Voir tome IV, p. i!2 cl suivantes
rible que soil la situation dos principaux personnages, il n'en est aucun auquel on s'intéresse; à force de reculer des yeux du spectateur l'horreur et l'atrocité des forfaits de Térée, on en a pour ainsi dire éteint tout le mouvement et tout l'effet. Il est des sujets où le plus grand talent ne peut qu'échouer. La seule inquiétude que donne peut-être la représentation de cette tragédie est de savoir comment le poète pourra se tirer enfin de l'extrême embarras où il a eu la témérité de s'engager; cette inquiétude est plus pénible qu'elle n'est touchante, et ce ne sont pas là les émotions que l'on vient chercher au théâtre.
li P I G R A M M E
DISTRIBUÉE AU FOYER DE LA COMÉDI E-FR ANÇA ISE , APRÈS LA PREMIÈRE REPRÉSENTATION DE LA TRAGÉDIE DE Térée
Cet auteur s'était fait, par des pièces sans nombre, Un patrimoine à nul autre pareil; Mais il avait trop de biens au soleil l, En voilà qu'il se fait à l'ombre.
— Voyage en Syrie et en Egypte pendant les années 1783, 1784 et 1785, avec deux cartes géographiques et deux planches gravées, représentant les ruines du temple du Soleil à Balbek et celles de la ville de Palmyre dans le désert de Syrie. Deux volumes in-S°, avec cette épigraphe : J'ai pensé que le genre des voyages appartenait il V histoire et non aux romans. Par C.-F. Volney, c'est-à-dire Ghassebœuf-Yolney, de Craon en Anjou.
Lorsque nous avons eu l'honneur de vous rendre compte des Lettres sur VEgyple. de M. Savary, nous ne comptions guère avoir à vous annoncer sitôt, sur ces mêmes contrées, un ouvrage qui, à plusieurs égards, semble mériter la préférence. Ce nouveau voyage ne pouvait paraître dans des circonstances plus intéressantes; l'espèce de crise où se trouve aujourd'hui l'empire ottoman attire l'attention de toute l'Europe sur les différentes parties qui composent encore le vaste et faible colosse de
1. Expression familière à l'auteur de Térée, lorsqu'il veut se distinguer des gens de lettres qui n'ont eu que des succès de société; c'est ainsi qu'il disait de M. de Rulhière, son nouveau confrère : « Je le crois très-académique, assurément ; mais pour ce qui s'appelle des biens au soleil, vous conviendrez qu'il n'en a guère. » 'Mlister.)
2/j CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.
cette antique puissance. C'est à l'âge de vingt-six ou vingt-sept ans que M. Volney, après avoir fait jusqu'alors d'excellentes études, s'est déterminé à employer l'argent dont une petite succession l'avait rendu maître à parcourir l'Egypte et la Syrie. Voici comment il expose lui-même les motifs de sa curiosité : « C'est en ces contrées que sont nées la plupart des opinions qui nous gouvernent; c'est de là que sont sorties ces idées religieuses qui ont influé si puissamment sur notre morale publique et particulière, sur nos lois, sur tout notre état social. Il est donc intéressant de connaître les lieux où ces idées ont pris naissance, les usages, les mœurs dont elles se composent, l'esprit et le caractère des nations qui les ont consacrées. Il est intéressant d'examiner jusqu'à quel point cet esprit, ces mœurs, ces usages se sont conservés ou altérés ; de rechercher quelles ont pu être les influences du climat, celles du gouvernement, les causes des habitudes; en un mot, de juger par l'état présent quel fut l'état des temps passés. » Telles sont les vues véritablement philosophiques qui ont conduit notre jeune voyageur, qui ont dirigé ses observations et présidé au compte qu'il en rend au public. Il partit de France à la fin de 1782, et, après un séjour de sept mois au Caire, trouvant trop d'obstacles à parcourir l'intérieur du pays sans en connaître la langue, et dans cette ville trop peu de secours pour l'apprendre, il résolut de passer en Syrie. Huit mois de résidence chez les Druses, dans un couvent arabe, lui rendirent cette langue familière, et il retira de cette étude les plus grands avantages. La partie de l'ouvrage de M. Volney qui concerne la Syrie offre un tableau absolument neuf; ce qu'en ont dit autrefois quelques voyageurs a vieilli et ne saurait donner une juste idée ni de l'histoire naturelle, ni de la situation politique de ce pays, qui, pour avoir été le berceau de la religion que professe toute l'Europe, ne lui est pas moins resté presque inconnu depuis le temps des croisades.
