PAR M. LE MARQUIS DE BONNAY, DÉPUTÉ DE NEVERS
Le plus noble hochet de notre adolescence,
Un cerf-volant audacieux, Échappant un beau jour à la main qui le lance,
Quitte la terre et dans les cieux
1. Ce dernier y a effectivement pris part, ainsi que Choderlos de La Clos et quelques autres.
Avec majesté se balance; Mais bientôt oubliant sa fragile substance, Comme les parvenus il est présomptueux.
« Admirez tous mon vol sublime,
Dit-il aux habitants des airs :
Cessez, cessez d'être si fiers Lorsque des pins vous dépassez la cime.
Mon orgueil est plus légitime, C'est moi qui vais régner dans ces vastes déserts; Qui de vous osera me suivre dans la nue?
Là je veux fixer mon séjour, Là je veux des mortels échapper à la vue, Affronter l'aigle môme et dépeupler sa cour... » Des mots ambitieux le pompeux étalage
En impose toujours aux sots; Le sage seul en rit, mais où trouver ce sage? 11 est rare partout, même chez les oiseaux. Tandis que de l'intrus l'impertinent langage Commande le respect à ses légers rivaux,
Un d'eux s'approche et l'examine.
« Cet imposteur, dit-il, ne m'est pas inconnu; A-t-il donc oublié son obscure origine?
Naguère sur la terre il était détenu; Vain jouet des autans, 11 croit qu'il les domine! Animal amphibie et partout renié, Veut-il donc de son vol nous déguiser la source? Voyez le cordeau vil auquel il est lié, Voyez les mirmidons qui dirigent sa course. Un vent officieux réleva jusqu'à nous, D'un autre vent le caprice jaloux
Va châtier son arrogance :
Prenez soin de notre vengeance; Vrais souverains des airs, nous l'attendons de vous... »
L'effet suit de près la menace :
Le vent change, la corde casse,
Le cerf-volant ne plane plus, Et du sein des éclairs froissé, meurtri, confus, Sur la terre humblement vient reprendre sa place, En livrant aux regrets ses guides éperdus.
France, qu'hier encore l'Europe a vue esclave, Ne t'enorgueillis pas de ton sublime élan; Garde-toi d'insulter à l'Anglais, au Batave, Et crains le sort du cerf-volant.