CHAPITRE XIT
LK TnANSMIGRATION.
Tu croupissais dans la fange de l'ignorance et de la barbarie; tu tâtonnais dans les ténèbres de la superstition et de la stupidité ; tes philosophes manquaient de sens, et tes professeurs étaient des idiots. Dans tes écoles on parlait un jargon barbare, et sur tes théâtres on jouait les Mystères.
Et mon cœur s'émut de pitié envers toi, et je me dis à moimême : Ce peuple est gentil ; j'aime son esprit qui est léger, et ses mœurs qui sont douces, et j'en veux faire mon peuple, parce que je le veux, et il sera le premier, et il n'y aura point d'aussi joli peuple que lui.
Et ses voisins verront sa gloire, et n'y pourront atteindre. Et il m'amusera quand je Taurai formé selon ma volonté, car il est gentil et plaisant de son naturel, et j'aime à être amusé.
Et j'ai tiré tes pères du néant où ils étaient, et j'ai fait venir le jour pour t' éclairer, et j'ai porté dans ton sein le flambeau des sciences, des lettres et des arts.
Et j'ai ouvert les portes de ton entendement, pour te faire comprendre ce qui était caché, et j'ai limé et façonné ton esprit, et je l'ai doué de tous les dons, et je lui ai donné le goût et le sentiment et la finesse en partage.
Et quand je pouvais éclairer de mon flambeau et le Breton et l'Espagnol, et le Germain et l'habitant du Nord, parce que rien ne m'est impossible, je ne l'ai pourtant pas fait.
Et quand je pourrais laisser les arts et les lettres dans leur patrie, car je les y avais fait renaître, je ne l'ai pourtant pas fait.
Et je leur ai dit : Sortez de l'Italie, et passez chez mon peuple que je me suis élu dans la plénitude de ma bonté ; et dans le pays que je compte d'habiter dorénavant, et à qui j'ai dit dans ma clémence : Tu seras la patrie de tous les talents.
Et je t'ai donné toute cette foule de philosophes depuis Descaries jusqu'aux philosophes que j'ai mis à la tête de YEnryclopédicy et jusqu'à celui à qui j'ai dit : Fais X Histoire naturelle.
Et toute cette foule des poètes, de beaux esprits et d'aitistes sans nombre.
Et je les ai tous rassemblés dans un siècle, et on l'appelle le siècle de Louis XIV jusqu'à ce jour, en réminiscence de tous les grands hommes que je t'ai donnés, à commencer de Molière et de Corneille * qu'on nomme Grands, jusqu'à La Fare et Chaulieu qu'on nomme Négligés.
Et encore que ce siècle fût passé, je fis semblant de ne m'en pas apercevoir, et j'ai perpétué parmi toi la race des grands hommes et des talents extraordinaires.
Et je t'ai donné des poètes et des beaux esprits, et des peintres et des sculpteurs de grande force, et des artistes sans nombre, et des hommes excellents dans tous les genres depuis le grand jusqu'au petit.
Et je t'ai donné des philosophes de grand nom, et je leur ai ouvert les yeux, pour voir ce que tu ne pouvais pas voir, et ils voyaient bien, car ils disaient qu'ils n'y voyaient pas clair.
Et j'ai créé un homme exprès, en qui j'ai rassemblé tous les talents et tous les dons, pour qu'il n'y en eût point qu'il n'eût.
Et j'ai créé un autre homme lumineux, et je l'ai fait profond en entendement et de sublime conception, et je lui ai dit : Vois, et il a vu. Et je l'ai inspiré, lui ai donné V Esprit des loisy et il te l'a remis à toi, et il t'a fait voir ce que tu n'aurais jamais vu dans la petitesse de ta vue et dans la faiblesse de ton œil.
Et ta gloire s'est consei'vée chez tes voisins jusqu'à ce jour.