L'ouvrage de M. Volney commence par l'Egypte. C'est moins l'histoire de son voyage, le récit de ce qu'il a vu, qu'une suite d'observations politiques et physiques sur l'état présent de ces contrées. La plupart des voyageurs ne se sont occupés que de recherches d'antiquités. Les premières observations de M. Volney portent sur le sol de l'Egypte, sur le fleuve qui a créé ces contrées, sur les causes de l'exhaussement du Delta; sur les vents
qui régnent dans ces pays, et particulièrement sur celui du désert, toujours si dangereux; enfin sur l'air et le climat. En traitant ces différents objets, l'auteur s'est vu forcé de combattre quelquefois les opinions de M. Savary;il ne pense pas, comme lui, par exemple, que l'état du Nil ait changé depuis Hérodote; si ce fleuve a paru varier depuis l'an 1473 et passer subitement de 15 degrés cà 22, c'est que les conquérants turcs ont changé par politique la dimension du nilomètre, de cette antique colonne placée par les rois de l'Egypte au milieu du Nil, et dont la division par '2h degrés, en marquant la hauteur des crues du fleuve, présageait à l'Egypte quel devait être, chaque année, le plus ou moins de fertilité de ses terres. Le kalife Omar s' étant aperçu que lorsque les eaux du Nil n'atteignaient pas le terme qui présageait l'abondance, chacun s'empressait de faire sa provision de blé pour l'année, et que cette précaution, toujours prise d'avance, troublait incontinent l'ordre public, il imagina, pour prévenir ces alarmes, d'altérer les degrés du nilomètre. Dès la plus haute antiquité, l'on faisait annoncer par des crieurs publics à quel point le fleuve s'était élevé. Toujours et partout trompé par des mots, le peuple s'en laissa imposer, mais cette altération n'a pu échapper aux historiens arabes; ce n'est donc point le Nil qui a changé, c'est la colonne, ce sont ses dimensions. Au reste, le voile mystérieux dont les Turcs enveloppent cette opération, la façon dont, à l'exemple des anciens prêtres de Memphis, ils dérobent à la vue du public cette colonne, ce thermomètre de la fertilité de l'Egypte, a dû empêcher la plupart de nos voyageurs de pénétrer ce secret politique. Pocoke, qui obtint, en 1739, la permission d'examiner un monument si curieux, trouva l'échelle des degrés du nilomètre fort défectueuse et fort embrouillée ; mais une observation faite par ce voyageur sur les murs de l'ancienne ville de Djizé lui prouva, par la trace que laissait le Nil en se retirant, que cette année l'abondance extraordinaire dont avait joui l'Egypte se rapportait encore, comme au temps d'Hérodote, à la même hauteur du fleuve qu'avait indiquée cet historien, les eaux s' étant réellement élevées à vingt-quatre coudées. M. le baron de Tott a voulu vérifier aussi la prétendue diminution du Nil ; il essaya de séduire les gardiens du nilomètre, mais en vain donna-t-il et promit-il beaucoup de sequins aux crieurs pour en obtenir une suite des
vraies hauteurs du Nil, leurs rapports contradictoires lui prouvèrent leur mauvaise foi ou leur ignorance. Au reste, il est difficile aux Francs de satisfaire actuellement leur curiosité sur tant d'objets si dignes de l'intéresser; la superstition vient encore à l'appui de la répugnance naturelle que les Turcs lui opposent; cette curiosité les inquiète, ils pensent que toutes ces recherches sont dirigées contre leur sûreté, et ce que leur fait craindre la puissance de Catherine II, joint à leurs vieux préjugés contre les Francs, augmente chaque jour leur défiance. M. Volney nous apprend que c'est un bruit généralement répandu dans l'Empire que les temps prédits sont arrivés, que la puissance et l'a religion des musulmans vont être détruites, et que le roi jaune va venir et établir un empire nouveau.
