‹ Correspondance littéraire (volume 2)Chapitre 110 sur 167 · Par P.ivarol · texte numérisé non relu

Par P.ivarol

pour l'opinion... on ne lui eût soupçonné ni l'une ni l'autre, s'il avait pu se dispenser de les montrer sans nuire à ses propres jouissances et surtout à celles de ses amis.

On doit en grande partie au baron d'Holbach les progrès rapides que l'histoire naturelle et la chimie ont faits parmi nous il y a environ trente ans; c'est lui qui traduisit les meilleurs ouvrages que les Allemands avaient publiés sur ces sciences, presque inconnues alors en France, ou du moins fort négligées; ces traductions sont enrichies d'excellentes notes, on en profita dans le temps sans savoir à qui l'on en était redevable; à peine le sait-on aujourd'hui.

Il n'y a plus d'indiscrétion à dire qu'il est l'auteur du livre qui fit tant de bruit en Europe, il y a dix-huit ou vingt ans, du fameux Système de la nature. Tout l'éclat dont jouit cet ouvrage ne put séduire un instant son amour-propre, et s'il eut longtemps le bonheur d'être à l'abri même du soupçon, sa modestie le servit encore mieux à cet égard que toute la prudence de ses amis. Je ne puis aimer la doctrine enseignée dans cet ouvrage avec tant de fanatisme, tant d'audace, tant de prolixité; mais tous ceux qui ont connu l'auteur lui doivent la justice d'avouer qu'aucune considération, qu'aucune vue personnelle n'avait pu l'attacher à ce triste système. Il s'en était fait l'apôtre avec une pureté d'intention, avec une abnégation de soi-même qui eût honoré aux yeux de la foi les apôtres de la plus sainte de toutes les religions.

Son Système social et sa Morale universelle firent beaucoup moins de sensation que le Système de la nature l ; mais ces deux ouvrages démontrent également qu'après avoir voulu renverser l'antique barrière que la faiblesse humaine avait cru devoir opposer jusqu'alors aux vices et aux passions qui la déshonorent, l'auteur n'en sentait que plus vivement la nécessité d'en élever de nouvelles; c'est dans les progrès d'une raison éclairée par une bonne éducation, et par de bonnes lois, qu'il se flatte de trouver toutes les ressources qui peuvent affermir l'empire de la vertu, et, grâce à son heureuse influence, nous procurer tout le repos et tout le bien-être dont notre nature est susceptible.

\. On sait que M. d'Holbach a fourni encore aux éditeurs de la première Encyclopédie un grand nombre d'articles d'histoire naturelle, de politique et de philosophie (Meister.)

La différence si remarquable du succès de ces doux derniers ouvrages au succès du premier ne serait-elle pas une des meilleures objections à faire contre l'ensemble et surtout contre l'effet moral de ce système? Tant que l'on se borne à détruire les principes qui servirent longtemps à contraindre les habitudes et les passions des hommes, on réussit facilement à leur plaire; mais lorsqu'à ces principes, dont sans doute on a souvent abusé, l'on veut essayer d'en substituer d'autres, la tache devient incomparablement plus difficile, et l'on risque de perdre bientôt toute la faveur qu'on s'était acquise d'abord,

Nous conviendrons d'ailleurs que si ces derniers ouvrages diffèrent beaucoup du premier relativement à l'intérêt du sujet, ils n'en diffèrent pas moins par le talent. Le Système de la nature est fort inégalement écrit, chargé de redites ennuyeuses et de vaines déclamations, mais il y règne en général un ton d'enthousiasme, de philosophie et d'éloquence assez imposant; il y a des pages entières, et il y en a un urand nombre, où l'on reconnaît aisément la plume d'un écrivain supérieur, et cela est fort simple, car ces pages sont de Diderot. Il a eu beaucoup moins de part au Système social et à la Morale universelle, où Ton trouve la même prolixité que dans le Système de la nature, beaucoup d'excellents principes, mais aussi beaucoup de lieux communs, une méthode pesante, peu de mouvement dans le style et peu de variété dans les idées comme dans l'expression.

