‹ Correspondance littéraire (volume 2)Chapitre 93 sur 167 · A LA TLACE DE M. LE MARQUIS DE CHASTELLUX · texte numérisé non relu

A LA TLACE DE M. LE MARQUIS DE CHASTELLUX

Au cercle académique, en dépit des méchants,

Avec éclat je suis sûr de paraître :

A mes ordres toujours j'ai douze présidents,

Pour m'enseigner au moins quarante maîtres,

Pour m'imprimer soixante correcteurs,

Pour m'applaudir quatre-vingts auditeurs.

— L'Entrevue, comédie en un acte et envers, par M. Vigée, secrétaire du cabinet de Madame (l'auteur de la Fausse Coquette, de la Belle-Mère, etc.), a été représentée pour la première fois par les Comédiens français, le samedi 6 décembre. Le sujet de cette petite pièce est tiré d'un conte de M. Imbert, et ce conte n'est qu'une assez faible imitation d'une scène arrivée à feu M. de Voyer avec sa femme.

— Un des écrits qui méritent le plus d'être distingués dans la foule des ouvrages que fait éclore chaque jour la fermentation actuelle des esprits est le Mémoire pour le peuple français, de M. Cérutti. On en a fait deux éditions en moins de quinze jours. A la tête de la seconde se trouve un Discours adressé à la mémoire auguste de feu monseigneur le Dauphin, père du roi. Ce discours, où l'auteur examine les principes exposés dans le Mémoire des princes, nous a paru un chef-d'œuvre de raison et de sensibilité.

« Quel est, dit-il, l'intérêt du tiers état? Le bien de la nation. Le peuple est le seul corps qui ne vive pas d'abus et qui en meure quelquefois. Voilà toute la cause populaire renfermée en un seul principe... Des grands que le peuple honore viennent

de l'accuser devant le trône de vouloir renverser la monarchie par ses téméraires demandes; et que demande-t-il? ce que la noblesse, ce que le clergé, ce que la magistrature avaient demandé avant lui, et semblaient demander pour lui, la liberté publique et la réforme nationale.

« On dit que le peuple conspire de tout côté contre la noblesse, le clergé, la magistrature. Voici la conspiration : exclu des emplois brillants de l'armée, il ne lui est permis que d'y mourir; exclu des hautes dignités de l'Église, il ne lui est permis que d'y travailler; exclu des places importantes des tribunaux, il ne lui est permis que d'y solliciter ; exclu du partage égal de l'autorité législative dans les étals généraux, il ne lui sera permis que d'y payer à genoux : voici la conspiration du tiers -état; voici celle des deux premiers ordres. Le roi les a rassemblés deux fois autour de lui pour les consulter sur les intérêts du trône et de la nation : qu'ont fait les notables en 1787? ils ont défendu leurs privilèges contre le trône; qu'ont fait les notables en 1788? ils ont défendu leurs privilèges contre la nation. Le trône n'a donc d'ami que la nation, et la nation d'ami que le trône.

« On soutient que la noblesse a placé la couronne sur le front de Hugues Capet. La nation était bien plus disposée alors à démembrer le trône qu'à le donner... On soutient encore que la noblesse seule a rétabli le sceptre dans les mains de Charles VII ; mais Jeanne d'Arc, qui opéra cette révolution inattendue, l'armée qui combattit sous cette héroïne, les villes, les hameaux qui se soulevèrent contre l'usurpateur étranger, étaient-ils la noblesse? Mais la noblesse, qui avait appelé les Anglais, le duc de Bourgogne, qui avait fomenté les partis, l'évêque de Beauvais, qui précipita sur un bûcher infâme la libératrice de Charles VII et du royaume, étaient-ils le peuple? etc.

« Ils disent que la noblesse se croirait dégradée si elle paraissait en équilibre avec le tiers état. Quoi ! cinq à six cent mille hommes se croiraient dégradés de paraître en équilibre avec vingt-quatre millions d'hommes!... La France, qui pendant deux cents ans avait adopté le même équilibre, avait donc dégradé ses nobles pendant deux cents ans ?... Les enseignes romaines, sur lesquelles le monde entier lisait ces mots : Senatus populusque liomanus, dégradaient donc le sénat romain aux yeux du

