LETTRE DE M. P1TRA, ÉLECTEUR DE
Vous avez gémi comme moi, monsieur, du scandale que l'Assemblée nationale a donné à la France, à l'Europe entière, en accordant les honneurs de la séance, en admettant dans son sein au sortir des galères quarante soldats suisses du régiment de Châteauvieux qui avaient pillé la caisse du régiment, tiré sur les gardes nationales, enfin tué le jeune Désilles, le frère de M. Gouvion, et trente-sept de leurs frères d'armes. Vous n'avez point oublié que l'Assemblée constituante décerna les honneurs funèbres dans le champ de la Fédération à ce jeune Désilles, croyant devoir consacrer ainsi d'une manière solennelle un des plus beaux dévouements dont l'histoire nous offre l'exemple. Que le spectacle de cette pompe funèbre était imposant par le silence
1. L"année 1791 manque totalement dans les manuscrits de Gotha et de l'Arsenal, mais une nouvelle communication de M. Jacques Grot nous a permis de constater que cette lacune n'avait qu'une faible importance. Le manuscrit appartenant aux Archives de l'État à Moscou contient, il est vrai, cette année, moins les mois de septembre, octobre et décembre. La liste des articles qui la composent nous laisse peu de regrets, les lettres sur l'Angleterre de Meister y tiennent la plus large place et les reproductions de documents empruntés à tous les journaux du temps y sont nombreuses.
Les deux années qui suivent, et qui sont publiées aujourd'hui pour la première fois, offrent également plus d'une interruption. Meister nous apprend qu'eu 1792 il avait été retenu quatre mois à Londres « par un enchaînement de fatalités assez douloureuses » (il s'y était cassé le bras droit) et il dut se faire suppléer par ses amis de Paris; mais les communications avec l'étranger étaient alors plus difficiles que jamais, et les abonnés furent sans nul doute servis fort irrégulièrement. Meister a, selon sa coutume, marqué d'un astérisque les articles qui ne lui appartiennent pas et nous avons eu soin d'observer cette distinction. Il est vraisemblable que son principal et peut-être son unique collaborateur fut Pitra, de Lyon, qui se met si complaisamment en scène dans la lettre qu'on va lire.
religieux de tous les corps armés de la capitale qui raccompagnèrent ! J'entends encore les sons plaintifs de cette musique lugubre et touchante qui semblaient accroître le sentiment de la douleur publique. Vous vîtes tous les yeux baignés de larmes, le recueillement profond et douloureux de deux cent mille spectateurs pénétrés de regrets et d'admiration pour le jeune héros dont la patrie honorait si dignement le vertueux courage et la glorieuse mort. Qui vous eût dit à cette époque, monsieur, que, peu de mois après, nous verrions les assasins de ce brave Désilles conduits en triomphe ds "ce même champ de la Fédération, à ce même autel de la patrie où l'on avait rendu de si justes hommages à sa mémoire? Qui vous eût dit qu'une fête donnée au nom de la liberté insulterait à la gloire immortelle de ce vertueux jeune homme, à la mort de quarante de ses frères d'armes, enfin à la pudeur publique, à l'honneur d'une nation entière qui, clans tous les départements de l'empire, s'était empressée de décerner des. honneurs funèbres au premier martyr de la loi? Eh bien! vous l'avez vu, ce scandale odieux, cette lâche ineffaçable de notre Révolution; des assassins, des brigands au sortir des galères ont été honorés d'une pompe triomphale, et l'autel delà patrie a été profané par l'encens qu'y ont brûlé ces mains souillées du sang de leurs frères d'armes1. Vous vous rappelez qu'élevant ma faible voix contre cette fête sacrilège, j'osai me plaindre de ce que, tandis que la municipalité faisait triompher ainsi des soldats rebelles, elle affectait de ne pas rendre au vertueux maire d'Étampes, mort à son poste pour la défense de la loi et celle de nos subsistances, les honneurs que son patriotisme avait mérités à tant de titres; j'accusai la municipalité, dans le Journal de Paris , de cette coupable insouciance, de cet incivisme dont la honte retombait particulièrement sur la ville de Taris. Demandez, clisais-je aux gardes nationales, demandez aux magistrats du peuple de Paris qu'ils acquittent la reconnaissance qu'ils doivent au vertueux maire d'Etampes, à ce grand citoyen qui leur a laissé un si bel exemple; qu'ils permettent aux factieux et à leurs dignes cohortes d'honorer les assassins de nos frères d'armes, de Désilles, du frère du brave Gouvion, mais qu'ils nous rassemblent après dans ce champ de la Fédération pour y pleurer un magis-
1. Voyez l'éloquente lettre qu'écrivit à ce sujet M. Dupont, député de l'Assemblée constituante, à M. Pétion, maire de Paris. (Meisteh.)
