ADDITION A LA LETTBE PRÉCÉDENTE
Ayant encore conservé quelques grenouilles pour Thiver, je viens de répéter ce matin quelques expériences, dont j'ose vous donner le détail. J'ai dit dans la lettre ci-jointe que, ne connaissant que superficiellement les principes de la chimie vitale, nous ne devons pas nous étonner si nous n'obtenons pas toujours les mêmes résultats. Une expérience négative ne prouve rien contre une expérience affirmative. Je suis trèssûr qu'on ne verra jamais un nerf, rendu insensible par l'alcool, recouvrer son irritabilité par le sulfate de potasse. Mais il se peut très-bien qu'une cuisse, dont le tétanos a été causé par l'oxyde d'arsenic, reste en tension, malgré l'action de la solution de potasse. Voici des faits que je viens de voir il y a un quart d'heure : J'ai pris les quatre extrémités d'une grenouille très-vivante. La main et la jambe droite sautaient sur le zinc et l'argent. Je les ai trempées pendant quatre nUmites dans de l'alcool. L'hydrogène agissait fortement sur la fibre. Les doigts du pied ont tremblé dans la première minute. Bientôt après il est survenu une roideur totale ; le muscle est devenu blanc, lé sang ayant apparemment perdu de son oxygène; j'ai remis le bras et la jambe sur le zinc et l'argent, pas la mùindre contraction; je me suis hâté de les jeter dans de l'acide muriatique oxyg^é, que j'avais secoué fortement avant de le transvaser; les membres y sont
restés trois minutes. Un léger tremblement des muscles annonçait dans la tasse même le rétablissement des forces vitales. J'ai remis la jambe et le bras sur les métaux y les œntractions ont reparu^ et non-ieuUment avec le zinc et Vargent, mais même avec le zinc et le fer; voilà ce me semble, une expérience bien simple et bien décisive; j'ai changé alors de méthode pour en voir l'effet; j'ai pris la cuisse gauche, je l'ai laissée pendant neuf minutes dans l'alcool ; elle a perdu toute irritabilité, et l'acide muriatique oxygéné n'a plus été en état d'en rétablir les forces vitales; le bras gauche était resté intact pendant quinze à dix-huit minutes. J'ai préparé son nerf; mais il n'a montré avec le zinc et l'argent que dés contractions très-faibles et lentes. Je l'ai jeté dans de l'alcool. Après la première minute, son irritabilité avait augmenté, le galvanisme agissait plus fortement; mais après trois minutes, toute l'irritabilité était anéantie, et j'ai essayé en vain le remède de l'acide muriatique oxygéné. J'ai trempé le bras dans la solution de l'oxyde d'arsenic, et il a donné dès Ion des contractions, mais très-faibles. Voilà quatre expériences, dont deux ont réussi, et deux n'ont point ranimé les forces vitales. Je crois qu'en bonne logique on doit pourtant s'en tenir aux expériences affirmatives. Examinez les conditions, et vous les verrez bien différentes. La jambe gauche a resté trop longtemps (pendant neuf minutes) dans l'alcool; le bras gauche était déjà très-faible lorsque l'expérience a commencé. Qui se vanterait de ressus-
citer des morts? Si de deux chimistes, Tun obtenait du gaz oxygéné, en chauffant l'oxide de mercure rouge, tandis que l'autre n'en obtiendrait pas, nous croirions toujours que l'appareil du dernier n'était pas hermétiquement fermé. Je n'ai jamais vu un organe, rendu insensible par l'alcool, recouvrer l'irritabilité en l'abandonnant à lui-même. Il faut donc bien que, dans les expériences que j'ose vous citer, et dont. mon ouvrage contient un très-grand nomi)re, l'oxygène de l'acide muriatique oxygéné ait joué un rôle. — La médecine y gagnera infiniment, si l'on parvient à observer les phénomènes que les divers éléments produisent en contact avec la fibre irritable. Il faut partir des combinaisons simples, et s'élever de là aux combinaisons binaires, tertiaires et quaternaires... J'ai envoyé à l'Institut national un mémoire sur la nature de la lumière et ses combinaisons chimiques. M. Wedgwoôd prétend que la phosphorescence des corps calcinés n'est pas altérée dans les gaz . hydrogène et azote. Je crois qu'il n'aura pas purifié ces gaz comme moi, par le moyen du phosphore. J'ai vu s'éteindre le bôiâ luisant dans le gaz azote et dans le gaz hydrogène. Un peu d'oxygène rentré dans le vase fait renaître toute la phosphorescence (15). Je viens aussi de convertir les morilles {phallm esculentus) en une substance qui ressemble au suif, par le moyen de l'acide sulfureux. J'en ai fait du savon.
