morceaux dont l'intercalation pouvait éclaircir suffisamment des
problèmes sur lesquels le savant écossais avait dû rester en doute. J'engageais en même temps M. Suard de laisser au bel ouvrage de Robertson son caractère primitif. Je vois, Monsieur, avec plaisir que vous allez suivre cette marche, et j'ai quelque confiance dans les conseils que je donnais au secrétaire de l'Académie française, parce que vous-même, vous vous proposez aussi de laisser intact le texte et de ne l'enrichir que de notes instructives dont votre sagacité vous indiquera facilement les motifs. M. de La Roquette, dans son tableau de la Moldavie et dans d'autres ouvrages précieux que nous lui devons, a déjà prouvé qu'il sait améliorer ce qui passe par ses mains.
On peut distinguer dans Robertson ce qui appartient au développement des faits historiques de la conquête, de ce qui a un rapport plus immédiat à la description géographique et ethnographique du nouveau
Continent et aux rapports du commerce. La partie historique est généralement exacte, et si les deux autres parties méritent souvent du blâme, c'est parce que l'auteur est sorti de son sujet, et, parce que entaché de la méfiance philosophique de son siècle et de son pays, il a rejeté avec trop de dédain ce que les moines missionnaires, dans des ouvrages (qui lui étaient d'ailleurs parfaitement connus), avaient exposé avec une admirable candeur sur la religion et les arts du Mexique et du Pérou. Quant à l'histoire de la conquête, j'oserai vous proposer. Monsieur, de relire l'excellent travail de Pedro Munoz (un seul volume) (107 fris), la Staria di
Messico de VabbéClavigerOy dans lesquels vous trouverez, même en feuilletant, des objections faites à l'auteur de YHistoire d'Amérique. (Je ne puis, malheureusement vous offrir aucun de ces ouvrages, l'un espagnol, l'autre italien : vous les trouverez à la Bibliothèque royale. Je ne puis même vous envoyer les volumes de mes propres ouvrages, n'en possédant qu'un seul exemplaire, encore incomplet, et dont je me sers à chaque heure pour les citations dans mes épreuves).
L'incrédulité de Robertson dont j'ai eu l'honneur de vous parler tantôt, l'a engagé à traiter beaucoup trop superficiellement, ce que l'on peut appeler les origines mexicaines. Vous trouverez un travail sur ces premiers temps, sur les traditions du Déluge, et le commencement de la migration des Peuples, dans mes Vues des Cordillères et monuments des Peuples indigènes de V Amérique, édition in-8% tome II, p. 168-180, p. 385-391; 1. 1, p. 355.
Sur les peuples de l'Amérique formant une race distinciCj t. I, p. 19, 21, 156, 241 ; et surtout, Relation historique^ édit. in-4", t. I, chap. ix, p. 499.
La civilisation américaine a été, sous doute, restreinte, et par des causes faciles à entrevoir dans la partie montagnarde occidentale, opposée à l'Asie; mais il y avait aussi des monuments et mythes anciens dans les plaines à l'est des Andes que Robertson a entièrement méconnues. J'ai traité cet objet intéressant dans Idi Relation historique j toujours édit. in-4'', t. II, p. 586, 590, 239, 598, 714, 589; et récemment, pour mon-
trer les communications entre les peuples du Mexique •et des Etats-Unis, dans la Relation historique, tome III, p. 7, 10, 56, 155-163; t. II, p. 586, 590, 239, 589.
Qualités physiques et morales des Américains, traitées bien superficiellement par Robertson. Je vous supplie de consulter le nouvel ouvrage anglais de Long, dans son voyage aux montagnes rocheuses, l'excellent traité latin du Père jésuite Dobrizhofer, De Abiponibus^ et ma Relation historique (car vous voulez que je me cite toujours moi-même), tome I, p. 461, 465, 496, 472, 498-503 ; et sur les mœurs et les idées religieuses, le culte des forces de nature, tome II, p. 718, 484, 429, 270, 278, 297, 305, 397, 370, 429, 373, 427, 409, 421, 431, 563, 430, Nouvel essai politique sur la nouv. Esp., in-4'*, t. I, p. 101, p. 82.
Sur les Indiens à peau blanchâtre, tome II, p. 573 et tom. I, p. 498.
Sur le caractère des langues américaines, Relat. historique, t. I, p. 476-485; tome II, p. 276. Vuss des Cordillères^ 1. 1, p. 24-42.
