‹ Correspondance littéraire (volume 4)Chapitre 113 sur 377 · Toujours (tota dies), patois de Lille · texte numérisé non relu

Toujours (tota dies), patois de Lille

rôles1. Des affaires sans nombre ne me laissent pas un moment de loisir; jugez-en par le temps que j'ai été sans vous écrire.

Voulez-vous bien vous charger de dire bien des choses pour moi à M. d'Houdetot?

A Paris, ce 3 janvier [1759?]

Je ne vous parle pas, mon cher comte, de la triste cérémonie du Palais-Royal. Je sais que vous avez des lettres de la maison et par des gens beaucoup plus instruits que moi. Il n'y a point d'exemple d'un courage d'esprit, d'une force de tête pareils. Elle voulut voir sa maison avant-hier. J'y fus. Elle eut la bonté de m'appeler et de me parler. J'ai pensé fondre en larmes. J'ai vu peu de spectacles aussi attendrissants. Elle debout, faisant un eïïort sur elle-même (car elle avait l'air mourant et ses jambes se dérobaient sous elle), parlant à tous ceux qui étaient autour d'elle, disant à chacun des choses agréables, son fils qui lui présentait un grand bouquet de fleurs ; Mn,e de Polignac qui priait tout le monde de s'en aller, de crainte qu'elle ne se trouvât mal. Voilà un grand spectacle de la vanité des choses humaines. Elle a dit hier, après cette autre cérémonie lugubre, qu'elle croit que vous seriez content d'elle si vous étiez ici. En effet c'est incroyable. Cet événement m'a rempli la tête d'idées sombres et vagues sur cette chose incompréhensible qu'on appelle le temps et sur la vie qu'il est bien difficile d'appeler une bonne chose. Aimons donc, mon cher comte, puisque nous ne devons rentrer dans la masse générale que demain. Si j'y suis

1. Rousseau (Confessions, livre VII) dit : « Il y avait [à la Chevrette] un théâtre où l'on jouait souvent des pièces. On me chargea d'un rôle que j'étudiai six mois sans relâche, et qu'il fallut me souffler d'un bout à l'autre à la représentation. Après cette épreuve, on ne me proposa plus de rôle. » La Chevrette appartenait alors à M. de Bellegarde, père de M. d'Épinay et de Mme d'Houdetot.

2. Cette lettre, inédite, sans date ni signature, nous a été gracieusement communiquée par M. Bourgeois, qui l'a retrouvée dans un petit dossier provenant du comte de Schomberg. Elle nous semble relative aux derniers jours de la duchesse d'Orléans, Louise-Henriette de Bourbon-Conti, mariée le 16 décembre 1743, et morte le 9 février 1759.

confondu le premier, je n'aurai pas à me plaindre. Mes espérances sont bien bornées, et mes pertes pourraient devenir immenses. Je tremble quand je pense au peu de fils minces auxquels mon repos est attaché, et je n'aurais pas même plus d'yeux pour pleurer de nouvelles pertes.

J'ai vu If. de Castries ce soir. Il m'a parlé de mouvements qu'il y a dans vos cantons. Cela m'inquiète déjà. Je vous conjure, mon cher comte, de ne me point laisser sans nouvelles. Il m'a même dit qu'il pourrait bien partir dans peu. Vous savez qu'il a remercié du grade de lieutenant général, ainsi je suis content. Je mourrais de peur qu'on n'y mît toutes les formes ordinaires. Bonsoir, mon cher comte, je vous supplie de me regarder comme l'homme du monde qui vous est le plus entièrement dévoué. Si vous avez des nouvelles de Saxe, je vous supplie de m'en faire part et de me rassurer sur l'état de tous ceux qui nous intéressent.

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