EXTRAIT DU MANUSCRIT D'UNE FEMME CELÈRRE
intitulé : Conseils à ma jeune amie.
« Vous êtes encore loin, ma chère Pauline, du temps funeste où nous sommes forcées de nous avouer que tout passe, mais votre fille en grandissant, en attirant les regards, sera le terme de vos prétentions et le baptistère où l'on ira chercher votre âge. Par ce que vous entendez dire des autres femmes vous devez vous attendre à ce qu'on dira de vous. Pour vous mieux prémunir contre ce moment critique, il faut que je vous conte de quelle manière je l'ai passé moi-même.
a J'étais parvenue à l'âge de quarante ans sans m'être aperçue d'aucune dégradation dans ma figure ; soit que l'extrême parure nécessaire à mes rôles favorisât l'illusion des autres, soit qu'elle fût soutenue par la variété des personnages que je représentais, soit qu'on fût maîtrisé par les passions que je m'efforçais de bien peindre, ou par l'optique du théâtre, tous mes amis me trouvaient charmante, et mon amant m'aimait à la folie ; bref, je ne me doutais de rien. Un jour, plus vivement pressée du désir de plaire, je voulus ajouter à mes charmes le secours de ces parures élégantes que nous avons toujours en réserve, et qui font faire Ah !.. . quand on nous voit. Me regardant continuellement au
1. M"e Clairon. Ces conseils sont reproduits dans ses Mémoires. La plupart des fragments qui les composent figurent d'ailleurs à diverses dates dans les derniers volumes du manuscrit de Gotha. M"c Clairon, en désavouant une édition de ses écrits, disait dans une lettre au Publiciste (28 thermidor an VI) : « J'ai confié mes Réflexions sur l'art dramatique et sur moi-môme à un étranger, homme de lettres que j'aime.. » Cet étranger est évidemment Meister.
miroir pour voir si mes cheveux allaient bien, il me sembla que ma femme de chambre se négligeait, qu'elle oubliait l'air de mon visage, qu'elle avait l'intention de me rendre moins jolie ce jourlà que de coutume. Cependant je demandai avec confiance le charmant bonnet [qui devait tout surmonter; mais, de quelque façon que je le tournasse, j'en fus mécontente, je le jetai, j'en demandai vingt autres, et, confondue de n'en trouver aucun qui m'allàt comme je voulais, je m'examinai scrupuleusement moimême. Le nez sur la glace éclairée par le jour le plus pur, je vis plusieurs sillons de rides sur mon front ! dans les deux coins de mes yeux ! dans le tour de mon cou ! la blancheur de mes dents n'avait plus le même éclat ! mes lèvres étaient moins fraîches, mes yeux moins vifs, et malheureusement je me portais bien dans ce moment-là ! Forcée de m'avouer que ce n'était pas la faute de ma femme de chambre et de mes bonnets, que c'était moi qui n'étais plus la même, je fondis en larmes. Quelle faiblesse ! direz-vous. Hélas ! j'aimais, mon bonheur dépendait de plaire, ma raison m'ordonnait de n'y plus prétendre! Ce moment fut affreux, ma douleur dura près de six mois ; elle était d'autant plus pénible qu'il fallait la cacher pour n'en pas avouer la cause ; mais dès le premier moment de celte cruelle découverte, je me vouai à la plus grande simplicité ; en n'attirant plus les yeux sur ma parure je me flattai d'échapper plus aisément aux coups d'œil de détail ; la critique et l'envie doivent au moins se taire devant celles qui se font justice ; je n'exigeai plus rien ; en redoublant tous les soins de l'amour, je n'en parlai plus le langage, insensiblement j'en réprimai tous les désirs. Ma conduite frappa, l'on m'en demanda compte, on fut touché de celui que je rendis, j'obtins par-là de jouir encore cinq ans d'un cœur que beaucoup de femmes me disputaient, et que la jouissance d'une grande fortune me lit perdre saiis retour.