Ce que dit M. Volney sur les diverses races des habitants de l'Egypte nous a paru d'une grande sagacité. Cet écrivain pense avec raison qu'il n'est point de nations, lorsqu'elles ont éprouvé de grandes révolutions, qui aient conservé purs et sans mélange leurs habitants naturels et primitifs. Tel est le cas de l'Egypte. Enlevée depuis vingt-trois siècles aux premiers colons qui, des montagnes de l'Ethiopie, vinrent peu à peu peupler ces rivages que les eaux du Nil créèrent et agrandirent successivement, l'Egypte fut conquise tour à tour par les Assyriens, les Perses,, les Macédoniens, les Grecs, les Arabes, enfin par cette race de Tartares connus sous le nom de Turcs-Ottomans. Il a dû résulter du mélange de tant de peuples divers une confusion qui a graduellement altéré les formes qui distinguaient les premiers habitants de l'Egypte. M. Volney croit cependant avoir retrouvé la trace de ces premiers habitants chez les Cophtes; il les regarde avec raison comme les seuls descendants des anciens Égyptiens. En considérant le visage de beaucoup d'individus de cette race qui habile principalement l'intérieur de l'Egypte, il leur a trouvé un caractère particulier qui a fixé son attention. Les Cophtes ont tous un ton de peau jaunâtre et fumeux que n'ont pas les autres habitants de l'Egypte; tous ont le visage bouffi, les yeux gonflés, le nez écrasé, la lèvre grosse, en un mot une vraie figure de mulâtre, et par cela même semblable à celles que devaient avoir les premiers habitants de l'Egypte descendus des hauteurs de l'Ethiopie. Le Sphinx, ce monument si antique, que le temps et les Turcs ont oublié de détruire, semble appuyer encore cette
conjecture; en voyant cette tête caractérisée nègre, M. Volney - si rappelé ce passage si remarquable d'Hérodote : J'estime que les Cophte* sont une colonie d'Égyptiens, parce que, comme
eux, ils ont la peau noire et les cheveux crépus. Le caractère de la physionomie est dans beaucoup de cas une sorte de témoignage infiniment propre à constater ou à éclaircir l'histoire de l'origine des peuples, c'est une espèce de tradition naturelle. Ne voit-on pas parmi nous, comme l'observe M. Volney, un laps de neuf cents ans n'avoir pu effacer la nuance qui distinguait les habitants des Gaules de ces hommes du Nord qui, sous Charles le Grand, vinrent occuper la plus riche de nos provinces? Les voyageurs qui vont par mer de Normandie en Danemark parlent avec surprise de l'air de famille que conservent encore les habitants de ces deux contrées, malgré les distances des temps et des lieux. M. Volney confirme son opinion par une remarque qui ne nous paraît pas moins frappante que la citation d'Hérodote. La langue des Cophtes a cinq lettres de plus que celle dont on se sert actuellement en Egypte. Le dictionnaire de cette langue antique offre un grand nombre de mots qui, n'ayant aucune analogie avec le grec, l'arabe et le turc, sont comme les débris et les restes de l'ancienne langue égyptienne. Mais ce n'est que dans la liturgie cophte et dans le peu de livres qui leur restent que l'on peut trouver ces signes presque caractéristiques de l'antiquité du langage de ces descendants des premiers Égyptiens. Depuis plus de treize siècles, ce langage est tombé dans unedésuétude qu'ont provoquée les conquérants en dédaignant l'idiome des vaincus, et en ordonnant, ainsi que le fit Oualed Ier, l'usage de l'arabe dans tout son empire. Telle est la cause qui a relégué la langue cophte dans des livres que leurs prêtres même ne lisent guère et cesseront bientôt d'entendre.
