‹ Correspondance littéraire (volume 3)Chapitre 21 sur 354 · LETTRE DB M. DE YOGI A H. LE CHEVALIER DE BOURGOING · texte numérisé non relu

LETTRE DB M. DE YOGI A H. LE CHEVALIER DE BOURGOING

De Hambourg, le 18 juillet 1790.

Je ne peux vous exprimer, mon ami, à quel point je partage cet enthousiasme qui a porté cent mille personnes de tout état et de tout sexe à travailler au Champ-de-Mars, dès qu'on a craint que la lenteur des travaux ne nuisit à la célébration de la plus belle des fêtes ; nous en attendons des nouvelles avec la plus vive impatience. 0 combien cela sera intéressant ! Nous avons aussi célébré ce grand jour à Hervestade, joli village à peu de distance de cette ville. Nous étions quatre-vingts personnes ; les dames étaient vêtues en blanc avec des ceintures et des cocardes aux couleurs de la nation. A midi 32 minutes, moment où nous avons calculé que le soleil passait sur votre méridien, un coup de canon a été tiré et les dames ont chanté un chœur dont les paroles analogues à la circonstance étaient de M. S***, mon confrère. M. Klopstock, qu'on nomme avec raison le Milton de l'Allemagne, a lu à l'assemblée deux odes, dont Tune surtout a obtenu les plus vifs applaudissements ^ Ce bon vieillard pleurait de joie en les récitant, le feu de la jeunesse animait ses vers et lui-même. Le docteur Reimarus a prononcé un discours plein d'énergie, quoique simple. Nous avons ensuite dansé, dtné, chanté, et puis encore dansé ; notre joie était pure et sans mélange, les sentiments de patriotisme et de liberté étaient universels parmi nos convives.

Nous avons formé un club, nous nous rassemblerons le 14 de chaque mois ; dans ces séances, le président fera l'historique des progrès de la philosophie pendant le mois précédent, nous réunirons les journaux et les ouvrages nécessaires pour cet objet. Ce sera peut-être encore quelques années vox clamantiê in déserta ^ mais le temps de l'Allemagne arrivera, et peut-être est-il à désirer qu'il n'arrive pas avant que les lumières aient rendu ces contrées dignes de la liberté, car nous sommes encore un peu arriérés ; quand je dis nouSy j'excepte les Hambourgeois. Fortunatos nimium si sua bona norint. Je suis, etc. »

1. Sans doute celle que Dourgoing avait traduite et, qu'on a lue plus haut.

— La Femme jalouse. Un vol. in-8». C'est un nouveau roman de M. le vicomte de Ségur, l'auteur des Proverbes drama-tiques en vers, de la Correspondance de Ninon de Lenclos avec M. de Villarceaux, etc. Le marquis de Sénanges, sous le prétexte de servir son ami le chevalier de Lincour auprès d'une jeune veuve dont celui-ci est éperdument amoureux, parvient à lui inspirer pour lui-même les sentiments les plus vifs. La baronne de Versac, maîtresse du marquis, suit cette intrigue avec toute l'inquiétude, avec toute la sagacité que peut donner le sentiment de la plus sombre jalousie. Peu délicate sur les moyens de se venger, c'est par le chevalier même qu'elle veut faire immoler son amant. L'événement trompe sa vengeance : grâce aux artifices de la trame la plus noire, les deux amis se battent, mais c'est le chevalier qui se perce le cœur lui-même en se précipitant sur le fer de son ami qui ne voulait que se

défendre Tout ce fond a plus de tristesse que d'intérêt, et

les développements n'en sont ni bien neufs, ni bien variés. Si M. de Ségur^ me disait l'autre jour une femme qui venait d'en achever la lecture, si M. de Ségur aime à faire des romans^ je lui conseille plutôt d'en être le héros que l'auteur,

— Exposé de la conduite de M. le duc d'Orléans dans la révolution de France^ rédigé par lui-même à Londres, Brochure. M. de La Clos* ne l'aurait pas mieux fait, dit-on ; mais il semble que, dans une circonstance aussi grave, un Bourbon devait parler tout à la fois avec plus de franchise et plus de dignité. Le motif qui détermina le prince député à demeurer à Paris le lundi 5 octobre n'a pas paru d'une considération fort imposante : Je fus retenu par le travail qu'avaient à faire avec moi quelques personnes de ma maison. Voilà tout. Dans cet exposé, M. d*Orléans veut bien nous apprendre lui-môme avec assez de naïveté de quelle manière il fut initié aux fonctions diplomatiques.

« Peu de jours après l'arrivée du roi, M. de La Fayette m'écrivit pour me demander un rendez-vous. Je lui répondis qu'il n'avait qu'à me faire dire le lieu et l'heure ; et i7 me le donna chez M^ de Coigny. Voici ce qui se passa de relatif à moi dans cette entrevue. M. de La Fayette me dit que le roi désirait que je me chargeasse dune mission à l'étranger, et il ajouta que, mon

1. L'auteur des Liaisons dangereuses, Tun des plus inUmcs confidents de M. le duc d*Orléan8. (Mbistei.')

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