« Faites vos réflexions là-dessus, ma chère amie. Arrivées à l'âge de trente ans, les hommes ont la sottise de nous constituer vieilles et de blâmer en nous ce qu'ils osent prétendre pour eux dans la plus dégoûtante caducité ; cette injustice est plus digne de pitié que de colère, ne vous en offensez point et n'y sacrifiez jamais rien ; c'est votre vanité, votre délicatesse, votre raison qu'il faut consulter pour savoir ce que vous avez encore à prétendre. Vous ne pouvez alors dissimuler que chaque jour va vous
enlever une grâce, mais voire âme exercée par le temps et l'expérience voudra sûrement les remplacer par des vertus ; elles vous assureront un empire bien plus doux, bien plus durable que celui de la beauté. »
— Mémoires de M. le due de Choiscul, ancien ministre de la marine, de la guerre et des affaires étrangères, écrits par luimême et imprimés sous ses y eux, dans son cabinet, à Clianteloup en 1778. Deux vol. in-8°.
Pour être très-authentiques, ces Mémoires malheureusement n'en sont pas plus intéressants, ce ne sont que quelques pièces détachées ; une longue histoire assez peu piquante de sa première tracasserie avec M. le Dauphin, qui lui fut suscitée par M. de La Vauguyon ; des réflexions très-superficielles sur la liberté de l'exporlation en 1775 ; les détails de l'intrigue de l'abbé Terray, de Mme du Barry et du duc d'Aiguillon pour le faire renvoyer du ministère ; le compte qu'il rendit au roi de son administration du département des affaires étrangères depuis 1757 jusqu'au 16 mars 1770, d'où il résulte qu'il a réduit la dépense de 57 millions h 7 millions, ce qui fait 50 millions d'économie, sans que l'état politique soit changé ; le compte de son administration de la guerre, etc.; un projet de finance et de liquidation des dettes de l'État, et de borner la dépense du roi en 1777 (la grande base de ce projet est un bail de cinquante ans avec la ferme générale) ; des réflexions sur l'établissement des états provinciaux en France de 1778 (il trouve un grand inconvénient dans l'établissement des premières administrations provinciales, ■c'est de n'avoir pas assez donné d'influence aux commissaires du roi) ; longs, très-longs détails des intrigues de M. le duc d'Aiguillon et de Mme du Barry, pour lui faire ôter par le roi la charge •de colonel-général des Suisses et Grisons ; M. d'Aiguillon écrivit à M. du Châtelet pour le charger de lui en demander la démission, et le roi, au bas de la lettre, ajouta de sa main : « Ce que •dessus est ma façon de vouloir. » Cette apostille, dit-il, peint sa faiblesse et sa mauvaise diction en français. M. Foulon, qui avait •été son commis, fût mêlé dans cette intrigue ; c'est ce qu'on appelle, dit M. de Choiseul, un insigne fripon en tous genres; quoique dénué, pour ce qui n'est pas intrigue, d'esprit et de talent. « Je trouve, dit-il dans un autre endroit de ce même Mémoire, je trouve que M. d'Aiguillon est un homme qui est né
jugé. » Du mot plus terrible sur Louis XV : « Ce n'est pas que le roi ne lut très-hardi pour faire le mal, il n'avait de courage que dans ce cas. Le mal qu'il pouvait l'aire lui procurait le sentiment de l'existence et une sorte d'effervescence qui ressemblait à la colère : « Alors ce pauvre prince sentait qu'il avait une âme,
il n'en avait pas pour l'aire du bien » Ce long Mémoire est
terminé par une fort belle lettre de Mm* de Choiseul au roi. Cette lettre respire tous les sentiments d'une âme pure et élevée. Le Royaume d'Ar/equincric, ou Arlequin, prince héréditaire, devenu honimc d'esprit par amour, comédie dans le genre héroïque, n'est qu'un mauvais proverbe en trois actes. Ce qui a donné lieu, dit-on, à cette plaisanterie, c'est l'historiette d'un prince de Naples, fils aîné du roi d'Espagne, qui, dans toute sa vie, n'avait prononcé que le mot baeala. On avoue dans la préface que cette pièce n'est ni intéressante ni plaisante; mais il y a, dit-on, des traits, tant bien que mal rendus, qui, s'ils sont entendus, pourront servira l'histoire que l'on écrira dans cinquante ans. Ces traits portent, je crois, principalement sur M. de La Vauguyon, gouverneur de M. le Dauphin ; ce personnage, dans la pièce, s'appelle Guignon. Deux contes de Mme de Choiseul, la Princesse enchantée et la Queue de vache, terminent le recueil. 11 n'y a pas beaucoup d'invention dans ces deux contes, mais de la grâce et de la facilité.