À la suite de ces observations, aussi justes qu'intéressantes, M. Volney nous donne un précis de l'histoire des mameluks, de cette milice d'esclaves qui, depuis plusieurs siècles, gouverne despotiquement l'Egypte. C'est la révolution opérée par Djenkis- Kan ique nous appelons Gengis-Kan) qui fut la cause première de l'introduction de cette singulière milice en Egypte. Cette grande calamité qui, après avoir dévasté presque toute l'Asie, désola une partie considérable de l'Europe vers l'an 1218, fut occasionnée par une insulte faite à des marchands qui étaient
sous la protection de ce kan. Elle attira ses armes des bords de la mer Caspienne jusque dans la Russie et le Cuban. Les Tartares, las d'égorger, ramenèrent de ces contrées une foule de jeunes esclaves dont ils remplirent les marchés de l'Asie. Un chef de cesTurcomans qui, des bords de la mer Caspienne, était venu s'emparer de l'Egypte, menacé par les croisés, qui lui avaient imposé un tribut, de se voir enlever un pouvoir dont il avait cessé de se rendre digne, conçut le projet de former de cette foule d'esclaves une milice sur laquelle il pût compter. 11 en fit acheter à bon marché jusqu'à douze mille; ils étaient la plupart Tcherkâsses, Mingréliens et Abazans. Il les fit élever dans les exercices militaires, et en peu de temps il eut une légion des plus beaux et des meilleurs soldats de l'Asie. Mais bientôt cette milice étrangère, semblable aux gardes prétoriennes, fit la loi à son maître. En 1250, dans le même temps du désastre arrivé en Egypte à saint Louis, ces soldats tuèrent le dernier prince turcoman et lui substituèrent un de leurs chefs avec le titre de Sultan, en conservant celui de Mameluk, qui signifie un esclave militaire. Depuis ce temps, sans autre contrat, sans autre droit que l'intérêt du moment, au milieu d'une nation à laquelle ils sont continuellement étrangers, n'ayant jamais eu d'autre règle de conduite et de gouvernement que les habitudes d'une soldatesque effrénée et guerrière, les mameluks, malgré les efforts et la politique de la Porte, sont restés les maîtres de l'Egypte. Mais si l'établissement de cette milice est par lui-même singulier, la manière dont il s'est perpétué en Egypte n'est pas moins étonnante. Depuis 550 ans, nul mameluk n'a donné une lignée subsistante à la seconde génération; tous leurs enfants périssent dans le premier et le second âge. C'est un grand problème que celui qu'offre à résoudre une observation si singulière et si constante. Pourquoi des hommes bien constitués, mariés à des femmes saines, n'ont-ils jamais pu naturaliser sur les bords du Nil un sang formé au pied du Caucase ? Ce phénomène ne tiendrait-il pas aux mêmes causes qui empêchent les plantes d'Europe de fertiliser et de propager leur espèce dans ces mêmes climats? Quand un pays imprime un caractère particulier à tout ce qui lui appartient, il semble que le seul moyen d'y naturaliser les animaux et les plantes est de se ménager une affinité avec le climat en les alliant aux espèces indigènes, et c'est à quoi
les mameluks se sont toujours refusés. Ces esclaves militaires n'ont jamais voulu et ne veulent encore épouser que des femmes nées comme eux sur les bords du Cuban et du Phase, et le moyen qui les perpétue et les multiplie en Egypte est, de nos jours, le même qui les y a établis.
