‹ Correspondance littéraire (volume 2)Chapitre 78 sur 167 · U>IT L · texte numérisé non relu

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trois innocents condamnes à la roue par le premier tribunal du royaume, et que le bonheur de les avoir sauvés console bien sans doute et des inimitiés et du décret que lui valurent son zèle et sa constance. Plusieurs de ces Lettres ont déjà paru, quelques-unes même dans les notes de ses mémoires; l'auteur n'a donc guère eu l'intention de garder l'anonyme, pas même en taisant dire à son éditeur dans l'avertissement : « On les a attribuées à un magistrat, mais cette foule de gens qui se connaissent en style ne s'y trompera point. »

L'avertissement de cet éditeur est remarquable. Il avoue d'abord modestement que « ceci n'est point un voyage d'Italie, mais un voyage en Italie; l'auteur, à mesure que les objets parai— aient sous ses yeux, communiquait à sa famille et à ses amis quelques-unes tirs impressions qu'il recevait; voilà ces Lettres... n II prévoit ensuite plusieurs reproches que beaucoup d'écrivains ne craindraient guère d'avoir mérités. « On reprochera peut-être à l'auteur d'avoir écrit avec un certain enthousiasme, avec sensibilité: mais souvent il a écrit en présence même des objets, et il a le malheur de sentir. [Quel malheur!] On pourra encore accuser le style d'être quelquefois poétique. Comment donc décrire un tableau sans en faire un? » Que répondre à tant de modestie?

Les torts que des lecteurs sans partialité ont remarqués dans cet ouvrage ne sont pas précisément ceux dont l'auteur et ses amis conviennent avec une naïveté si facile ; mais ces torts -raient encore plus réels, qu'ils ne pourraient détruire l'intérêt qu'inspire la lecture de ces Lettres par une foule d'idées ingénieuses, d'observations fines et profondes, de sentiments délicats exprimés trop souvent sans doute avec recherche, mais quelquefois aussi avec l'originalité la plus énergique et la plus heureuse.

On est .tenté de croire que, dans ses observations comme dans ses descriptions , l'auteur a souvent essayé de saisir la manière de Sterne, mais comme il a senti qu'il avait beaucoup moins de talent , il a voulu du moins avoir beaucoup plus d'esprit, et sous ce double rapport, il est tour à tour fort au-des-us et fort au-dessous de son modèle. Quelquefois il s élève a la hauteur de .Montesquieu, à la chaleur de Jean-Jacques, mais l'instant d'après il retombe dans une petite manière

remplie d'affectation et de mauvais goût; à force de cherchera donner aux moindres détails de l' effet et de l'éclat, il a fait perdre à l'ensemble de ses tableaux cette pureté de trait, cette unité de ton qu'il sait si bien apprécier lui-même clans les chefsd'œuvre du génie et des arts. En jugeant presque tout ce qu'il voit d'après les meilleurs principes, comment a-t-il pu s'en éloigner à ce point dans la manière d'exprimer et son jugement et ses impressions?

La vérité, qui nous paraît manquer souvent au style de M. Dupaty, ne manquerait-elle pas quelquefois aussi à ses observations? Il prétend qu'un événement singulier plongea, il y a quelque temps, les galériens de Toulon dans le plus profond désespoir. « L'intendant de la marine, dit-il, reçoit l'ordre de séparer en trois classes les déserteurs, les contrebandiers et les criminels. Il semble que les déserteurs et les contrebandiers auraient dû bénir cette séparation; leur désespoir fut extrême. Tous les galériens, en effet, ajoute-t-il, se voient du même œil; car le malheur est comme la mort, il met de niveau tous les hommes... Réfléchissez sur ceci; fouillez ces nouvelles profondeurs du cœur humain. » Avant de fouiller, avant de réfléchir, avant de croire, ne serait-il pas convenable de s'assurer plus exactement de la vérité du fait? Des circonstances particulières peuvent sans doute rapprocher, dans le malheur, des hommes d'une espèce absolument différente; mais est-il vrai que le malheur mette de niveau tous les hommes, le plus coupable comme celui qui l'est le moins? C'est là, ce me semble, l'exagération d'une fausse pitié.

Lorsque, pour décrire le fameux Incendie (Ici Borgo, par Raphaël, l'auteur commence par dire : « Le feu prit hier pendant la nuit clans la place de Saint-Pierre, à côté du Vatican... Je m'en revenais chez moi, à la place d'Espagne, etc.. » comment n' a-t-il pas senti que l'effet d'une pareille fiction, au lieu d'être un moyen de frapper l'attention, n'était propre qu'à la déjouer, et que, bien loin de porter l'admiration au comble, il ne donne à ses lecteurs que la plus sotte surprise du monde, quand il termine sa longue description en récit par cette magnifique exclamation : « Ah ! que ce tableau de Raphaël, que l'on voit au Vatican, est admirable!... » Voilà précisément ce qu'on appelle faire de l'imagination comme on fait de l'esprit.

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