‹ Correspondance littéraire (volume 4)Chapitre 100 sur 377 · PAR M · texte numérisé non relu

PAR M

Cette pâte molle dont des hommes sont pétris forme des individus imparfaits quand on la pétrit mal et c'est, hélas ! ce qui arrive presque toujours. Ne vaudrait-il pas cent fois mieux abandonner à la nature la forme de ses ouvrages ? Nos organes en seraient d'autant plus parfaits que notre art ne tend qu'à les déformer. A mesure que le flambeau de la raison épure ses lumières, la philosophie du siècle s'éclaire et les ténèbres des préjugés se dissipent.

Le bon sens a déjà obtenu de quelques héros de la paternité de ne plus garrotter leurs enfants dans des prisons de chanvre, comme si on voulait en faire des momies vivantes. Ces pauvres petits innocents, on s'étonne de leurs cris tandis que nous leur faisons subir la plus cruelle des questions : « C'est pour les soutenir et les faire devenir droits ; » plaisante façon de redresser le plus parfait des êtres que de le mettre en presse et à la torture ! Eh ! laissons tout uniment l'enfance de la nature traîner à quatre pattes, elle se redressera assez vite d'elle-même. Je ne me permettrai pas un plus long détail sur un objet discuté par les plumes les plus éloquentes; mais j'espère que l'on me pardonnera quelques considérations relatives à ces importants objets qui ont échappé aux plus grands génies, ou sur lesquelles ils n'auraient pas dû dédaigner de s'étendre.

On a traité la partie des maillots et des bandes • je vais parler d'un abus bien plus important, puisqu'il a rapport à la tête, savoir les têtières et les béguins. J'espère démontrer à quel

point ces ridicules pratiques influent non-seulement sur la physique, mais encore sur le moral de l'espèce humaine.

La nature, cette mère intelligente, a pourvu nos oreilles aussi bien que les autres organes de muscles adducteurs, abducteurs, abaisseurs et relereurs, muscles faits pour avoir leur jeu libre, si, par l'entrave de têtières bridées et de béguins, on n'avait pas grand soin d'en affaisser le ressort au point de le détruire tout à fait. Que d'avantages pourtant résulteraient de l'action merveilleuse de ces ressorts!

L'organe de l'ouïe en serait bien plus fin, bien plus subtil; les oreilles, pour ainsi dire, deviendraient parlantes. Si les yeux à juste titre passent pour le miroir de l'âme ( quoique cette glace ne soit pas toujours fidèle), il n'en serait pas de même des oreilles : ceux qui les cacheraient avec grand soin à bon droit se rendraient suspects, tandis que les gens francs et droits se glorifieraient d'un mouvement mécanico-harmonique qui se monterait sur le ton des passions.

Le suffrage le moins équivoque des beautés d'un drame se peindrait avec énergie dans les érections des oreilles et cette merveilleuse érection varierait son jeu à l'infini. Un grand morceau de musique, une belle femme, un beau tableau, un miracle de la nature ou de l'art, chaque sensation enfin, produirait son degré d'élévation par ces oreilles à ressort.

Au contraire, n'est-il pas bien dégradant pour des êtres sublimes de porter des oreilles basses, aplaties et pendantes comme [celles] des chiens couchants? Les antiques Romains, ces prototypes de l'espèce humaine, avaient sans doute tout le ressort de leurs oreilles, Y arreetis auribus d'Horace le prouve assez, mais, hélas ! leurs oreilles ont tombé avec la grandeur de leur origine, monument terrible de la dégénération des êtres.

Profitons de ce redoutable exemple et tâchons de ne plus mettre nos efforts à dégénérer de la sublime vertu de nos ancêtres.

Le spectacle le plus ravissant qu'on pourrait préparer à la postérité serait, selon moi, la reproduction de ces oreilles vraiment romaines. Quelle honte pour l'espèce humaine de voir que les ânes, les animaux qu'on a tort de mépriser, n'ont point encore dégénéré tandis que nous dégénérons tous les jours !

Hélas ! ne bridons plus, nembéguinons plus ces petits êtres

que nous nous complaisons à dégrader, laissons leurs oreilles croître comme il plait à Dieu ; je réponds qu'elles auront un largage aussi énergique que celui des autres organes ; et nos neveux béniront à jamais le siècle philosophique qui aura eu le courage de rétablir la nature dans ses antiques droits : désormais cette belle partie de l'espèce ne dégénérer a plus. On ne dira point avec ignominie de certaines gens qu'ils ont l'oreille plate, et quand on la dressera, ce ne sera plus par métaphore.

N'est-il pas humiliant de voir un être mâle et nerveux embègniné comme une nonne? Si le mauvais goût de quelques femmelettes place le mérite dans l'aplatissement des oreilles, le bon goût des vraies connaisseuses les redressera.

Cette gloire dont nous voudrions avoir présagé l'aurore est réservée à la race future. Éclairer son siècle, c'est travailler pour les siècles à venir ; quelle plus douce récompense pour le philosophe et la philosophie !

LETTRES

A LA DUCHESSE ET AU DUC-HERITIER DE SAXE-GOTHA i.

31 juillet 1763.

Madame,

... M. d'Alembert m'a écrit de Charlottenbourg du 16. Il me mande , ce que je savais déjà, que Votre Altesse sérénissime a tout fait; qu'il avait prévenu M. d'Argens et M. de Catt de mes desseins, et que tous deux lui avaient dit que le roi ne prendrait pas de correspondant avant l'hiver, attendu les affaires dont il était accablé. Je dois encore à Votre Altesse d'avoir changé les résolutions du roi à cet égard.