Tous ces Mémoires ne sont guère faits pour soutenir la réputation de M. de Choiseul; ils donnent trop bien la mesure de ses lumières, de ses vues et de ses projets; on y reconnaît un esprit léger, superficiel, mais avec cette espèce de bonhomie, de franchise, de loyauté dont un courtisan peut être susceptible, avec ce caractère de grandeur au dehors, qui n'est pas la véritable dignité d'un homme d'État, mais qui en est cependant une représentation plus ou moins imposante.
Le Tuteur célibataire, comédie en un acte, en vers libres, donnée, pour la première fois, au Théâtre-Italien, le mardi 17 no-
vembre, est de M. Desforges, l'auteur de Tom Joncs à Londres, de la Femme jalouse, etc.
Un tuteur distrait par son goût pour les plaisirs, et surtout le célibat, ne s'avise d'offrir sa main à sa pupille que lorsqu'il y a déjà quelques années qu'elle a donné la sienne en secret au neveu de ce même tuteur, qui pouvait se flatter d'obtenir la préférence s'il eût songé dix ans plus tôt à la mériter. Notre vieux célibataire a formé en même temps le dessein de faire épouser à ce neveu une veuve de quarante ans, fort riche, qui, ayant découvert l'intrigue des deux jeunes gens, renonce non-seulement de bonne grâce à son projet, mais parvient encore à faire confirmer leur mariage. Elle y réussit d'abord, en menaçant le tuteur d'un procès, ensuite en consentant à le recevoir pour époux.
Ce fond est assez commun, assez léger, mais il y a des détails agréables, surtout dans le rôle de la veuve, et la manière dont M'"1' Gontier, chargée de ce rôle, a su le faire valoir, nous a paru décider le succès de ce petit ouvrage.
— La Mort de Molière, comédie en trois actes, en vers, de M. le chevalier de Cubières, représentée pour la première fois au Théâtre-Français le jeudi 19 novembre, n'a pas été entièrement achevée ; aussi quelle idée que celle de choisir pour le sujet d'une comédie la mort d'un grand homme, et de le présenter pour ainsi dire agonisant durant deux actes ! Cette situation a paru si triste et si pénible, qu'on a su presque bon gré à l'auteur de n'avoir pas eu le talent de le rendre plus intéressant; on trouve en effet dans l'invention de cette pièce beaucoup moins d'originalité que de démence et de bizarrerie. Le premier acte cependant offre quelques jolis vers et même une idée de scène assez heureuse. Chapelle a communiqué à Molière une pièce de sa façon. Il y trouve de l'esprit, des traits, mais pas le sens commun :
Croit-il mon pauvre ami que pour la comédie L'esprit soit suffisant? Du bon sens, du génie, Voilà, voilà surtout les dons qu'il faut avoir. Tel qu'il est, en un mot, l'homme cherche à se voir, Et non tel qu'on l'a peint dans cet œuvre infidèle. Qui manque la copie est sifflé du modèle. Je ne répondrais point que cet ouvrage-là Ne réussît pourtant, qu'il ne plût; et voilà Comme de beaux-esprits, membres d'Académies, Quand je ne serai plus, feront des comédies...
Molière s'explique franchement avec son ami, et pour justifier son opinion il lui propose de consulter La Forêt, sa bonne servante. Chapelle, qui trouve l'épreuve bizarre, la croit encore fort hasardeuse : Elle est accoutumée à tout ce qui vient de vous, et votre renommée lui fait trouver tout bien. — Disons-lui, répond Molière, que la pièce est de moi... Plus d'excuse. On appelle La Forêt, Molière lui lit le commencement de la première scène, c'est l'Inconstant, comédie en cinq actes; il n'en a guère lu plus de trente vers que la pauvre fille, appuyée sur son balai, s'endort. —
La Forêt?...
