Lettre publiée par M. Preats
s*y point soumettre, qu'il ne voulut jamais être sondé» de peur d'acquérir la certitude de son mal. Son légataire a cru devoir se permettre, sire, d'écrire à Votre Majesté à l'occasion de ce triste événement ; il m'a envoyé sa lettre sous cachet volant, et je la mets, dans l'état où je l'ai reçue, aux pieds de Votre Majesté.
11 ne m'appartient pas de seconder le vœu du marquis de Condorcet, qui voudrait que son ami, après avoir été toute sa vie protégé par Votre Majesté, lui dût encore après sa mort un monument qui crevât les yeux des prêtres. Je suis trop profane et trop hérétique pour me mêler d'affaires ecclésiastiques. A la vérité. Votre Majesté nous appartient à nous autres hérétiques; pour aucun trésor du monde nous ne voudrions la céder à l'Église soi-disant universelle ou catholique ; mais les âmes dévotes disent que le chef auguste de tant d'évêques et de prêtres de la communion romaine, quoique fidèlement attaché à notre Église orthodoxe protestante, a un droit incontestable de placer les monuments de sa bienfaisance royale dans toutes les églises et chapelles de la terre. Je ne suis pas un casuiste assez subtil pour me mêler de questions si délicates.
Je suis, avec le plus profond respect, etc.
Le 24 janvier 1784.
Sire,
Tandis que je m'apprête à célébrer un des jours les plus augustes et les plus solennels de mon calendrier et de celui de la gloire, je crains que Votre Majesté n'ait déjà quitté sa capitale pour retourner dans cette retraite sur laquelle les yeux de l'Europe sont fixés depuis plus de quarante ans. C'est donc là que je vais porter, aux pieds d'un monarque plus courbé sous le fardeau des lauriers de toute espèce que sous le poids des années, mon hommage, mes vœux et mon encens ; c'est là aussi que je vais déposer ma reconnaissance de la lettre dont ce monarque comblé de gloire m'a honoré le 16 du mois dernier.
Les soins que je me suis donnés, sire, par soumission et par obéissance, pour me priver, ainsi que mon siècle, du trésor que M. d'Alembert possédait, sont un crime de lèse-société que mon respect pour les ordres de Votre Majesté m'a forcé de commettre.
Il est impossible que cette correspondance soit soustraite à Tempressement de la postérité, et qu'elle ne jouisse de ce trésor avec toute la publicité possible. N'ai-je donc pas fait un beau chef-d'œuvre de me la soustraire à moi et à mes contemporains, c*es1>-àr-dire à tout ce qui m'intéresse, pour la conserver soigneusement à une postérité à laquelle je ne m'intéresse en aucune façon ? Aussi j'avoue à mon honneur et gloire que, tout en obéissant, j'ai formé et je forme encore le vœu secret qu'il plaise à la divine Providence de rendre toutes mes démarches inutiles et de gratifier le monde de ce que j'ai travaillé à lui dérober.
Je doute bien fort que je fatigue jamais les yeux de Votre Majesté avec ce que la littérature française produit d'intéressant. Depuis la mort de Voltaire, un vaste silence règne dans ces contrées, et nous rappelle à chaque instant nos pertes et notre pauvreté. Il a paru un petit roman de M. de Montesquieu, que son fils s'est enfin déterminé à publier trente ans après sa mort. Le plan de ce petit ouvrage n'est pas un chef-d'œuvre de sagesse; mais la touche en est brillante et pleine de grâce, les détails ingénieux, piquants et philosophiques ; et l'on reconnaît partout la plume de l'illnstre auteur des Lettres persanes. Nous ne sommes actuellement occupés que de globes aérostatiques, et M. le marquis de Condorcet, secrétaire perpétuel de notre Académie royale des sciences, m'a chargé, sire, de porter aux pieds de Votre Majesté deux exemplaires du rapport qui lui a été fait de ces machines dont il est tant question depuis trois mois. L'un de ces exemplaires est pour le monarque protecteur à qui l'Académie de Paris ose présenter cet hommage ; l'autre est pour son Académie royale de Berlin.
Je suis, avec le plus profond respect, etc.
Paris, 23 juin 1784.
Sire,
M. le marquis de Condorcet, secrétaire perpétuel de l'Académie royale des sciences, m' ayant de nouveau choisi pour son commissionnaire, pour porter aux pieds de Votre Majesté le paquet ci-joint, j'ai une sorte de droit à ne point l'expédier sans y ajouter l'honmiage de mon constant et profond respect ; j'ai voulu
attendre la fin des travaux militaires de Votre Majesté avant de l'oser importuner. Je calcule, sire, que le roi est revenu le 12 à Sans-Souci en parfaite santé, que là, après avoir réglé les divers départements de ses ministres, il se rendra au Nouveau-Palais, où la philosophie, les arts et les lettres occuperont pendant quelques semaines ses loisirs, et où il me sera plus pardonnable que dans aucun autre temps de Tannée de lui dérober un moment.