Concitoyen, ami dès l'enfance du célèbre Lavater, on voudra bien me pardonner de partager un peu sa physiognomonie : j'ai toujours été frappé du rapport qu'il y avait entre le caractère de la figure de M. d'Holbach et celui de son esprit. Il avait tous les traits assez réguliers, assez beaux, et ce n'était pourtant pas un bel homme. Son front large et découvert, comme celui de Diderot, portait l'empreinte d'un esprit vaste, étendu; mais, moins sinueux, moins arrondi, il n'annonçait ni la même chaleur, ni la même énergie, ni la même fécondité ; son regard ne peignait pas la douceur, la sérénité habituelle de son âme \

1. Noua ne connaissons du baron d'Holbach que deux portraits médiocres : l'un d'après un dessin de Carmontelle (appartenant alors à M. Walferdin) et qui a été gravé par VI. Ad. Varin (chez Vignères), l'autre à l'aqua-tinte, gravé à Londres par Robinson d'après La Tour : cotte estampe deux fois apocryphe, selon

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M. le baron d'Holbach devait croire sans peine à l'empire de la raison, car ses passions (et les nôtres sont toujours celles d'après lesquelles nous jugeons celles de nos semblables), ses passions étaient précisément telles qu'il les faut pour faire valoir l'ascendant des bons principes. 11 aimait les femmes, il était fort sensible aux plaisirs de la table, mais sans être l'esclave d'aucun de ses goûts. Il ne pouvait haïr personne; cependant ce n'était pas sans effort qu'il dissimulait son horreur naturelle pour les prêtres, pour tous les suppôts du despotisme et de la superstition ; en parlant d'eux, sa douceur s'irritait malgré lui, sa bonhomie devenait souvent amère et provocante. Une des plus violentes passions peut-être qui l'ait occupé toute sa vie, mais surtout clans ses dernières années, c'était la curiosité; il aimait les nouvelles comme l'enfance aime les joujoux, et par cette espèce d'aveuglement si naturel à toute habitude passionnée, il y mettait même fort peu de choix ; bonnes ou mauvaises, fausses ou vraies, il n'y en avait point qui n'eût quelque attrait pour lui, il n'y en avait même point qu'il ne fût disposé à croire. Il semblait véritablement que toute la crédulité qu'il avait refusée aux nouvelles de l'autre monde, il l'eût réservée tout entière pour celles de la gazette et des cafés. Il se plaisait à faire raconter dans le plus grand détail le fait même dont toutes les circonstances démontraient la fausseté. « Vous savez l'histoire qu'on a faite hier? — Non. — Elle n'est pas croyable. — Ah! dites toujours... » Combien de fois il s'est fâché contre M. de Grimm, qui d'un mot à dîner bouleversait toute une histoire dont il s'était délecté le matin sous les arcades du Palais-Royal! « Voilà comme vous êtes, lui disait-il avec l'humeur de l'amitié; jamais vous ne dites rien, et jamais vous ne voulez rien croire. »

M. d'Holbach eut pour amis les hommes les plus célèbres de ce pays- ci, tels que MM. Helvétius, Diderot, d'Alembert, Condillac, Turgot, Bulïon, Rousseau, et plusieurs étrangers dignes de leur être associés, tels que MM. Hume, Garrick, l'abbé Galiani, etc. *. Si le charme d'une société si distinguée fut bien

nous, par le nom du peintre et celui du modèle, représente celui-ci de face, les yeux couverts par d'épais sourcils, le nez long;, la bouche sarcastique. Au salon de 1789 figurait un buste en plâtre de feu M. le baron d'Olback (sic) par Félix Lecomte; nous ignorons son sort.

1. Sa maison fut longtemps un des plus doux hospices des initiés de YEncy-

propre à donner à son esprit plus de force et plus d'étendue, on a remarqué avec la même vérité qu'il n'y avait pas un seul de ces hommes illustres à qui il n'ait pu apprendre beaucoup de choses utiles et curieuses. 11 possédait une fort belle bibliothèque1, et l'étendue de sa mémoire suffisait à toutes les con-

clopédie et Unir plus célèbre synagogue. Il est trop vrai qu'elle perdit un peu la faveur dont elle avait joui lorsque l'établissement de ses enfants eut force M. d'Holbach à restreindre la dépense de son cuisinier. (Meisti:r.)

1. Le catalogue de sa bibliothèque, imprime en 1789 et rédigé par Debure l'ainé. forme un gros volume de 288 pages, comprenant 2,777 numéros, plus les livres allemands qui en comportent 179. « Le temps de la vente sera indiqué par des affiches ». dit un avis au verso du titre ; cette vente eut lieu seulement l'année suivante, le 11 juin 1790 et jours suivants, dans l'hôtel même du défunt. Meister ne parle point ici de la galerie du baron. Elle méritait bien une mention et nous allons tâcher de suppléer à son silence.

Le Catalogue des tableaux des trois écoles, estampes en volumes et en feuilles, figures de bronze, vases de marbre, porcelaines, bronzes dorés, histoire naturelle et autres objets, formant le cabinet de M. d'Holback (sic), rédigé par Le Brun et dont la vente eut lieu le lundi 16 mars 1789 et jours suivants, ce catalogue est des plus rares. L'exemplaire que nous avons sous les yeux est celui qui, de la bibliothèque de M. F. Rciset , est passé dans la collection particulière de M. Georges Duplessis, et c'est à l'obligeance de celui-ci que nous en devons la communication.