Vous voyez l'effet de la lecture, Elle dort tout debout.
Ce trait ne pouvait manquer de réussir.
LETTRE
DE M. PITRA, CONSEILLER-ADMINISTRATEUR AU DÉPARTEMENT DES DOMAINES DE LA VILLE DE PARIS l.
Ce n'est pas un éloge de Vernet que j'ai l'honneur de vous adresser, ce sont seulement quelques faits épars de la vie de cet homme célèbre, recueillis dans l'intimité de sa société, seul hommage que je puisse rendre à l'amitié dont il m'honorait. Je regrette bien de n'avoir pas prévu qu'un jour j'aurais à vous entretenir de ce grand peintre ; il aimait à parler de son enfance, de ses études, de ses voyages ; on pouvait le questionner sur tous les instants de sa vie, il se plaisait à raconter, et j'aurais pu l'engager sans indiscrétion à me communiquer beaucoup d'anecdotes plus intéressantes peut-être que celles dont j'ai conservé le souvenir. Au reste, l'histoire de Vernet *, comme celle de tous les grands talents, est dans leurs ouvrages : c'est à un homme de l'art à écrire la vie de ce grand peintre. Je vais seulement vous en rappeler quelques traits qui vous feront peut-être aimer son caractère autant que vous admirerez son génie.
i. Cette notice, qui figure dans l'édition de 1813, a été reproduite sans nom d'auteur et sans indication de provenance dans les Lettres champenoises (1823, tome XII de la collection, pages 45 et 84), mais tout le premier paragraphe y est supprimé.
2. Claude-Joseph Vernet, peintre du roi, conseiller de son Académie royale de peinture et de sculpture, membre de plusieurs autres Académies, né à Avignon, le 14 août 1714, d'Antoine Vernet et de Thérèse Garnier, mort à Paris le 3 décembre 1789. (Meister.)
Vernet fut de ce petit nombre d'hommes qui annoncent presque en naissant ce qu'ils doivent être un jour. Son père était peintre à Avignon ; son talent et sa fortune étaient médiocres. Sa mère lui a souvent raconté que le hochet qui lui plaisait davantage et avec lequel elle était sûre de le faire taire lorsqu'il criait était un des pinceaux de son père. Ce fait, qui ressemble un peu à un conte de bonne femme, paraîtra mériter plus d'attention lorsqu'on saura que cet enfant s'amusait, dès l'âge de trois ans, avec les crayons de son père; on était obligé de les cacher soigneusement, parce qu'il s'emparait de tous ceux qu'il trouvait, et ne manquait pas, comme on peut le croire, de gâter les dessins qu'il s'avisait de retoucher. Ce qu'il y a de sûr, c'est que Vernet, à l'âge de cinq ans, commençait à dessiner la figure, et sa mère, à son retour d'Italie, lui montra plusieurs têtes qu'il avait dessinées à cet âge, et qu'elle avait conservées. A sept ou huit ans son père lui donna une petite palette et un chevalet. Il lui accordait, pour récompense de ses études de dessin, la permission de peindre les esquisses dont il était le plus satisfait. Il le destinait à peindre ■ l'histoire, et les dispositions du jeune Vernet faisaient espérer qu'il réussirait dans ce genre. Ses progrès furent même si rapides et si marqués, que les amis de son père le déterminèrent à l'envoyer de bonne heure à Rome perfectionner son talent naissant par l'étude des grands modèles. Vernet avait quinze ans et demi lorsqu'il partit d'Avignon. Son père lui remit une douzaine de louis et le recommanda à un voiturier qui se chargea de le conduire à Marseille. Vernet m'a souvent raconté que c'est de ce voyage que date la première impression du sentiment qui détermina son choix pour le genre dans lequel il s'est rendu si célèbre. La Provence, qui touche presque aux portes d'Avignon, offre aux voyageurs des sites et des paysages qui tranchent d'une manière très-sensible avec ceux du Comtat. Le conducteur du jeune Vernet pouvait à peine l'empêcher de s'arrêter à chaque pas pour dessiner ce groupe de montagnes dont la forme et la stérilité annoncent le voisinage de la mer, tandis que les plaines qui les bordent offrent une végétation accélérée par la chaleur du plus beau soleil, et des routes bordées de grenadiers et d'autres arbustes odoriférants. Vernet n'a jamais oublié l'impression que lui fit éprouver la vue de la mer, lorsqu'il la découvrit pour la première fois de la Viste, montagne située à deux lieues de Mai-