M. le prince de Lambesc et M. le prince de Vaudemont m'ont rendu le compte le plus satisfaisant sur la santé de Votre Majesté. Ils ont été pénétrés de l'accueil qu'un monarque surchai^é de gloire a daigné leur faire, et leur mère. M™' la comtesse de Brionne, une des femmes les plus distinguées de France sous tous les [rappoits, en a été bien heureuse. J'en ai presque reçu des compliments, et le bonheur dont ma vie a été honorée à diverses époques d'avoir approché Votre Majesté me met en liaison avec tous ceux qui jouissent successivement du même bonheur et m'établit une espèce d'intimité avec eux. Les princes de Lorraine ont été si enflammés de l'amour de leur métier à la vue des manœuvres de Potsdam et de Berlin, qu'ils se sont rendus directement à leurs régiments sans paraître à la éour, aux fêtes occasionnées par la présence du roi de Suède.
J'ai eu l'honneur de voir ce prince qui, par le sang, appartient de si près à Votre Majesté, successivement sur le théâtre de Paris et de Versailles, sur celui de Pétersbourg, sur celui de Stockholm, et je le retrouve ici, à sa sortie des ruines de Rome et du Capitole. On lui a donné aujourd'hui le spectacle d'un globe aérostatique à Versailles, monté par deux voyageurs aériens que le vent a portés très- vite de Versailles à Chantilly. La lettre, sire, dont Votre Majesté m'a honoré le 14 février a prêché un converti sur ces globes. Je ne doute pas qu'ici ou ailleurs il n'arrive quelques accidents graves, que l'étourderie et la légèreté n'auront pas prévus. D'ailleurs, tant qu'on n*aura pas trouvé le moyen de diriger ces machines, un autre de les rendre plus solides, moins perméables, sans nuire à leur légèreté, enfin, un troisième de faire toute l'opération à meilleur marché, je regarde,, avec Votre Majesté, cette découverte comme à peu près inutile à toute autre chose qu'à des objets d'amusement. Le plus beau siècle de l'éloquence et de la poésie a fini en France, et tous les trônes sont restés vides, parce que la loi éternelle veut que tout
finisse. La géométrie et les sciences exactes n'ont pas peut-être chassé les beaux-arts , mais les ont remplacés après leur départ, parce qu'il est plus aisé de faire avec exactitude une expérience de physique que d'avoir du génie. La poésie et l'éloquence sont des vagabondes qui aiment à voyager et à changer de climat ; je les soupçonne de vouloir s'établir pour quelque temps en Allemagne. Cependant, avoir tous les vers dont nous accablons M. le comte de Haga, on est loin de soupçonner que nous soyons menacés de disette. Le mal est que, quoique brillant dans le Mercure de France^ il n'est pas bien sûr qu'aucun de ces vers aille à la postérité.
Je suis, etc.
Le 12 Juin 1785.
Sire,
11 faut respecter le repos des dieux et les travaux des rois. En vertu de cet axiome irrévocable, je ne me suis pas permis de répondre tout de suite à la lettre dont Votre Majesté m'a honoré le 11 du mois dernier *, et j'ai même un peu retardé la lettre que le marquis de Condorcet avait confiée à mes soins. Mais je calcule, sire, que Votre Majesté va être de retour aujourd'hui au château de Sans-Souci, et, après avoir réglé les affaires de ses départements, goûter un instant de repos dans le sein de la philosophie et de l'amitié; c'est le moment où les élus du paradis terrestre peuvent se montrer avec un peu plus de confiance aux pieds de Mars en repos. Mon commettant, le marquis de Condorcet, m'avait remis avec sa lettre un gi*os volume in-A^ qu'il vient de publier, et dont il ose faire hommage à Votre Majesté. Comme je ne pouvais enfermer ce volume dans une lettre, je l'ai fait remettre à M. de Rougemont, qui m'a promis de le faire parvenir à sa glorieuse destination. Un profane conmie moi, étranger à tous les mystères de la géométrie, n'a pas même le droit d'ouvrir, encore moins de feuilleter un ouvrage de la nature de celui de M. de Condorcet ; tout ce qu'il peut se permettre, c'est de parcourir le discours préliminaire assez étendu , et qu'on peut se flatter de comprendre à peu près, sans être initié dans les mystères de la haute science*