A Baireath, ce 29 Décembre 1796.
VoN HUMBOLDT.
EXTRAIT D UNE LETTRE DE FOURCROY A VAN MONS, AU SUJET DE CELLE DE M. HUMBOLDT (16).
Avril 1797.
a Je pense que M. Humboldt va un peu trop vite dans ses explications; il est à craindre qu'il ne soit obligé de reculer; je crains qu'il n'admette trop d'hypothèses (17); qu'il ne multiplie point assez chaque expérience avant d'en tirer une conclusion : cela est surtout bien plus important pour la physique animale que pour toutes les autres branches de la philosophie naturelle, parce qu'elle est entourée de difficultés sans nombre, et de sources multipliées d'erreurs et d'illusions. J'ai peur que, si quelques chimistes continuent de se presser autant, les médecins n'aient bientôt raison de crier contre cet empiétement de la chimie. Si on brusque trop les applications, si on force la mesure, si on entame les suppositions arbi^ traires, il arrivera peut-être qu'on la rejettera encore une fois de l'art de guérir, comme Stahl et Boërbaave ont été eux-mêmes obligés de le faire, à cause de l'usage excessif et abusif autant qu'hypothétique qu'en avaient fait avant eux Tachenius, Willis, etc. Trop d'empressement à cet égard peut également nuire à la chimie et à la médecine, et arrêter les progrès que la première peut et doit faire faire à la seconde.
MM. Girlanner et Valli me paraissent abuser dans
ce genre de leur esprit et de leur savoir; ils se laissent entraîner par les idées ingénieuses que la chimie moderne leur fournit.
Tout cela ne m'empêche pas de penser que les expériences de M. Humboldt sont fort intéressantes, qu'il doit continuer avec pertinacité ; mais je désirerais qu'il les variât davantage, qu'il les répétât plus souvent chacune en particulier, et qu'il fût bien modéré dans ses conclusions. Je ne puis pas, par exemple, vous dire assez combien d'idées nouvelles, combien d'explications chimiques, même probables, me sont venues dans l'esprit depuis quelques années, d'après mes recherches sur l'analyse animale; j'en aurais de quoi faire changer de face à la physiologie et à la médecine; mais je me garde bien de les faire connaître avant de les avoir bien mûries et prouvées par l'expérience; car je compromettrais deux sciences à la fois. Je ne veux rien hasarder dans ce genre ; je vais doucement, et j'espère que j'arriverai avec le temps, et que ma marche sera bien assurée. Je brûle de voir l'ouvrage de M. Hildebrandt, comme celui de M. Humboldt; quelque vite qu'ils me paraissent aller dans leurs explications chimiques de la vie végétale et animale, je ne sais pourquoi je me persuade qu'ils ne sont pas si avancés que nous le sommes ici sur l'analyse et la vraie connaissance intime des matières de ces deux règnes. Je loue beaucoup leur zèle et leur marche hardie; mais ils ne pourront blâmer notre sage retenue et notre prudente lenteur?
G'eét beaucoup d'aller vite et fort avant 'dans la route de la nature; mais c'est plus encore de bien observer, de bien voir, et de bien faire connaître aux autres ce qui se trouve dans le chemin. J'en suis encore au voyage, et j'avoue que je suis bien loin d'arriver au lieu où je lente d'aller.
Les jeunes gens suivent avec ardeur mon cours sur la chimie animale à l'Ecole de médecine. Rien n'égale leur envie d'apprendre; les vingt leçons que je fais sur cette partie si neuve de la chimie, donnent, je le vois, un grand mouvement à cette branché de l'étude de la nature ; mais je le modère le plus que je le puis : je ne veux pas trop l'accélérer, de crainte de briser cette belle machine entre mes mains. Ce serait grand dommage de voir de si riches et de si heureuses espérances se dissiper en fumée ; cela ne manquera pais d'arriver, si on veut bâtir l'édifice avec des hypothèses, et se hâter trop de construire quand on n'a pas encore assez de matériaux. J'en ramasse peu à peu, mais il m'en manque trop pour hasarder la construction. Je crois cependant franchement que peu de chimistes ont plus de faits que moi sur l'analyse animale; mais ils ne sont pas encore assez rapprochés, assez appropriés les uns des autres, pour faire un monument entier; il ne serait pas, à coup sûr œreperennius^ etc.