seille. Cet immense bassin qui se prolonge à perte de vue, les lies d'If, de Pomègue, de Ratoneau, placées en face à trois lieues de distance de la terre, comme des fabriques mises au milieu de ce lac immense pour en briser l'uniformité; la tour du Bouc qui se termine en se perdant dans l'horizon; Marseille et cette foule de bastides qui couronnent la droite de ce tableau; le petit port et la péninsule des Martigues, placées sur la gauche de cette grande rade à laquelle une multitude de vaisseaux donnent une sorte de vie et de mouvement ; tout l'ensemble de ce superbe spectable enflamma le génie de notre jeune peintre, et ce moment décida qu'il ferait tous les chefs-d'œuvre de marine dont il a enrichi l'Europe. Vernet s'élança de sa voiture, saisit ses crayons, s'assit au pied du rocher qui l'abritait du soleil, et ni les instances, ni les prières de son conducteur ne purent parvenir à l'en arracher et à l'engager à le suivre. Il ne quitta ses crayons que lorsque le soleil cessa de l'éclairer; ce ne fut qu'alors qu'il rejoignit, mourant de faim, le voituiïer à l'auberge où celui-ci l'attendait. Le lendemain Vernet se procura de la toile et des couleurs, et se tint renfermé sept jours pour peindre le plus détestable tableau de marine qu'il ait fait, dit-il, de sa vie, mais qu'il aurait bien voulu retrouver, lorsque dix ans après il revint de Rome à Marseille composer cette fameuse Tempête qu'il fit pour M. Poulhariès, négociant de cette ville, tableau qui rendit si célèbre le burin de Baléchou, compatriote de Vernet, établi depuis en Angleterre.
C'est au port de Marseille que Vernet s'embarqua pour aller à Rome. Le vaisseau sur lequel il était essuya une tempête terrible à la hauteur de l'île de Sardaigne. Déjà le vent qui s'élevait annonçait à l'équipage le danger qui le menaçait, mais ce danger était une bonne fortune pour notre jeune peintre. 11 demanda, il obtint d'être attaché sur le pont au grand mât, et là, ballotté en tout sens, couvert à chaque instant de lames d'eau, s'il ne put dessiner aucun des effets de la mer en courroux, il les vit, les grava dans sa mémoire, qui n'oublia jamais rien de ce qu'il avait vu; et c'est peut-être à la vue de cette tempête que nous devons les tableaux si multipliés et si variés qu'il a faits de ces sublimes accidents de la nature.
Vernet, arrivé à Rome, faisait des dessins qu'il vendait fort mal. Des dessins de marine ne peuvent en général être bien ap-
préciés que par des connaisseurs ; ce genre, plus qu'aucun autre, a besoin des couleurs pour parler aux yeux qui ne sont pas bien exercés, et l'effet de son application ne se devine pas comme dans les dessins d'histoire. Vernet essaya de peindre de petites marines ; longtemps il se crut très-heureux de trouver à les placer pour un sequin ou deux. Son père ne lui envoyait plus d'argent, et Vernet, gagnant à peine de quoi vivre, allait rejoindre sa patrie, lorsqu'on lui conseilla de se présenter avec deux jolies petites marines chez un cardinal qui aimait les arts. Vernet, repoussé par le suisse du cardinal, se retirait tristement sans avoir pu parvenir à le voir, lorsqu'un ami qui le rencontra lui apprit que l'on ne parvenait à parler à un prince de l'Église que comme aux autres. 11 retourna chez son Éminence, donna la bona mana à ses gens, et fut introduit. Le cardinal regarda les tableaux, lui en donna le prix, et notre jeune peintre fut fort étonné lorsqu'il l'entendit ordonner de lui compter quatre louis. Le cardinal encouragea Vernet par tout ce qu'il ajouta d'éloges à sa munificence, et fit sa réputation. Je regrette, surtout à ce titre, de n'avoir pas retenu le nom d'un homme sans lequel peut-être Vernet eût été obligé de quitter un art qu'il a tant illustré. Vernet, encouragé, employé, ne négligea rien pour perfectionner son talent. La partie de son art qu'il étudia davantage fut celle des tons si différents du ciel ou de l'atmosphère dont l'effet est si important sur les objets qu'il environne. 