‹ Correspondance littéraire (volume 3)Chapitre 122 sur 354 · A VOLTAIRE · texte numérisé non relu

A VOLTAIRE

A Paris, ce 5 septembre.

L'archange Gabriel, le messager du grand Prophète, envoyé du vrai Dieu à ses élus, est apparu au petit prophète de Bohême et lui a porté les douces paroles de l'homme de Dieu avec deux exemplaires de Y Évangile de Jean Meslier, Frère le Bohémien, qui ne le cède en zèle à personne^ a aussitôt disposé d'un de ces exemplaires en faveur de Catherine, impératrice de toutes les Russies, digne de connaître la raison, et qui promet un règne de justice et de vérité pour la consolation des fidèles, lorsque son trône sera affermi.

Mais vous n'ignorez pas, homme de Dieu, que le saint des Délices est bien un autre saint que celui d'Étrepigny. Les fidèles ont appris qu'il existe un Dictionnaire philosophique, un précieux Vade mecum que tout élu doit porter dans sa poche, et versare

i. Le brouillon de cette lettre est autographe. (Choron etTHoar.) — La mention des ExtrcUU des sentiments de Jean Meslier, dont Voltaire donna une seconde édition en 1765, et celle du Dictionnaire philosophique, qui reparut également augmentée la même année, permettent d'assigner à cette lettre la date de 1765.

diurna nociumaque manu. Dieu me fasse la grâce d'en accrocher un assez grand nombre pour satisfaire tous ceux de ma connaissance qui ont faim et soif du verbe qui vivifie ! Cela n'est pas possible par la poste; mais il y a d'honnêtes voyageurs q[ui sauraient bien trouver la rue Neuve-^le-Luxembourg à Paris. M. Turretin, ce digne frère, fils d'un célèbre prêtre, doit nous revenir bientôt. Je ne puis refuser cet évangile salutaire, ni à cette autocratrice des Russies, ni à cette grande et aimable reine de Suède, digne de l'hommage de tous les philosophes, ni à une certaine princesse héréditaire de Hesse-Darmstadt dont l'esprit, plein de force et d'élévation, demande une nourriture solide» ni à une certaine princesse de Nassau-Saarbruck, remplie de goût pour la vérité et pour la philosophie. Quant à M'"* la duchesse de Saxe-Gotha, que tous les cœurs adorent, elle me mande que le princeps philosophorum a eu l'attention de lui en envoyer un ; qu'elle en a fait le profit de son âme, et l'édification de tous ceux qui, autour d'elle, sont dignes de connaître la vérité.

Mon très-cher, très-grand et illustre maître, il faut pourtant que nous autres hérétiques ayons un avantage réel sur vous autres du giron de l'Église ; car, sans parler du philosophe cou-ronné, voilà un assez grand nombre de princesses que je vous nomme qui cultivent toutes la raison, qui se moquent toutes des préjugés; et vous seriez assez embarrassé de me nommer un nombre égal de princes de votre sainte conmiunion qui puissent lire le divin Dictionnaire sans se scandaliser; je n'en excepte pas même voti*e électeur Palatin, que vous avez élevé à la brochette. C'est que votre sainte religion n'est propre qu'à sauver les gens. Ah ! si Dieu, dans son courroux, avait voulu donner les Français à tous les diables, et que votre héros Henri eût réussi à pervertir son royaume, vous seriez aujourd'hui le premier comme le plus aimable peuple de l'Europe ; mais pour entrer dans le royaume des cieux, je crains bien que vous ne soyez encore longtemps pédants et jansénistes, malgré cette foule de bons travailleurs que le Seigneur a envoyés dans sa vigne en ces derniers temps.

Qu'il nous conserve dans sa bonté celui qui nous est le plus nécessaire, qui nous instruit, qui nous amuse, qui nous console, qui, à ce que prétend M"'* la duchesse de Saxe-Gotha, nous enchante lors même qu'il nous dit que nous sommes des ignorants et des imbéciles.

Je vous prie, monsieur, d'agréer mon respect pour vous et pour M"* Denis. Madame votre philosophe vous supplie de recevoir ses hommages. Le digne frère Gabriel se prépare à nous quitter; mais ce n'est pas encore pour retourner auprès de vous. Que le diable emporte le Belzébuth caché qui a voulu semer la zizanie; ce n'est pas être l'ami des frères Cramer. J'ai dit dans le temps à frère Vingtième ^ ce que j'en pensais.

AU même'.

Paris, 8 décembre 1770.

