‹ CorrespondanceChapitre 45 sur 102 · LXXXVI LA VIE ET LES TRAVAUX · texte numérisé non relu

LXXXVI LA VIE ET LES TRAVAUX

génieux critique. Il avait remarqué des répétitions, des erreurs de copiste ou d'imprimeur, quelques pensées obscures, quelques autres trop connues, certains chapitres surchargés de matières , certaines divisions omises et regrettables ; mais, par-dessus tout, il se plaignait qu'une telle œuvre demeurât enfermée dans la confidence d'une demi-publicité; il demandait qu'une édition nouvelle la mît à la portée des esprits d'élite qu'elle devait charmer.

Moi-même, je l'avouerai, je pensais avec lui que tant de trésors ne devaient pas rester enfouis. J'essayais lentement de découvrir la pensée de M. Joubert sur tous les grands sujets abordés par sa méditation, de dégager son opinion dernière, sa doctrine, si je puis dire, des variations que le temps, l'âge ou la fantaisie avaient amenées. Je cherchais si un crdre aussi rigoureux que le permettait ia nature de l'ouvrage, ne lui donnerait pas, coinme enseignement philosophique et littéraire, un mérite, une utilité déplus, et s'il ne me serait pas possible d'en tirer, ne fût-ce que pour mes enfants, pour moi-mêm.e, la pensée testamentaire dont M. de Chateaubriand avait parlé, sorte de code domestique qui perpétuerait au miheu de nous les souvenirs et les leçons du foyer. Durant cette tentative, madame Joubert nous avait été enlevée, après avoir vu s'échapper au loin le nom modeste qu'elle avait cru tenir caché. Le secret en était désormais connu, et chaque jour je découvrais, dans les

DE M. J. JOLBERT. LXXXVII

manuscrits que la mort venait de nous livrer, des sources non explorées, des cartons entiers dont on ne s'était point occupé, des lettres, des essais, des brouillons qui pouvaient faire la gloire d'une œu\Te toute nouvelle. Au milieu de ces matériaux jusque-là négligés, une révélation inattendue, mais décisive, s'offrait à moi. M. Joubert avait écrit à la hâte, probablement vers la fin de sa vie, une note demeurée incomplète et que je transcris néanmoins, comme un témoignage de ses volontés dernières: c( Si je meurs et que je laisse quelques pensées « éparses sur des objets impprtants, je conjure, au nom « de l'humanité, ceux qui s'en verront les dépositaires « de ne rien supprimer de ce qui s'éloignera des idées u reçues. Je n'aimai pendant ma vie que la vérité; j'ai « lieu de penser que j e Tai vue sur bien de grands objets ; « peut-être un de ces mots que j'aurai jetés à la hâte. . . » 11 n'achevait pas ; mais en fallait-il davantage pour prou- Ter qu'il avait compté sur l'avenir? Si la force, la santé, le temps lui avaient manqué, il n'avait point désespéré du moins du zèle de quelque éditeur posthume. La fortune sans doute ne l'avait pas trahi; une amitié généreuse venait d'exaucer splendidement son dernier vœu, et désormais son œuvre était garantie de l'oubli. Cependant elle n'était pas sauvée tout entière. Après l'association du nom fameux qui devait protéger le sien contre l'abolition du temps, il restait à accomplir une tâche de minutieuses recherches, d'attentive restauration, un

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