Les morceaux capitaux de la vente sont : deux pastels de Raphaël Mengs qui se vendent 1,'200 livres: un Téniers (composition de 52 figures, gravée par Daullé, sous le titre des Plaisirs flamands), vendu 250 livres; un Wouwermans (m paysage sablonneux et pittoresque.., tableau d'un ton clair brillant et argentin et du plus beau faire du maître »), vendu 7,000 livres ; une Rencontre de cavaliers de Berghem (gravée à l'eau-forte parWeisbrood) 4, 3i0 livres; Diogène tenant sa lanterne, par Van Moll, i,761 livres; le Siège de Mastrechth (sic), par Van der Meulen, 4il livres; dans l'école française, deux Le Nain (une Femme endormie sur un tonneau et une Maîtresse d'école, qui ont échappé aux consciencieuses recherches de M. Champfleury sur ces maîtres austères), vendus ensemble 1,200 livres ; un Poussin (Jupiter et Calisto, gravé par Fray et par Daullé), vendu 4,950 livres; le Triomphe de la beauté, par Lesueur, 2,450 livres; Suzanne au bain, par Sébastien Bourdon, 526 livres; une Chienne avec ses petits, par J.-B. Oudry, tableau acheté par d'Holbach au Salon de 1753 (voir tome II, p. 383) et revendu 380 livres; l'inévitable Tempête de Vernet (gravée par Avril), 2,200 livres; les recueils d'estampes, qui vont du n° 35 au n°81, montaient également assez haut, ainsi que les curiosités : deux bronzes de J. de Boulogne, représentant des femmes enlevées par des centaures, 571 livres ; Latone et ses enfants, bronze, 219 livres; l'Hercule Farnèse, bronze d'après Coustou, 100 livres; deux vases de marbre « genre Lumaquelle, forme Médicis, garnis de bronze doré sur leurs gaines de marbre blanc à panneaux, plaque de vert campan, enrichie de bronze de forme chantournée, hauteur totale, 76 pouces », 220 livres; deux seaux m fond blanc à dessins coloriés montés en bronze doré d'or moulu » en porcelaine du Japon, 31 livres seulement, tandis que deux autres vases de porcelaine de Chine « fonds coloriés à panneaux blancs et dessins coloriés, montés en bronze doré », trouvaient acheteur à 96 livres; enfin un microscope « dans sa boete avec toutes ses

naissances dont ses études l'avaient enrichie ; il se rappelait sans effort et tout ce qui méritait et tout ce qui ne méritait guère d'être retenu. «.Quelque système que forge mon imagination, m'a dit plus d'une fois M. Diderot, je suis sûr que mon ami d'Holbach me trouve des faits et des autorités pour le justifier. »

C'est de lui que Mme Geoffrin disait avec cette originalité de bon sens qui caractérisait souvent ses jugements : Je ri ai jamais vu d'homme plus simplement simple.

Un des traits les plus estimables du caractère de M. d'Holbach était sa bienfaisance; on ne peut rien ajouter à l'exemple touchant qu'en a rapporté M. Naigeon dans le Journal de Paris-, et nous nous bornons à le transcrire ici.

« Il y avait dans sa société un homme de lettres ' qui lui paraissait depuis quelque temps rêveur, silencieux et profondément mélancolique. Affligé de l'état où il voyait son ami, M. d'Holbach court chez lui : « Je ne veux point, lui dit-il, aller « au-devant d'une confidence que vous ne croyez pas devoir me

pièces » montait à 90 livres, et un curieux dont le nom revient plusieurs fois sur les marges de cet exemplaire, M. Desmarets, poussait jusqu'à à 84 livres la suite de «corraux, madréports, fossiles, plantes marines, échantillons de marbre, minéraux, cristallisations et aulres objets d'histoire naturelle », sans laquelle un cabinet du xvnie siècle eût été incomplet. Le produit total de la vente fut d'environ 44,000 livres; il manque quelques prix à l'exemplaire de M. Georges Duplessis.

1. M. S., dit l'édition de 1813; Suard, disent nos prédécesseurs. Or Suard avait précisément publié la troisième partie de la Correspondance et il ne se serait pas désigné ainsi sans un sentiment de reconnaissance qui l'honore. Le trait de bienfaisance cité par Naigeon n'est pas le seul qui ait été rappelé à cette époque. Le Journal de Paris du 12 juin 1789 renferme une autre lettre (anonyme) où est donnée tout au long une autre preuve delà générosité de d'Holbach, durant un de ses séjours à Contrexéville. Le baron lui-même a parlé de ces saisons de santé dans une lettre qu'on trouvera au tome Ier, p. 340, du Journal de lecture de Lizern (1774). L'anecdote du paysan de Contrexéville est également reproduite dans la préface du Catalogue des tableaux.