L'histoire des mameluks est suivie de l'histoire d'Ali-Beck. Elle diffère en quelques points de celle que nous avait donnée AI. Savary, qui pour l'embellir s'est permis d'adopter plusieurs contes romanesques sur l'origine et les principales actions de son héros. M. Volney n'accuse point l'auteur des Lettres sur l'Egypte d'avoir imaginé lui-même ces faits, mais il lui reproche de s'être approprié avec une confiance trop aveugle un ouvrage anonyme imprimé à Londres, en 1783, sous le titre de Précis de la révolte d'Ali-Beck. M. Volney était au Caire lorsque les papiers publics rendirent compte des Lettres sur l'Egypte, et il se rappelle que lorsque les négociants qui habitent cette échelle du Levant entendirent parler d'une Marie, femme d'Ali-Beck, d'un Grec Daoud, père de ce conquérant, d'une reconnaissance si semblable à celle de Joseph, tous se regardèrent avec étonnementet finirent par rire des contes que l'on nous fait en Europe. C'est de ces mêmes négociants et surtout d'un Vénitien nommé Rosetti, qui fut l'un des conseillers intimes d'Ali-Beck, le premier auteur de ses liaisons avec les Russes ainsi que de ses projets sur le commerce de l'Inde, que M. Volney annonce tenir tout ce qu'il dit de ce fameux chef des mameluks. Leurs témoignages réunis lui ont assuré qu'Ali-Beck naquit parmi les Abazans, l'un des peuples qui habitent le Caucase et dont les esclaves sont les plus recherchés ; que, transporté au Caire, il fut acheté par Isaac et Yousef, juifs douaniers qui en firent présent à Ibrahim Kiaya ; que c'est cet Ibrahim qui fit la fortune d'Ali et le plaça au rang des vingtquatre Becks. La mort de son patron, arrivée en 1757, ouvrit une libre carrière à ses projets en le faisant succéder à son rang et à ses richesses. Le fond des événements que raconte ensuite M. Volney est, hors le merveilleux qu'il en éloigne toujours, à peu près le même que dans le récit de M. Savary. La seule clilï'éîvnce qui mérite d'être observée, c'est que, selon M. Volney, c'est l'impatience d'Ali-Beck, stimulée par les prédictions de son Kiaya, qui ne lui permit pas d'attendre les secours que M. Rosetti lui avait fait promettre par les Russes, et ce ne sont pas les
Russes qui, ainsi que l'avait dit M. Savary, lui manquèrent de parole. Des lettres du Caire, signées par ses amis, que son compétiteur avait gagnés, lui annonçaient que l'on y était las de sa domination. Sur-le-champ et sans attendre les Russes qui lui demandaient quelque temps pour rassembler le secours qu'ils lui avaient promis, Ali-Beck partit à la tête de huit cents mameluks qui l'avaient suivi en Syrie. Engagé dans les déserts qui séparent Gaza de l'Egypte, il rencontra un corps de mille mameluks d'élite qui l'attendaient ; ce corps était conduit par le jeune Beck Mourad qui, épris de la femme d' Ali-Beck, l'avait obtenue de Mohammad au cas où il lui livrerait la tête de son compétiteur. A peine Mourad eut-il aperçu la poussière qu'élevait l'approche des ennemis, que, fondant sur eux avec sa troupe, il les mit en désordre et, pour comble de bonheur, il rencontra dans la mêlée Ali-Beck, le blessa au front d'un coup de sabre, le prit et le conduisit à Mohammad. M. Volney convient, comme M. Savary, qu'il fut reçu par son vainqueur avec ce repect exagéré si familier aux Turcs, et cette sensibilité que sait si bien feindre leur perfidie, et qu'au bout de trois jours, ses blessures ou le poison terminèrent une destinée qui pendant quelque temps avait fixé l'attention de l'Europe et donné même à beaucoup de politiques l'espérance d'une grande révolution.