irai du peuple qui mourut pour la loi et pour défendre du pillage le premier el le plus grand de nos besoins.
Je n'invoquai point en vain le pitié et l'honneur de la garde nationale; elle se plaignit à la municipalité du scandale de son silence: elle demanda à l'Assemblée législative que la mémoire du maire Simoneau fût consacrée par une fête publique. L'assemblée n'osa pas se refuser à un vœu déjà rempli par un grand nombre de villes du royaume, et le département de Paris fut charge d'ordonner la pompe de ces honneurs funèbres1.
Je vais entrer dans quelques détails de cette fête civique, non-seulement parce qu'elle a paru consoler en quelque manière l'opinion publique si indignement outragée par celle des soldats de Ghâteauvieux, mais encore parce que le caractère et la pompe de cette fête ont offert un spectacle digne des beaux jours de l'antiquité *.
Les trompettes de la gendarmerie et un corps nombreux de cette troupe à cheval ont ouvert la marche. La gendarmerie à pied, chargée spécialement de la sûreté et de l'exécution des jugements des tribunaux, marchait ensuite; on portait devant elle une bannière antique ayant pour inscription la Loi3. Un corps nombreux de musique précédait les différents détachements des gardes nationales du département de Paris qui avaient été invités à cette fête; ils étaient suivis par un modèle en pierre de la Bastille que portaient douze hommes vêtus à la romaine et couronnés de chêne. Des députations des quarante-huit sections de la capitale, distinguées par des boucliers élevés sur des piques, marchaient ensuite précédées d'un drapeau portant pour inscription Indivisibles.
Vw bataillon de troupes de ligne formait la tète de la seconde division. 11 était suivi par des soldats députés de la garde nationale parisienne, portant de petits étendards antiques avec le
1. QuatremèrcdeQuincy, rapporteur désigné par Je comité d'instruction publique, fut, selon le Journal de Paris (13 mai 17(J2), l'auteur du programme de la fête.
1. On trouve dans les Tableaux historiques de la Révolution une planche dessinée par Prieur, gravée par P. -G. Bcrthault, représentant le cortège de la lête en l'honneur de Simoneau.
3. L'auteur de cette lettre oublie ici, volontairement ou non. que c 'tte bannière était suivie d'une énorme figure de requin portée par deux enclaves, emblème prétendu de la force, mais dont l'idée n'a paru ni assez claire, ni assez heu- . Meister.)
1/i2 CORRESPONDANCE LITTERAIRE.