Je remercie la main bienfaisante à qui je dois YÉpiire à r Empereur de la Chine y qui a été copiée ici quelques milliers de fois avant d'arriver imprimée. Je dépose au greffe de l'immortalité établi à Femey la lettre du roi de Prusse que Sa Majesté ne demande pas mieux que de savoir entre vos mains ; on m'assure même, très-cher et illustre patriarche, que tout ce qui a passé au sceau de Femey est reçu avec transport et enthousiasme à Potsdam et à Sans^ouci, et on me le répète comme si je ne le savais pas. Vous m'apprenez en revanche que c'est moi qui apprends aux rois de Prusse et de Pologne ce qu'il faut qu'ils disent de vous. Je ne m'en doutais pas, et me voilà en droit de me mettre à côté de l'inmiortel évèque du Puy dans la balance où vous pesez les grands hommes de notre siècle.

Vous direz de ce siècle tout ce qu'il vous plaira : comme c'est vous qui l'avez créé, comme il ne portera d'autre nom que le vôtre, la postérité vous accordera volontiers le droit d'en faire les honneurs et d'en dire plus de mal qu'il n'y en a. J'avoue que, dès que vous avez la bonne foi de vous oublier dans la balance, les prélats du Puy et leur séquelle pourraient bien l'emporter. Tous les trônes de l'Europe, tous les princes du côté du Nord et de rOrient, sans excepter même les jeunes princes de la maison d'Autriche, professent de coeur et de bouche le rituel de Femey; mais votre lettre me persuade que celui du Puy pourra bien avoir

i. DamilayiUe.

%. Inédite. Collection E.-J.-B. Rathery.

la préférence. Je ne sais quand ni où. J'ai le malheur, très-cher et illustre patriarche, d'être assez content de ce siècle, et je crains, puisqu'on vous a laissé faire, qu'il n'y ait avec le temps qpielques sottises de moins, ce qui pourrait entraîner la fm du monde*

Vous nous avez renvoyé frère d'Alembert, en bien meilleure santé ; c'est que vous êtes le Christ de ce temps-ci : qui vous touchez, guérit. Que ne suis-je malade pour avoir le droit d'aller chercher ma guérison !

Nous avons vu cette semaine un nouvel acteur, élève de M"^ Clairon, débuter dans le rôle de Zamore^ Je crains qu'il ne remplace pas Le Kain. Ce siècle, je l'avoue, n'est pas celui des remplacements : aussi ferons-nous bien de garder ce que nous avons. Le Kain va reparaître. On le dit rétabli. H"* Vestris fait des progrès considérables. Elle a été applaudie avec transport et avec justice dans le rôle d'Alzire. Ceux qui nous reprochent de ne plus aimer la tragédie n'ont pas tout à fait raison. Quoique le nouvel acteur n'ait pas réussi en général, on n'aurait pas trouvé la place d'une épingle dans la salle, et l'assemblée était formée de tout ce qu'il y a d'illustre et de considérable en France. Si vous avez dans vos domaines un poète qui fasse des pièces comme AlzirCy vous pouvez nous l'envoyer hardiment et l'assurer qu'en dépit de l'esprit philosophique, il court risque de se faire admirer.

Agréez, illustre et respectable patriarche, les vœux que je fais pour votre conservation, c'est-à-dire pour la durée de votre gloire, et l'hommage de mon respect et de mon attachement.

Pétersbourg, le 10 noyembre 1773.

Les deux premiers objets, madame, qui ont frappé mes yeux à Pétersbourg, c'est votre lettre et l'impératrice. Je suis arrivé

l.Larive, qui avait débuté, le 3 décembre 1770, dansai Ixire. 2. Publiée à la suite des Éloges de If"" Geoffrin par d'Âlombert, Thomas et MoreUet (1812, In-S»).