Au reste, le philosophe ajoute : « Je ne vous parle point de ce prince, si ce n'est pour vous assurer qu'il est encore au-dessus

1. Louise-Dorothée, née le 10 août 1710, mariée le 19 septembre 1729 au prince héréditaire (devenu duc, sous le nom de Frédéric III, le 23 mars 1733), morte le 22 octobre 1767. Son fils Ernest lui succéda sous le titre d'Ernest II, et mourut en 1804.

de sa gloire et de sa réputation, et plus aimable encore qu'il n'est grand. Il n'y a point de bontés dont il ne m'accable, ni de bien qu'il ne voulût me faire. On ne saurait éprouver plus d'agréments que j'en éprouve à sa cour, de sa part et de celles de toutes les personnes qui l'approchent. Cela ne m'empêchera pas de venir rechercher ma chaumière dans six ou sept semaines; mais j'emporterai au fond de mon cœur le souvenir de ses vertus et de ses bontés. »

Je ne suis pas étonné que le roi en soit enthousiasmé. M. d'Alembert est fort gai, fort polisson, faisant de bons contes qui doivent grandement divertir le roi. C'est, après Voltaire, de tous les philosophes celui qui a le plus de réputation à Paris et dans le pays étranger. A peine sorti de l'enfance, il a eu la réputation d'un grand géomètre, ce qui l'a fait recevoir de très-bonne heure de l'Académie des sciences. Le discours préliminaire de X Encyclopédie est de lui, et ce morceau a eu un grand succès. Ses autres ouvrages de littérature qu'il a recueillis sous le titre de Mélanges, en quatre volumes, ont eu moins de succès, et, si j'ose confier ma pensée à Votre Altesse, je n'en fais pas un grand cas; je n'y trouve ni le génie de Diderot, ni le talent de Buflbn; cependant sa réputation a toujours été en augmentant, et Votre Altesse sait ce que l'impératrice de Russie a voulu faire pour lui, et les bontés du roi de Prusse. Ce monarque lui fait depuis dix ans une pension de douze cents livres qui a été toujours exactement payée pendant la guerre.

M. d'Alembert passe pour être fils naturel delà célèbre M'" e de Tencin, sœur du cardinal. Sa mère n'a jamais voulu le voir; une pension viagère de douze cents livres était tout son patrimoine. Il est vrai que ses besoins sont fort bornés de ce côté-là, et que ses mœurs sont d'un vrai philosophe. Il n'a jamais quitté sa nourrice, qui est la femme d'un honnête vitrier de la rue Michel-le- Comte, et toute son ambition du côté de l'argent s'est réduite à en avoir assez pour faire du bien à cette honnête et pauvre famille.

Il se proposait à son retour de Berlin de passer par Gotha et de faire sa cour à Votre Altesse sérénissime, et je l'avais assuré qu'il serait accueilli avec la bonté que Votre Altesse sait si bien accorder au mérite ; mais je vois avec peine qu'il passera à Gotha à la fin du mois d'août, précisément dans le temps où Votre Altesse sera partie pour ses États d'Altenbourg.

Vous trouverez, madame, dans le premier paquet encore quelques estampes de M. de Carmontelle, qui sera bien heureux de tout ce que Votre Altesse a la bonté de me mander pour lui. Il est dans ce moment-ci à vingt lieues d'ici avec M. le duc de Chartres1. 11 s'était bien promis de me donner tout ce qu'il y aurait de gravé de ses profils, et les bontés de Votre Altesse ne le feront pas changer d'avis. Jusqu'à présent il n'y en a pas d'autres de gravés. On ne peut les acheter parce que ce sont les personnes mêmes qui les font graver et qui les donnent à leurs amis, et comme ils en donnent à M. de Carmontelle un certain nombre d'exemplaires, il en fait présent à son tour à ceux à qui il croit faire plaisir.

Je suis peu édifié de la conduite du bon apôtre -. Je crains que Votre Altesse, justement irritée de son pieux entêtement, ne lui ôte le droit de faire passer ses ordres à son pauvre profane3, et le pauvre profane souffrirait ainsi de l'entêtement du bon apôtre. Ce pauvre profane supplie Votre Altesse sérénissime de lui conserver ce nom ; il le chérit, puisqu'il le tient des bontés de Votre Altesse. Je prends la liberté de joindre à cette lettre un petit catéchisme du grand apôtre Voltaire4. Il se trouve trèsheureux de contribuer à l'édification de Votre Altesse.

Il supplie Votre Altesse de le souffrir à ses pieds et de permettre qu'il se dise pour toute sa vie avec le plus profond respect et l'attachement — oserai-je achever? — le plus tendre, madame , de Votre Altesse sérénissime , le très-humble et trèsobéissant serviteur.

22 septembre 1763.

Madame,

Le billet ci-joint , que M. d'Alembert vient de m'envoyer, prouvera a Votre Altesse sérénissime le regret que ce philosophe a eu de ne point faire sa cour à une princesse dont il a entendu

1. Louis-Philippe- Joseph d'Orléans, dit plus tard PJtilippe-Egalité.

2. Ce sobriquet qui revient plusieurs fois dans ces lettres désigne, croyonsnous, le baron de Studnitz, qui avait représenté la duchesse de Gotha à Paris quelques années auparavant.

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