nom des quatre-vingt-trois départements. Je portais, par le vœu de mes camarades qui voulaient me récompenser d'avoir provoqué cette fête, un faisceau surmonté d'une pique et du bonnet de la liberté, ayant pour devise : Soyons unis, nous serons libres. Le régiment suisse marchait après, suivi du drapeau de la Loi, ayant pour inscription Respect à la loi. Soixante tambours de la garde nationale précédaient des détachements de ses soixante bataillons, au milieu desquels on portait une bannière avec cette inscription : Mourir pour la défendre. Le corps des vétérans marchait devant le glaive de la loi porté par des esclaves vêtus à la romaine; il était placé sur un socle autour duquel on lisait : Elle frappe pour défendre; tous les tribunaux civils, criminels, étaient à sa suite. Ils étaient suivis par de jeunes artistes vêtus à la grecque, portant un bas-relief peint par le célèbre David1 et représentant le trait historique du maire d'Étampes renversé et assassiné par les factieux ; une couronne civique et des guirlandes de chêne entouraient ce projet du monument destiné à être placé au Panthéon français. L'écharpe municipale de ce vertueux magistrat, qui doit être suspendue aux voûtes de ce temple, était attachée à une grande palme verte que recouvrait un crêpe noir. Le procureur de la commune d'Etampes, qui fut blessé presque aux côtés de Simoneau, et les aulres magistrats de cette ville entouraient ce monument. Ils étaient suivis par les maires des villes et villages du département et par la munipalité de Paris; à leur suite on portait le buste de Simoneau ayant une cicatrice au front et une autre sur la poitrine. Sa famille et ses amis l'entouraient. Sa femme, si digne de l'être par son courage et son sublime désintéressement, était cherchée par tous les yeux, mais elle s'était dérobée à un hommage qui honorait autant ses vertus que celles de son mari. On portait à la suite des deux fils de Simoneau des enseignes sur lequelles était inscrit le décret qui ordonne qu'il sera élevé un monument à la mémoire de Jacques- Guillaume Simoneau, et la lettre du président de l'Assemblée nationale à sa veuve. Ces enseignes étaient suivies immédiatement d'un modèle de la pyramide de forme égyptienne qui doit être élevée à Etampes dans la place où périt le maire de cette ville; ses faces présentaient des inscriptions conformes au décret,
1. C'est sur les dessins de cet artiste qu'on avait fait exécuter presque tous les emblèmes et toutes les décorations de cette fête civique. (Muistiîr.)
et la réponse de la veuve Simoneau au président de l'Assemblée nationale, cette lettre que n'eût pas désavouée la mère des Gracqucs et par laquelle cette généreuse citoyenne refusa les dédommagements pécuniaires que le président de l'Assemblée nationale avait été chargé de lui offrir pour ses enfants. « Mes enfants, disait-elle dans cette lettre, mes enfants n'en ont pas besoin, je veux qu'ils héritent dans toute sa pureté du dévouement de leur père pour que, riches d'un bien qui ne peut périr, ils sachent mourir comme lui pour la patrie et pour la loi, sans autre récompense que celle d'avoir rempli leur devoir. »
Le département de Seine-et-Oise, clans lequel est située la ville d'Étampes, précédait le livre de la Loi placé sur un trône d'or élevé sur plusieurs gradins chargés de trophées et surmontés par une figure de Minerve en or ; au bas du trône était écrit : La loi seule commande à tous. Un détachement de sapeurs fermait la seconde division du cortège.
Un second corps de musique précédait un autel sur lequel des enfants en habit de lin avec des ceintures tricolores jetaient de temps en temps des parfums ; ils étaient entourés de femmes vêtues en blanc portant des couronnes de fleurs sur leur tête et dans leurs mains des rameaux d'olivier 1. Douze esclaves portaient la figure colossale de la Loi2. Cette figure assise, d'un caractère tout à la fois sévère et doux, avait un bras appuyé sur les tables de la Loi, de l'autre elle tenait un sceptre d'or. Le socle et les gradins qui supportaient son siège paraissaient soutenus par seize hommes drapés à l'antique et armés de faisceaux. On lisait autour du socle : Les hommes sont esclaves de la Loi. Ils étaient suivis par les ministres du roi, par la députation de l'Assemblée nationale. Des chœurs de musique chantaient des hymnes analogues à cette fête. Des corps nombreux de gardes nationales et de troupes de ligne fermaient ce cortège, dont la marche imposante par un ordre et un silence religieux caractérisait parfaitement l'objet de la fête et contrastait surtout avec le désordre qui signala celle qu'on avait donnée quelques mois au-
1. Quel dommage qu'au lieu d'être de belles et jeunes citoyennes noblement vêtues, ce ne fussent la plupart que de lourdes poissardes et les sales ïoinons de nos vainqueurs de la Bastille! (Meister.)