11 m'a raconté qu'il n'apprit si bien à connaître la différence des teintes du ciel le plus pur que par les études suivies qu'il en avait faites dans les différentes campagnes dont Rome est entourée. Un jour il avait peint le ciel le plus pur, et ses reflets sur tous les objets de son tableau lui avaient paru de la plus grande vérité. Il revint le lendemain à la même place, le ciel était sans nuage comme la veille, l'air aussi pur, et son tableau ne lui offrait pas cette vérité de ton et de lumière qui l'avait rendu si heureux la veille; tous les objets de son tableau lui offraient une teinte différente de celle qu'il croyait avoir si bien saisie. C'est alors que, convaincu de cette variété des couleurs de l'atmosphère si fugitive et si dépendante de celle des vents, il imagina des tablettes qu'il portait continuellement avec lui, sur lesquelles il peignait non-seulement les teintes différentes de l'azur du ciel, mais les tons divers et les accidents de lumières que la différence de couleur du ciel repor-
tait sur les objets. Ces! dans ce souvenir* si précieux que Vernet
puisait pour ainsi dire l'air de ses tableaux et cette grande entente des effets de la lumière dont la vérité distingue particulièrement ses chefs-d'œuvre.
Des études semblables, trop souvent négligées par les peintres, hâtèrent la réputation de Vernet. 11 n'avait que vingt ans, et ses tableaux étaient déjà fort estimes : mais Vernet aimait les plaisirs, ne travaillait point assez el dépensait son argent. Il logeait chez un perruquier qui, comme presque tous les Romains, aimait la peinture, et se trouvait glorieux de loger chez lui un artiste célèbre. Le perruquier avait laissé accumuler plusieurs mois de loyer que Vernet ne s'empressait pas de payer. Son hôte montait souvent chez lui et le voyait peindre en silence ; enfin Vernet, qui imputait cette assiduité à l'argent qu'il devait au perruquier, lui parla de sa dette. Il fut bien étonné de s'entendre dire par son hôte que, vovant qu'il ne pouvait pas satisfaire aux demandes de tableaux que lui faisaient tant de grands personnages, et mourant d'envie d'avoir un des siens, il avait cru que le moyen le plus sûr de l'obtenir était de laisser accumuler la somme qu'il lui devait, persuadé qu'il aimerait mieux s'acquitter en lui faisant un tableau qu'en tirant à la fois tout cet argent de sa poche. Flatté de cette espèce de ruse, Vernet promit au perruquier de le satisfaire à son gré ; mais celui-ci lui témoigna un si grand désir d'avoir le tableau qu'il venait d'achever et qu'il avait vu faire sous ses yeux, que, pressé par ses instances, Vernet consentit à le lui donner. Il avait oublié que ce tableau était promis au cardinal son protecteur. Son Éminence arrive, elle est enchantée, elle annonce au jeune peintre qu'elle regarde ce tableau comme son chef-d'œuvre, et ordonne à ses gens de le porter dans sa voiture, lorsque le perruquier tombe à ses pieds en la priant d'avoir pitié de lui, et lui annonce en fondant en larmes qu'il ne survivra pas à la perte de ce tableau. Vernet, interdit, mais interpellé par le cardinal, lui avoua la cause d'une scène si singulière ; le cardinal lui-même,
1. C'était, dit l'auteur d'un article inséré dans le Moniteur universel, c'était un alphabet de tons qu'il portait toujours sur lui dans un livre garni de plusieurs feuilles blanches. Les caractères divers de son a'phabet étaient accolés à autant de teintes différentes. S'il voyait au milieu des plus brillantes couleurs se lever ou se coucher le soleil, un orage s'approcher ou s'enfuir, il ouvrait ses tablettes, et, aussi promptement que l'on jette dix ou douze lettres sur le papier, il indiquait toute la radation des tons du ciel qu'il admirait. (Pitra.)
touché de l'amour de ce perruquier pour l'art, justifia l'indiscrétion de Vernet en permettant que ce tableau restât au perruquier. C'est un Point du jour, un des meilleurs tableaux que Vernet ait laissés à Rome.