M. Volney veut bien qu'Ali-Beck ait été un homme extraordinaire, « mais on s'en fait, dit-il, une idée exagérée quand on le met dans la classe des grands hommes. Ce que racontent de lui les témoins dignes de foi prouve que s'il eut le germe des grandes qualités, le défaut de culture les empêcha de prendre ce développement qui en fait de grandes vertus. On a droit de lui reprocher trois grandes fautes : 1° cette imprudente passion de conquêtes qui épuisa sans fruit ses revenus et ses forces et lui fit négliger l'administration intérieure de son propre pays ; 2° le repos précoce auquel il se livra, ne faisant plus rien que par ses lieutenants, ce qui diminua parmi les mameluks le respect qu'on avait pour lui et enhardit les esprits à la révolte; 3° enfin les richesses excessives qu'il entassa sur la tête de Mohammad, son favori, qui lui procurèrent le crédit dont il abusa. Cependant il faut admirer dans Ali-Beck une qualité qui le distingue de la foule des tyrans qui ont gouverné l'Egypte; si les vices de son éducation l'empêchèrent de connaître la vraie gloire, il est du
moins constant qu'il en eut le désir, et ce désir ne fut jamais celui dos unies vulgaires, »
Le précis des événements qui ont continué d'agiter l'Egypte depuis la mort d'Ali-Beck jusqu'à la fin de 1785 ne présente aucun lait vraiment intéressant. On peut conclure seulement de cet amas d'intrigues, de trahisons, de meurtres et d'horreurs que la possession du Caire n'assure pas à celui qui en est le maître celle de toute l'Egypte; le parti vaincu se retire toujours avec succès au Saïd, dans la haute Egypte, et c'est de ces postes voisins des cataractes du Nil, où il est presque impossible de les forcer, que l'on voit presque toujours les vaincus, appuyés des Arabes, se rapprocher de la capitale de l'Egypte et en chasser à leur tour les vainqueurs. C'est ce que justifient les diverses révolutions arrivées sous les gouvernements d'Ibrahim-Kiaya, d'Ali-Beck, de Mohammad -Beck, et la résistance actuelle de Mourad-Beck et d'Ibrahim- Beck qui bravent de même aujourd'hui dans ces terribles retraites toutes les forces ottomanes commandées par le capitan-pacha.
— Almanach de la Samaritaine l} arec ses prédictions pour Vannée 1181 , à Messieurs les Parisiens. Au château de la Samaritaine. Un volume petit format.
Ce sont douze petites dissertations complètement frivoles sur ce qui se passe ordinairement à Paris, pendant chaque mois, soit au moral, soit au physique. Ces discours sont suivis de prédictions que l'auteur a pu hasarder sans se compromettre. Cette brochure est suivie de quelques jolis contes, de quelques traits de critique assez plaisants, mais le goût le moins sévère en aurait dû proscrire sans doute une foule de gentillesses qui n'ont ni sel ni gaieté, comme d'appeler le mois de mai un petit coquin et de dire que le mois qui le suit est un mois au bainmarie, etc. On a observé, pour justifier l'auteur, qu'il avait peutêtre pensé que la Samaritaine ne devait pas avoir un meilleur ton, attendu que la compagnie qu'elle voit depuis longtemps est très-mêlée.
1. C'est, comme l'on sait, le nom d'une fontaine, sur le Pont-Neuf, où il y avait autrefois une horloge à carillon. (Meister.)
« J'étais à Berlin depuis près d'une année, et je comptais y passer plusieurs mois encore, lorsque j'ai appris la convocation des notables. Aussitôt je me suis dit : Dans cette occasion solennelle, tu payeras le tribut de ton faible talent à ton pays, à ton roi... » C'est ainsi que s'exprime M. le comte de Mirabeau dans l'avertissement qu'il a mis à la tête d'une nouvelle brochure intitulée Dénonciation de l'agiotage au roi et à l'assemblée des notables, par le comte de Mirabeau, avec ces deux vers de Voltaire pour épigraphe :
Pensais-tu qu'un instant ma vertu démentie Mettrait dans la balance un homme et ma patrie?