La lettre de Naigeon contient une autre particularité que nous n'avons vue mentionnée que par lui : « L'impératrice de Russie, dit-il, fit demander il y a quelques années à M. d'Holbach ses idées sur la législation; il s'empressa de répondre à la marque d'estime que cette auguste souveraine daignait lui donner et elle eut la bonté de lui faire dire qu'elle avait mis son ouvrage à côté de celui de Montesquieu. » Les rapports directs de Catherine avec d'Holbach ne sont pas connus jusqu'à ce jour, et il n'est pas une seule fois question du baron dans ses lettres à Grimm ni dans celles de Grimm à Catherine, publiées par M. Grot en 1878 et en 1880.

« faire: je respecte votre secret, mais je vous vois triste et soufi firent, et votre situation m'inquiète et me tourmente. Je connais votre peu de fortune, vous pouvez avoir des besoins que « j'ignore; je vous apporte dix mille francs dont je ne fais rien, « que vous ne refuserez pas d'accepter si vous avez de l'amitié « pour moi, et que vous me rendrez un peu plus tôt, un peu i plus tard, quand la fortune VOUS viendra... » Cet ami, touché, ému comme il devait l'être, l'assure qu'il n'a aucun besoin d'argent, que son chagrin a une autre cause, et n'accepte point le service qui lui était offert; mais il ne l'a point oublié, et c'est de lui-même que je tiens le fait. »

Paul Thiry, baron d'Holbach, membre des Académies de Pétersbourg, de Matiheim, de Berlin1, était né dans le Palatinat. Élevé dès sa plus tendre jeunesse en France, il y a passé la plus grande partie de sa vie; il est mort à Paris, le 21 janvier 1789, âgé de soixante->ix ans2. Ayant perdu fort jeune sa première

1. Le Journal de Paris, du 23 janvier 1789, en annonçant le décès de d'Holbach, en son hôtel, rue Royale, B. S. R. (Butte Saint-Roch), lui donne, outre ces titres, celui de baron de Iléese et de Léende ; l'acte de décès, publié par M. Paul Boiteau dans les appendices des Mémoires de M'ne d'Épinay, l'indique également.

.. \ ilà encore un de ces nombreux exemples d'hommes vertueux qui ne crurent pas en Dieu, mais qui crurent fermement à la morale, et pour qui l'athéisme était la base de toute vertu. C'est le caractère de d'Holbach, sous le nom de Wolmar, que Rousseau, quoique déiste, a retracé avec autant de bonheur que de vérité dans la Nouvelle Héloïse ; c'est de d'Holbach que Julie a dit : Il fait le bien sans espoir de récompense ; il ist plus vertueux, plus désintéressé qu« nous.

Nous empruntons cette observation judicieuse à une notice placée dans les OEuvres de Diderot, tome XII, page 115 (Paris, 1821 *). L'auteur de cette notice annonce qu'il s'occupe depuis longtemps à rassembler les matériaux qui doivent servir à venger d'Holbach des outrages dont, ce philosophe bienfaisant a été l'objet. Nous croyons enfin arrivé le moment où l'on pourrait publier ^sans danger l'ouvrage qu'il annonçait alors et qui doit avoir pour but de réhabiliter la mémoire du philosophe le plus impie et le plus bienfaisant de son siècle- Noos empruntons aussi à cette notice le relevé des ouvrages dont le baron d'Holbach est aujourd'hui reconnu l'auteur, d'après les témoignages les plus authentiques. Il nous parait utile de mettre sou- les yeux du public l'indication de ces ouvrages, lorsque nous voyons qu'on s'attache encore à prêter aux idées religieuses une importance qu'elles ont perdue à jamais, et à tenter de reconstituer la société sur des données que tout esprit positif rejette impitoyablement

* Cette notice, que M. Assézat a reproduite intégralement tome III, p. 586, des OEuvi-es complètes de Diderot, est de M. Walferdin. Le travail qu'il annonçait alors n'a jamais paru, et nous croyons même qu'aucun fragment n'en a été retrouvé dans ses papiers. M. Chaude a complété et rectifié ici sur quelques points la nomenclature bibliographique de l'édition Brière.

femme, M"e d'Aine, il obtint de la cour de Rome la permission d'en épouser la sœur, qui lui a survécu. Il laisse deux fils et deux

quand il est une fois parvenu à l'âge où s'éteignent les préjugés dont on entoure notre enfance.

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