Je n'ai pas besoin de vous rappeler que les renseignements de Robertson sur les monuments et l'écriture hiéroglyphique des Américains sont extrêmement incomplets. Les matériaux qui ont été réunis récemment sur ces objets, sont si nombreux, qu'il vous serait impossible de les parcourir tous. Il suffirait de tracer le caractère distinctif de ces monuments et de ces signes de la pensée. J^Dserai vous proposer de jeter les yeux sur l'intéressante dfesmpîion ofthe Ruins of Pa-
lenque, by Félix Cabrera, Londres j 1822 (dans la Bibliothèque de la Société asiatique), où vous trouverez même ces adorations de la croix dont les premiers moines qui avaient parcouru le Guatimala, avaient déjà parlé, et que Robertson n'a pas manqué d'appeler des contes de moines. Voyez aussi dans mes Vues des Cordillères, sur les monuments pyramidaux, comparés aux pyramides de l'Egypte, t. I, p. 96-132. Sur l'architecture péruvienne, la description des planches 17, 20, 62, 19, 24, 18 (toujours dans les Vues des Cordillères, édition in-8°). Sur l'esprit du langage hiéroglyphique, tome I, p. 133, 161, 169, 178-211; t. II, p. 355; 1. 1, p. 217; t. II, p. 272-277; tome I, p. 199-202, 230, 248-276, 306-322. Il faut distinguer parmi les manuscrits aztèques, trois classes : les livres rituels qui indiquent les sacrifices qu'on devait faire à telle ou telle époque, et dans lesquels nous retrouvons Eve et les enfants jumeaux représentants de deux races d'hommes qui combattent, comme Gain et Abel, t. I, p. 235, 273, 237; tome II, p. 198, 392 ; des livres historiques^ qui commencent souvent par Noé, et la dispersion des langues et des peuples, t. I, p. 114, 376; t. II, p. 14-17, 128, 175, 177, 199 ; des livres astrologiques, pour dire la bonne aventure, t. I, p. 217; t. II, p. 272, et surtout le manuscrit de Dresde, t. II, p. 268-271, qui a de grands rapports avec les livres géomanciques des Persans appelés Raml, voy. la nouv. édition in-8° de mon Essai politique sur le MexiquCyt. II, p. 342 (elle paraîtra dans 2 à 3 semaines).
Comme les livres rituels et historiques sont divisés par périodes plus ou moins longues, on ne peut faire un pas dans la connaissance de l'histoire mexicaine sans avoir une notion exacte du calendrier. Robertson l'a très-bien senti, mais la grande pierre du calendrier aztèque qui ressemble pour la forme au zodiaque de Denderah, n'ayant point été découverte de son temps, ce qu'il dit sur les périodes et les intercalations est extrêmement vague. J'ai traité cet objet dans un mémoire très-étendu et dans lequel il est prouvé que les intercalations de l'année mexicaine étaient plus exactes que celles des Européens au moment de la découverte de l'Amérique. Vous reconnaîtrez aussi la plus parfaite analogie entre les cycles mexicains et ceux des Indous (t. II, p. 1 1 8-1 40) ; comme entre les divisionsdu temps et ces séries périodiques des signes chez les Mexicains, les Japonais et les peuples du Thibet. Ce sont même là les analogies les plus frappantes qui nous forcent d'admettre de très-anciennes communications entre l'Asie orientale et les côtes occidentales de l'Amérique. Tome I, p. 338-376; t. II, p. 141; 1. 1, p. 384- 392; t. II, p. 10, 35, 46, 58, 67, 362, 374. Veuillez bien fixer l'attention des lecteurs sur ces temps héroïques où des hommes blancs et barbus Quetzecoalt, Poechica, Manco-Gapac paraissent comme maîtres et législateurs. C'est un grand point de l'histoire des peuples. Vues des Cordillères, t. II, p. 38 ; t. III, p. 238, 265; t. II, 131, 382, 224-226, 258.
Sur le Volan ou Wodan des habitants, de Ghiapa,
qui, comme Buddha et Odin, ont donné dans l'Asie leurs noms à un jour de la petite période de la semaine, voyez Vues des Cordillères, t. I, p. 382.