11 pourra paraître assez gai, du moins à quelques personnes, de voir le patriotisme de M. de Mirabeau faire hommage de son retour en France à un événement qui nous promet une des plus heureuses et des plus importantes révolutions qu'ait encore éprouvées le régime intérieur de la monarchie. Ne voudrait-il pas nous faire compter au nombre des biens attachés à cette grande époque le bonheur de revoir au sein de la patrie l'illustre auteur de tant de beaux pamphlets contre la Compagnie des Eaux, la Banque de Saint-Charles, la Caisse d'Escompte, etc.? Cette prétention, si digne de la modestie du vainqueur de Beaumarchais, prouve au moins que les grands effets ne sont pas toujours produits par les plus petites causes.
Nous nous garderons bien d'entreprendre une analyse suivie de la nouvelle diatribe de M. de Mirabeau; nous nous trouverions forcés de répéter ce que nous avons déjà eu l'honneur de vous dire à l'occasion de ses derniers écrits. L'énergie avec laquelle il attaque encore dans celui-ci la fureur de ce jeu, dont les suites pernicieuses déshonorent et ruinent le commerce, mérite des éloges ; mais le ton continuellement déclamatoire de son style fatigue, et s'oppose par là même souvent à l'effet qu'il voudrait produire. Ce qui peut rendre encore son zèle assez suspect, c'est l'adresse avec laquelle il ne fait tomber les foudres de son éloquence que sur les joueurs à la hausse, quelque
VVRIL 1787. 33
évident qu'il soit qu'il n'y aurait point de joueurs à la hausse s'il n'y avait point de joueurs à la baisse. Une partialité si prononcée n'a pas manqué de faire soupçonner les chefs de ce dernier parti, les Clavière, les Panchaud l et autres, d'avoir encore sollicité cette dernière production au même prix auquel ils avaient obtenu les précédentes.
Un reproche que l'on a bien plus de raison de faire à M. de Mirabeau, et qui porte sur l'objet même de son livre, c'est qu'il se borne uniquement à déclamer contre l'agiotage, sans proposer au gouvernement ou à MM. les notables, pour lesquels il semble surtout avoir voulu écrire, une seule vue, un seul moyen propre à arrêter la frénésie de ce jeu, qu'il condamne avec autant de justice que de violence et d'emportement. Pour prétendre à la reconnaissance due à l'écrivain qui cherche à éclairer son pays, suflirait-il donc de savoir exciter la curiosité maligne du public par les personnalités les plus odieuses, par les invectives les plus dures, par tous les artifices qui appartiennent au génie du libelle? Et pour avoir ensuite l'audace de signer un pareil pamphlet, se croirait-on fort au-dessus de ceux qui, écrivant dans le même genre, se trouveraient encore ou trop de crainte ou trop de pudeur pour afficher un si triste métier avec le mêmecourage ?
Parmi les noms que M. de Mirabeau s'est cru obligé de dévouer cette fois-ci au mépris et à l'indignation publique, c'est celui de l'abbé d'Espagnac qui lui a paru mériter la préférence. On sait que ce jeune ecclésiastique, qui avait annoncé d'abord quelques talents littéraires 2, jeté dans l'agiotage, s'y est acquis véritablement la plus grande célébrité. Il y a un an qu'il n'avait pas cinquante mille francs de fonds; depuis ce temps, il n'a tenu plus d'une fois qu'à lui de réaliser deux ou trois millions. Aujourd'hui la hardiesse de ses spéculations a tellement enveloppé toutes les affaires, les a si étrangement enlacées, y a porté tant de trouble et d'embarras, qu'il est peut-être dans ce moment peu de maisons de banque à Paris dont la fortune ne
i. C'est un homme d'esprit qui a fait banqueroute deux fois. M. de Mirabeau dit que c'est l'homme de nos jours qui sait le mieux concilier la morale et la politique. (Meister.)