monde entier?... La philosophie, qui rapproche les humains, dégrade donc les humains? La religion, qui leur ordonne de fraterniser, ordonne donc qu'ils se dégradent? El vous-même, prince religieux et philosophe, quand vous prononciez l'éloge du tiers état, vous prononciez donc la dégradation des deux premiers ordres? Votre ombre généreuse et sensible s'indigne et s'afflige d'une pareille expression... Elle s'indigne et s'alîlige de voir qu'au moment du danger public, au moment de réunir tous les secours, au moment d'accueillir toutes les lumières, ceux qui en ont les obscurcissent, sèment les terreurs au lieu de clartés, portent les di\ isions au lieu de secours, accélèrent le danger au lieu de le suspendre, menacent d'une scission formidable les esprits qu'ils pouvaient calmer... Ombre auguste et tutélaire, c'est à vous seule qu'il appartiendrait de dire au monarque héritier de vos sentiments : « Vous avez promis de faire le bonheur de « vingt-six millions d'hommes, et cinq à six cent mille exigent « de vous le sacrifice ce tous les autres ! c'est comme s'ils vous « demandaient d'abdiquer votre empire, car les nobles composent « votre empire et le tiers état votre puissance, etc. »

— Il y a eu près de mille pétitions des différentes municipalités et corporations du royaume, pour obtenir du roi une représentation plus égale à la prochaine assemblée des états généraux qu'à ceux de 1614. Celle des habitants de Paris a été rédigée par un docteur en médecine, M. Guillotin ; on en avait envoyé un exemplaire à tous les notaires de Paris, avec une lettre qui les invitait à recevoir la signature de tous les bourgeois qui jugeraient à propos de la déposer entre leurs mains. Le Parlement, ayant désapprouvé la forme de cette réclamation, a mandé les syndics des notaires et le docteur Guillotin, pour rendre compte à la cour de leur conduite; elle était si simple qu'ils n'ont pas eu beaucoup de peine à la justifier. La cour a cependant ordonné que lesdites pétitions fussent apportées au greffe, et défendu de répandre à l'avenir de semblables lettres et avertissements. « Le Parlement est bien mal, disaient ce jour-là nos faiseurs de calembours. — Comment? — On doit le présumer, puisqu'il vient de faire appeler le notaire et le médecin. »

In gentilhomme des états du Dauphiné disait, pour soutenir la primatie de sa noblesse : « Songez à tout le sang que la noblesse a versé dans les batailles. » Un homme du tiers état lui xv. 24

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répondit : « et le sang du peuple versé en même temps était-il de l'eau ? »

M. l'abbé de Mably croyait que le système anglais ne durerait pas dix ans, et que le sénat de la Suède serait à jamais durable. L'ouvrage dans lequel il faisait cette belle prophétie n'était pas encore achevé d'être imprimé que le sénat de la Suède n'existait plus. On l'en avertit; il répondit : « Le roi de Suède peut changer son pays, mais non mon livre. »

Ces trois anecdotes sont tirées des notes du Mémoire pour le peuple français.

— Voyage du jeune Anacharsis en Grâce, dans le milieu du quatrième siècle avant l'ère, vidgairc, par M. l'abbé Barthélémy. Quatre volumes in-Zi°, et sept volumes in-8°. Ce grand ouvrage, commencé en 1757, vient enfin d'être publié, et ne paraît pas indigne de la haute attente qu'on en avait conçue. Ce n'est ni un poëme, ni un roman : l'érudition semble y tenir l'imagination par la lisière, mais il est difficile de rassembler dans un cadre plus intéressant tout ce l'on sait et tout ce que l'on a pu deviner sur l'histoire, les mœurs, les usages et les arts de la Grèce.

— Ofiurrcs complètes de Gilbert. Un petit volume in-8°. Ce petit recueil fera regretter sans doute que l'auteur, né avec un vrai talent pour la poésie, soit mort si jeune, si malheureux, et qu'il n'ait pas fait un meilleur emploi des dons qu'il avait reçus de la nature. Dans quelques-unes de ses odes on trouve de superbes images; dans ses satires, plusieurs traits dignes de Juvénal ; en général, une excellente facture de vers, des expressions hardies, énergiques, quelquefois forcées, mais souvent trèsheureuses.

— Nous nous sommes trouvés forcés de renvoyer à l'ordinaire prochain l'analyse de Démophon. tragédie lyrique en trois actes de M.Marmontel, représentée pour la première fois sur le théâtre de l'Opéra, le vendredi 5 décembre. La musique est d'un jeune Italien, M. Cherubini. Quoique cet ouvrage ait déjà eu quelques représentations, le succès en paraît encore assez indécis.

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