2. Cette figure est de .M. Roland, de l'Académie royale de peinture et sculpture. (Id.)
lkh C0HHES1J0NI)ANCE LITTÉRAIRE.
para vaut aux soldats de Châteauvieux sous le nom de Fête de la Liberté.
Ce cortège s'est rendu au champ de la Fédération parles boulevards, la place Louis XV et le pont de Louis XVI.
Les soixante bataillons delagarde nationale, cinq régiments de troupes de ligne ou de chasseurs, celui des gardes suisses, difiérentes brigades de gendarmerie; à pied et à cheval entouraient dans un grand espace l'autel de la Patrie ; il était surmonté par un grand palmier auquel on a suspendu l'écharpe de Simoneau. Son buste a été placé au-dessous, la statue de la Loi sur le dernier plan des marches de 1 autel, environnée des différents tribunaux de justice. Plus bas et sur le second plan on avait disposé les différents emblèmes et toutes les enseignes qui avaient accompagné le cortège. Ce qui le composait d'ailleurs garnissait le troisième plan de cet autel qui, s'élevant au milieu et au-dessus des signes si variés qui l'entouraient, offrait comme un trophée majestueux élevé à la gloire de la Loi et de son généreux martyr. Le président de la députation de l'Assemblée nationale est monté à l'autel au son d'une musique imposante et lugubre; il a prononcé l'éloge de Simoneau assassiné par des furieux auxquels il disait : Vous pouvez me tuer, mais vous ne me ferez jamais manquer à la loi : « C'est ce dévouement véritablement civique que je couronne, a-t-il dit, au nom de la nation », en plaçant la couronne de chêne sur le buste de Simoneau. A l'instant les soixante drapeaux de la garde nationale placés aux quatre angles de l'autel se sont agités dans les airs, les cris de Vive la loi! ont été répétés d'une voix unanime et par les troupes présentant les armes et par une foule immense qui garnissait les amphithéâtres du champ de la Fédération. Ces cris ont redoublé lorsque le président a embrassé les deux lils de Simoneau qui fondaient en larmes à ses pieds : « Oui, nous mourrons comme lui », disaientils en recevant l'un la couronne de son père, et l'autre la palme civique que le président leur a donnée. Ne pouvant retenir luimême ses larmes, il les a confondues avec celles que versaient ces enfants adoptifs de la patrie. La foule qui entourait l'autel a payé le même tribut à leur religieuse douleur. Le frère de leur père, mon ami depuis vingt-cinq ans, m' ayant aperçu dans ce moment, a couru vers moi pour m' entraîner auprès de ses neveux. « Embrassez-le, mes enfants, leur a-t-il dit, c'était l'ami de votre
père, c'est M. Pitra, celui qui, le premier, a eu le courage de reprocher à la municipalité ses torts et de provoquer les honneurs que vous et votre père recevez aujourd'hui... » Je vousavoue, monsieur, que l'instant où ces enfants m'ont embrassé, où les spectateurs ont applaudi, a été le plus doux instant de ma vie. C'est ainsi que la mémoire de Simoneau et la loi pour laquelle il est mort ont été honorées. C'est par de semblables cérémonies si bien faites pour en porter l'amour dans tous les cœurs qu'on pourrait en faire chérir l'observance et lui concilier cette espèce de culte religieux si nécessaire au maintien de sa force et de son autorité. Mais les factieux qui souillèrent notre révolution de tant de crimes ont corrompu par l'abus le plus coupable les signes mêmes à l'aide desquels il est si important d'attacher le peuple à ses devoirs, à son respect pour la loi et pour ceux qui sont chargés de la faire exécuter. Ils font plus que de prêcher la licence, l'oubli des convenances morales et sociales, ils consacrent par des fêtes l'oubli, le mépris de toutes les conventions qui constituent l'organisation d'une société, et la fête de la Loi que je viens de vous décrire est loin de pouvoir réparer tout le mal qu'ils ont fait par la farce impie et scandaleuse qu'ils n'ont pas craint d'honorer du nom sacré de Fête de la Liberté.