2. Il a fait un Éloge de Catinat qui obtint l'accessif à l'Académie française, et quelques Panégyriques de saints, entre autres celui de saint Louis. (Meister.)
xv. 3
3h CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.
soit plus ou moins intéressée au soutien ou à la ruine de son crédit. Le plan à l'aide duquel il est venu à bout de s'emparer de toutes les actions de la nouvelle Compagnie des Indes, et de mettre par là même h sa merci tous les joueurs à la baisse; ce plan qui, en dernier résultat, pourrait bien n'être qu'une escroquerie profondément combinée, est tombé par bonheur et par malheur entre les mains de M. de Mirabeau; il l'a fait imprimer à la suite de son ouvrage, et il faut convenir que ce n'en est ni la partie la moins utile li la moins piquante.
M. de Mirabeau teir^nne son ouvrage par une tirade des plus acres, et où il n'a pas craint de désigner avec la dernière insolence l'homme en place à qui nous devons l'exécution de tant de projets d'utilité publique désirés depuis si longtemps, mais qui, sans l'auguste assemblée faite pour consacrer à jamais le règne bienfaisant de Louis XVI, seraient peut-être encore au rang de ces vaines spéculations que rêve l'amour du bien public, et que l'activité de l'intérêt personnel parvient trop souvent à rendre impraticables. Des gens instruits soutiennent que M. de Calonne aurait pu se garantir des traits de notre moderne Arétin, en lui payant honnêtement tout le mal qu'il a dit de M. Necker; c'est son refus qui lui a valu, dit-on, les traits que voici :
« Vous, que le père de la patrie convoque pour délibérer sur la chose publique, ô vous, les aînés de ses enfants, ah! ne traitez pas de craintes chimériques mes prédictions terribles! Osez montrer au roi leur probabilité dans toute son étendue ! Osez lui dire que nous avons depuis trois ans de trop sûrs indices de ce qu'il nous faut attendre du système des finances sous lequel nous vivons ! Qu'il y va de son bonheur et de sa gloire de n'en pas laisser le plus léger vestige! Que si l'agiotage n'est pas étouffé, et l'administration la plus sévère montrée à tous ceux qui participent au plus déplorable des jeux, le crédit public est perdu, les finances sont irrémédiablement bouleversées, les ressources taries, la banqueroute inévitable. Dites-lui, et son cœur vertueux n'aura pas de peine à vous croire, que clans les fonctions du gouvernement l'habileté exclut l'improbité; que les hommes publics, dont la morale est universellement odieuse, doivent être repoussés, quelque idée qu'on ait pu se former d'ailleurs de leurs prétendus talents ; que le bien dire ne dispense pas du bien faire; que la souplesse de l'esprit, la facilité du tra-
vail. les grâces du style, les préambules élégants, les beaux discours sont autant de pièces de conviction contre le ministre qui expose avec art les bons principes, et les élude ou les insulte dans l'exécution. »
Cette manière de justifier l'épigraphe du livre a déplu au roi; une lettre de cachet, qui l'engageait k aller exercer sa noble censure au château de Saumur, mais dont il a pourtant eu le bonheur d'être prévenu quelques heures d'avance, a forcé M. de Mirabeau à quitter encore une fois sa patrie, et cet acte de justice a beaucoup mieux vengé toutes les personnes qui avaient à se plaindre de lui que l'épigramme suivante, qu'on attribue au prétendu comte de Rivarol :
Puisse ton homélie, ô pesant Mirabeau, Écraser les fripons qui perdent nos affaires! Le voleur converti doit devenir bourreau, Et prêcher sur l'échelle en rouant ses confrères.