AVRIL
théâtre qui m'aient fait rire et pleurer tout à la fois avec plus de délices que œlle où le jeune villageois, venant de s'engager et prêt à suivre son capitaine à la bataille, rencontre pour la dernière fois cette chère Lucette dont il s'est cru abandonné ; elle veut Yoir le papier qu'il tient dans sa main, il refuse longtemps, elle s'obstine, le prend et lit : Mon testament. Ce testament, à la manière du moins dont l'a lu M™* Saint-Aubin, nous a paru un chef-d'œuvre d'enfantillage, de finesse et de sensibilité ; en voici le début : « Gonmie ainsi soit que dès qu'on n'est plus aimé dans ce monde, on n'a rien de mieux à faire que d'en sortir, j'ai pris mon parti de profiter des bontés d'un capitaine qui veut bien ni'envoyer à la bataille... » Il lègue à M"« Lucette tout le bien dont il peut disposer sans mettre sa mère mal à son aise. 11 met pourtant la condition à ce legs que le premier garçon de M"* Lucette portera son nom, et qu'elle pensera quelquefois à lui en aimant et en caressant cet enfant, ce qui m'empêchera, dit-il, de m'ennuyer dans Tautre monde, etc.
— Lettres de M"^ la princesse de Gonzague *, écrites à ses amis pendant le cours de ses voyages d'Italie en 4779 et années mitantes. Deux volumes in-12.
Après tant de voyages d'Italie, que dire encore sur des pays déjà si connus? Ce qu'on a vu, ce qu'on a senti? ce sont toujours les mêmes objets, mais la manière de les voir et d'en être affecté peut varier à l'infini. Les Lettres de M™' de Gonzague nous ont paru avoir, sous ce rapport, un intérêt assez piquant. Quoiqu'on n'y trouve guère cet abandon, cette négligence qui dans le genre épistolaire est quelquefois une gi'âce de plus, on y reconnaît souvent l'impression d'une âme vive cédant au besoin de répandre les idées et les sentiments qui l'ont fortement émue, et les exprimant avec une facilité remplie d'esprit et d'imagination. Pour le prouver, nous nous contenterons de citer quelques traits de la description qu'elle fait de Venise.
1. ÉpoQBe d'an prince de Gonzague que M. de Voltaire prenait la liberté d'appeler le prince Zigiague, On connaît de lui un discours plein d'esprit et de savoir «or les découyertes qui ont contribué le plus au progrès de l'esprit humain. (Meis- Tn.)— Le discours du prince de Gonzague dont il est ici question a été prononcé & TÂcadémie des Arcades de Rome; il a paru en français sous ce titre : V Homme àe kUre$ bon citoyen, discours philosophique et politique..., avec des notes de M. l'abbé Louis Godard, traduit de TiUlien par M. P*** (Parraud). Londres et Paris, Barrois l'aîné, 1785, in-12. (B.)
« J'habite les ondes, et c'est dans un palais magnifique. Je ne vois plus dans la nature que le ciel et l'élément majestueux qui m'environne, tout a disparu. Je n'aperçois partout que l'ouvrage des hommes ; ils régnent seuls ici. Les animaux les plus gais, le papillon et la fauvette fuient dans les airs ; ils ne s'an*ètent ni sur les fleurs ni sur le feuillage, et Tonde a pris la place de la verte prairie. L'homme lui-même, privé des couleurs de la nature, semble l'avoir oubliée ; il n'est plus sensible à ses beautés, et, voulant aussi s'oublier lui-môme, il cache les traits qu'elle lui donna sous un masque qui devient sa figure pendant six mois de Tannée. On dirait qu'il est honteux d'être homme... *
M"*« de Gonzague fait un grand éloge du caractère des dames d'Italie, et du bonheur dont elles jouissent. Elle ne traite pas aussi favorablement l'esprit de nos sociétés de Paris. « Pourquoi, ditelle, cette nation française si aimable et si brillante a-t-elle changé de caractère? Que je regrette sa franchise, sa loyauté, sa gaieté et même sa frivolité qu'elle a abandonnée pour une philosophie adolescente S qui ne va point au bonheur et qui les empêche de rirel On devient gauche lorsque Ton quitte son naturel, et leur esprit à présent n'est plus qu'une raison ornée. »