à huit heures du soir. Le lendemain, à onze heures, j'ai reçu votre lettre. À midi, j'ai fait la révérence à Sa Majesté, et je lui ai baisé la main avec le respect qu'on doit à la main auguste qui tient les rênes d'un grand empire, et avec le plaisir qu'on a d'approcher ses lèvres d'une belle main de fenmie. Quant à votre lettre, madame, qui a pris le pas sur l'impératrice, elle m'fi horriblement choqué. Au lieu de laisser ce fatal de sur l'adresse, vous l'avez fourré dans le texte, vous l'avez fricassé de toutes les manières ; tantôt vous l'avez souligné, tantôt vous l'avez oublié exprès, afin de le camper au-dessus en interligne. Votre malice de Satan s'en est donné tant qu'elle a pu ; mais votre ami l'empereur Joseph me vengera. C'est lui qui est insulté dans ma personne. La première fois, madame, qu'il vous arrivera de passer le Rhin et de mettre le pied dans l'empire, je vous ferai payer, pour ce seul méfait, une amende de cinquante marcs d'or, ainsi que je le prouverai par mon diplôme enfermé dans un tiroir à Paris, dont j'ai la clef dans ma poche à Pétersbourg. L'impératrice qui, par parenthèse, quand elle dit aux autres qu'elle me trouve aimable, m'appelle M. Grimm et non M. de Grimm, me combla de mille bontés dès le premier jour. Sa Majesté, après s'être entretenue quelque temps avec moi, me fit ordonner de rester à dîner. 11 y avait à cette table, indépendamment du grand-duc et de la famille de Daimstadt, une douzsdne des premiers personnages de l'empire. Je me fourrai, comme je pus, dans un coin ; mais l'impératrice ne ménagea pas ma timidité; elle me demanda, d'un bout de la table à l'autre, si je ne me trouvais pas bien loin du Palais-Royal. Je lui balbultiai que j'avais l'ingratitude de n'y pas penser en ce moment. Au dessert, elle m'envoya, par un page, une pomme transparente qui est particulière à ce pays-ci ; et après dîner, elle me dit en me souriant : « J'ai été bien loin de vous, mais j'espère qu'il n'en sera pas toujours de même. » Voilà, madame, un échantillon du traitement qu'elle fait aux gens fourvoyés du Palais-Royal. J'ai eu l'honneur de la voir presque tous les jours, de dîner deux ou trois fois avec elle; et, ce qui vaut au-dessus de tout, de causer encore quelquefois le soir une heure et demie, deux heures de suite, tête à tête dans son cabinet. Là, il faut se camper dans un bon fauteuil, en face du canapé impérial et de la souveraine de toutes les Russies; et quelque étrange que cela

paraisse à M. de Grimm, il n'y a point de deqm tienne, et il faut se soumettre à l'étiquette. Là, on cause, on babille de choses sérieuses, gaies, graves, frivoles, souvent ti-ës-gaiement de choses graves, très-gravement de choses gaies, en vertu des lois de toute bonne conversation qui exige pour se soutaiir une grande variété de tons. Et puis, Sa Majesté dit bonsoir. Nous avons jasé ce soir comme des pies borgnes. C'est, je vous assure, une charmante femme, dont la maison manque à Pans. Vous y iriez souvent faire la police ; M. l'ambassadeur de Naples n'en bougerait ; il n'y aurait point de pluie, ni de ruisseau de la rue Saint-Honoré qui nous empêchât, M. de Burigny et moi, d'y passer la soirée. On jurerait qu'elle n'a autre chose à faire au monde que d'être aimable, et l'on ne se douterait pas, en mille ans^ qu'elle a un empire à gouverner; elle appelle cela son gagne-pain. Nous prenons, madame, la liberté, ne vous en déplaise, de parler quelquefois de vous. J*ai prêché à Sa Majesté votre sermon sur la nécessité et la commodité de l'ingratitude pour les bienfaiteurs; elle l'a trouvé profond et beau. Vous allez me crier de quoi je me mêle, que vous ne voulez pas qu'on prêche vos sermons, qu'on conte vos contes, qu'on touche à vos pincettes, etc., etc. À propos de pincettes, je suis bien aise de vous dire que le général Betzki vous a volé une paire de badines. Je les ai reconnues à leur physionomie, et il n'a pu nier son vol. Il les emporta un jour sous son habit, tandis que vous lui criiez de l'autre chambre : « Ne touchez à rien. » Il s'en porte fort bien, et je l'ai trouvé rajeuni. En attendant. Sa Majesté m'a ordonné très-expressément de vous faire ses compliments. Je m'en acquitte, et vous supplie de m'en fournir le reçu pour ma décharge; et, pour qu'il ne vous reste point de prétexte, j'ai l'honneur de vous renvoyer votre enveloppe pour vous en souvenir une seconde fois, car nous connaissons tous les deux le prix du papier.

Une ou deux fois la semaine, l'impératrice dîne dans son Ermitage attenant le palais, et communiquant à son appartement. C'est là que sont ses immenses trésors en peinture ; c'est là qu'on trouve un jardin d'été et un jardin d'hiver de plain-pied avec l'appartement au premier étage. L'entrée de l'Ermitage rend tout le monde égal : on quitte son rang, son épée, son chapeau à la porte. C'est comme chez vous, madame, excepté qu'on n'est