La civilisation du Haut-Pérou, que Ton croit généralement commencer par Manco-Gapac, n'était qu'un reflet d'une civilisation beaucoup plus ancienne qui existait dans le plateau de Tibhuanaca, où l'on voit encore des ruines gigantesques, et sur lesquelles Piedro de Gieça a donné des renseignements au commencement du XVI® siècle, que Robertson a négligés. Outre la civilisation péruvienne et mexicaine, dont les auteurs se sont jusqu'ici trop exclusivement occupés, la partie montagneuse de l'Amérique offrait encore des traces de culture et même de monuments en pierre dans le Guatemala et dans la Nouvelle-Grenade (Gondinamarca) chez les peuples muyscas, t. I, p. 87; t. II, p. 223 et 338.
Quant aux notions statistiques de Robertson sur les mines, la population et le commerce, vous trouverez ses erreurs rectifiées dans mon Essai politique, t. II, p. 640. Peut-être trouveriez-vous utile, pour constater l'état des choses à la fin de la domination espagnole, d'insérer quelques pages de tableaux, et dans ce cas je vous proposerais, comme inventaires du genre humain formés d'après la division des races, des langues et des cultes, les cinq tableaux de la Relation historique, t. III, p. 72, 338-343, Sur l'étendue en lieues carrées, comparées aux grands Etats de l'Europe, t. III, p. 64, et quelques chiffres pris du tableau p. 164 (par exemple
l'empire russe, la demi-surface de la lune, les Etats- Unis, la monarchie autrichienne, etc.). Je vous prierais aussi d'insérer le peu de lignes que vous trouverez t. III, p. 95, et qui expliquent ce qu'aujourd'hui en Amérique et en Europe on appelle une population médiocre, sur le produit annuel des mines de toute l'Amérique espagnole. Essai politique sur la Nouvelle-Espagne y t. II, p. 631. Ne copiez pas le produit de l'or du Brésil, p. 633, parce que ce produit a extrêmement changé dans ces dernières années ! L'or du Brésil est aujourd'hui presque nul, et vous trouverez sur cet objet que Robertson a traité aussi et qui est de la plus haute importance pour le rapport entre l'or et l'argent, des renseignements qui m'ont été communiqués (cette année même) dans la Relation historique, t. III, p. 267.
La masse d'argent fin retiré depuis trois siècles des mines de l'Amérique formerait, d'après mon calcul, une sphère d'un diamètre de 20 rh mètres. C'est à ces généralités qui frappent l'imagination des hommes que dans des notes de Robertson il faut s'arrêter. Peut-être serait-il bon d'ajouter les tableaux, EssaipoL^t. II, p. 578, 580, 581, et surtout p. 643-645.
Robertson a traité dans plusieurs parties de son ouvrage le grand problème d'un Canal océanique entre les deux mers. J'aime à croire que ce qu'il y a de plus neuf et de plus certain sur cet objet se trouve exposé dans mdi Relation historique, t. III, p. 117-146 et p. 320. Le tableau des importations et des exportations de toutes les colonies espagnoles se trouve dans mon
Essai polit. ^ p. 748. Fhumces, revenus de toutes les colonies, t. II, p. 807.
Les traits physiques d'un continent dans lequel la nature a réuni toutes ses merveilles, ont été tracés bien imparfaitemen-t par Robertson. Un tableau qui se compose d'un si grand nombre d'éléments ne peut être donné dans votre ouvrage ; mais il me paraîtrait important de fournir au lecteur quelques bases fixes, relatives à la hauteur des chaînes de montagnes et à la température sous laquelle vivent les habitants des grandes villes comme Mexico, Quito, etc. Je vous proposerais pour la comparaison des Andes avec les montagnes de l'Europe et de l'Amérique quelques chiffres du tableau, Relation histor., t. III, p. 192, 232. Peut-être aj ou teriez-vous aussi, des seules pages 189-193, quelques lignes sur les ramifications des Andes et les trois autres systèmes de montagnes et de plaines.
Quant à la température, il suffirait de donner le petit tableau suivant, dans lequel on distingue les Tierras CalienteSy Templadas et Prias.
I. Région chaude du littoral, entre les 10" lat. bor. et 10"* lat. mer.
Gumana, pour servir de type ou d'exemple, temp. moy. de l'année, 27^7 du thermomètre cent. Le jour 26" à 39", de nuit 22" à 23" 5. Max. 32" 7; min. 21" 2.
Régions chaudes entre 17" et 21" de lat. bor.
Vera-Gruz, temp. moy. 25" 4, de jour, 27" à 30", de nuit, 25"7 à 28" en été ; 19"-24" et 18"-22" en hiver.