Notre jeune peintre aimait passionnément la musique. Il était lié de la plus étroite amité avec le célèbre Pergolèse; cette amitié fut si tendre, qu'on ne prononçait presque jamais devant Vernet le nom de Pergolèse sans que les souvenirs que ce nom lui rappelait ne lui fissent répandre des larmes; ils vivaient presque continuellement ensemble. Le peintre avait chez lui un fortepiano pour amuser son ami, et de même le musicien avait chez lui un chevalet et des palettes; l'un faisait de la musique pendant que l'autre peignait, et Vernet m'a souvent dit que ces moments ont été les plus heureux pour son génie et pour son cœur ; les chants de Pergolèse lui donnaient le sentiment de la plus belle nature : et souvent, disait-il, j'ai dû les teintes les plus suaves et leur accord à l'impression que me faisaient éprouver le charme de l'harmonie et la douce voix de mon ami. C'est ainsi que Vernet vit créer le Slabat et la Serva Padrona : cet intermède eut le plus grand succès; mais le Slabat, fait pour un petit couvent de religieuses, dans lequel Pergolèse avait une sœur tourière, n'en eut presque point. Pergolèse qui, en composant rapidement ce chef-d'œuvre, n'avait cru ou voulu faire qu'un acte de complaisance, se moquait de son ami, affligé d'un succès qui démentait l'opinion qu'il avait conçue de cette composition. Ce fut Vernet qui fit entendre une seconde fois ce sublime Stabat à des diletlanti ; sans Vernet, cet ouvrage fût resté enfoui dans le cloître pour lequel il avait été fait. Il eut le plus grand succès ; on regarda dès lors cette composition comme le chef-d'œuvre de Pergolèse, et la postérité confirmera ce jugement, parce que, dans les arts, ce qui est vraiment beau ne dépend jamais des caprices de la mode.
Le sentiment musical de Vernet et l'amour qu'il avait pour cet art lui firent accueillir avec intérêt Grétry quand il vint à Paris : il devina son talent, il prédit ses succès, et je lui ai souvent entendu dire que quelques traits de la figure de Grétry, sa constitution délicate, et surtout plusieurs de ses chants simples et expressifs, lui rappelait douloureusement l'homme immortel à qui la musique a dû sa plus grande puissance, puisque c'est à
Peigolèse qu'elle doit cette attention à l'expression des paroles, et ceue intention dans les accompagnements dont ce grand homme a donné à l'Italie les premiers modèles.
Vernet a démenti constamment la fausse tradition que Peigolèse était mort empoisonné. Les grands talents sont comme les princes dont le règne ou les actions ont eu de l'éclat; on K plaît à ne pas vouloir qu'ils meurent d'une mort naturelle, et on croit ajoutera l'intérêt qu'ils ont inspiré pendant leur vie, en la leur faisant perdre dans des circonstances extraordinaires. Pergolèse mourut dans les bras de son ami, d'une maladie qui l'avait fait languir plusieurs mois.
Vernet nous a été enlevé rapidement par une fluxion de poitrine. Bon mari, bon père, excellent ami, si ce grand peintre emporte les regrets de ceux même qui ne le connaissaient que par ses ouvrages, il en a laissé de bien douloureux à ses amis : il pouvait compter dans ce nombre tous ceux qui jouissaient habituellement de sa société, qu'il savait rendre intéressante, sous des rapports même qui ne tenaient en rien à l'art qu'il a tant illustré. Il y a eu, disait-il lui-même, des hommes au-dessus de moi dans presque toutes les parties du genre auquel je me suis appliqué ; mais je puis me flatter, je crois, qu'aucun ne les a réunies toutes au même degré, et c'est ce qui peut bien me donner sur eux quelque avantage.