pas grondé ; il n'y a pas là un soupçon d'impératrice. Dans la salle à manger il y a deux tables, l'une à côté de l'autre, chacune de dix couverts. Le service se fait par machines ; ainsi, point de valets derrière les chaises; et le lieutenant de police est fort attrapé, car il ne peut pas faire un seul rapport à Sa Majesté de ce qui se dit pendant ces dlners-là. Les places se tirent au sort, et l'impératrice est souvent placée au coin de la table, tandis que M. Grimm, ou un autre homme de son importance, occupe la place du milieu. Malgré tout cela, elle n'est ni plus ni moins qu'impératrice de Russie, et elle le prouve par un grand nombre d'établissements vraiment impériaux qui lui doivent leur fondation, et dont le but n'est pas petit. Mais je m'aperçois que je vais entamer une seconde feuille, tandis que je n'ai pas, peutêtre, le droit de vous en écrire une première. Je ne dirai pas que j'en ai la permission, cela me ferait ici un diable chargé d'ennemis ; et, comme je dois y rester encore un peu, je ne veux irriter personne contre moi. Toute la suite de Darmstadt est repartie, il y a quinze jours, comblée de présents et de bontés. Le prince héréditaire est seul resté avec ses compagnons ; mais, comme il est entré au service de Russie, et qu'il se prépare à faire le service sur le Danube, rien n'empêche que je ne songe aussi, de mon côté, à mon gagne-pain. Je serais même déjà en route; mais Sa Majesté, ayant assuré M"" la landgrave qu'elle voulait bien me tolérer encore un peu en Russie, je ne sais, au juste, madame, quel jour je pourrai aller me faire gronder chez vous. J'ai été obligé d'avouer à l'impératrice que je n'étais pas un des mieux grondés : cela n'est pas vain ; mais il faut, avant tout, être vrai. Aussi Sa Majesté en a-t-elle bien rabattu depuis cet aveu-là. J'ai assisté ici à un mariage tout à fait édifiant. Le grand*duc a eu l'avantage unique de se choisir lui-même sa femme ; ils se sont Tait l'amour trois mois de suite sous les yeux de leui-s parents. Il est aujourd'hui le meilleur mari, comme la grande-duchesse est la plus aimable femme et la plus empressée à plaire à son mari.

Diderot est arrivé tout juste la veille du mariage, mais malade; ainsi il n'a pu assister qu'au bal masqué, plusieurs jours après la bénédiction nuptiale. L'impératrice lui a fait Taccueil le plus distingué. Elle en est enchantée; et lui, je désespère qu'il sente jamais la nécessité et la convenance de votre

sermon de l'ingratitude. On nous a élus tous les deux membres de l'Académie impériale des sciences; c'est un tour que l'impératrice m'a joué ; c'est la seule occasion où je me serais bien disr pensé de voir mon nom à côté de celui de Diderot. Quand je représente à Sa Majesté son tort, elle n'en convient pas ou se moque de moi. Si vous m'aviez cru, madame, il y a huit ans vous seriez revenue de Varsovie par Berlin et Potsdam. Si vous y aviez passé, vous n'auriez pas eu un refus d'audience, car vous n'auriez pas eu le temps de la demander. En mettant pied i terre à Potsdam, le roi de Prusse vous aurait fait prier de voir ses châteaux de Sans-Souci ; vous auriez causé avec lui, dans son cabinet, tout à votre aise ; vous l'auriez fait dégoiser ; car vous vous y entendez à merveille ; et en sortant, vous lui auriez accordé les entrées du mercredi. Voilà comme cela se serait passé ; je savais tout cela ; mais c'est qu'on ne peut jamais vous rien dire. Dès que M. de Burigny et moi nous voulons accoucher de quelque bonne idée, vous nous imposez silence à la première douleur de l'enfantement : le moyen d'arriver à terme? M. l'abbé de Breteuil a plaidé quelquefois la cause de nos accouchements laborieux; mais vous ne vous corrigez pas plus que ceux que vous grondez. C'est aujourd'hui la veille de Saint-Martin, jour de la rentrée de notre digne doyen, M. de Burigny ; car je reste toujours fidèle au nouveau style, quoique que nous soyons encore ici en octobre. Mercredi prochain, ou peut-être d'aujourd'hui en quinze, la renti-ée de M. l'ambassadeur de Naples ; mais Montauciel * n'y sera pas, et personne ne s'en apercevra. Il présente de loin ses hommages au doyen, et, après lui, à tous les honorables assesseurs. J'ai appris avec beaucoup de peine que M"* de Lespinasse a encore été malade. M. Durand, notre ministre plénipotentiaire en cette cour, me charge de vous présenter son respect ; il voudrait aussi en faire agréer l'hommage à M"* la princesse de Beauvau ; et, si vous vouliez vous charger de cette commission, vous auriez une belle occasion de lui parler en même temps de mon respect et de mon attachement. M. Durand est estimé et considéré ici comme il lui arrivera partout. Quand je pense combien il y a de ruisseaux entre vous et moi, sans compter celui de la rue Saint-Honoré, je suis tenté de vous souhaiter la bonne

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