— Si la foule de nouveautés dramatiques qu'on voit donner chaque jour sur nos mille et un théâtres est telle que nous n'avons pas même le temps de les apercevoir avant qu'elles aient disparu pour jamais, nous ne croyons pas devoir nous dispenser de parler tôt ou tard de celles dont un succès soutenu annonce au moins le mérite ou la faveur. De ce nombre est l'Amour filial ou les Deux Suisses, opéra-comique en un acte représenté par les comédiens de la rue Feydeau, paroles de M. Demoustier, l'auteur d'Alceste à la campagne, du Conciliateur, etc., musique de M. Gaveaux, un des premiers acteurs de ce théâtre. Le fond du poëme est composé de deux idylles de Gessner, Myrtil et la Jambe de bois. L'auteur dit dans un des couplets qui terminent la pièce qu'il a voulu y mettre plus de sentiment que d'esprit, mais cela n'est pas tout à fait exact, car la prétendue naïveté de son style est trop souvent de la manière, ce qui ressemble encore plus à de l'esprit qu'à du sentiment. Cette espèce de tort a été moins remarqué du parterre que l'excès de complaisance xvi. 40
avec laquelle le père du jeune homme s'empresse d'encourager les désirs amoureux de son fils. Quoi qu'il en soit, l'ensemble de ce petit ouvrage offre un tableau de mœurs simples et touchantes que le public a très favorablement accueilli. La musique est analogue au sujet, d'un style agréable et facile.
Cadichon, opéra-vaudeville en deux actes, représenté à ce même théâtre, n'a pas obtenu beaucoup moins de succès. Il est de M. Pujoulx, auteur de la petite comédie du Souper de famille. Cadichon est un jeune paysan qui craint de n'être pas aimé de sa maîtresse parce qu'il l'a vue faisant lire son contrat de mariage à l'amant de Lucette. Voulant savoir s'il est aimé pour lui-même, il s'adresse à deux bohémiennes qu'il prie de changer sa figure ; celles-ci lui promettent de le changer si bien qu'on ne le reconnaîtra pas, pourvu qu'il ne se regarde ni dans une fontaine, ni dans son miroir, sous peine de ne jamais recouvrer sa figure naturelle. L'imbécillité de Cadichon prête à plusieurs méprises assez bouffonnes. Après s'être amusé quelque temps de sa crédulité, on finit par lui avouer qu'on s'est moqué de lui ; mais, guéri de sa jalousie, il obtient le pardon de sa maîtresse et l'épouse. Ce sujet, à quelque invraisemblance près, assez usé, a cependant réussi grâce à plusieurs jolis couplets. Il avait déjà été traité sur le théâtre de l'Opéra parM. Mayersous le titre de Damèteet Zulmis-, il me semble que l'idée en a été prise dans un poëme allemand, et, si je ne me trompe, de Gellert.
— Mémoires du ministère du duc d'Aiguillon, pair de France, et de son commandement en Bretagne, pour servir à V histoire du règne de Louis XV et à celle du commencement du règne de Louis XVI, un volume in-8°.
L'éditeur de ces mémoires est encore l'abbé de Soulavie,et c'est probablement encore une des conquêtes que son patriotisme s'est permis de faire dans la bibliothèque du maréchal de Richelieu. 11 paraît, dit-on dans ses remarques inprimées à la fin du volume, il paraît que ces mémoires ont été adressés à quelque prince ou seigneur qui avait la confiance de la reine, et qu'ils étaient destinés à lui servir auprès de Sa Majesté de règle de conduite ou d'instruction. On ignore également le nom de l'auteur et celui de la personne à qui l'ouvrage est adressé, mais il est au moins fort naturel de penser que le duc d'Aiguillon y doit avoir eu lui-même plus ou moins de part, lui seul ayant pu
communiquer la plus grande partie des notes qui s'y trouvent.
Quoi qu'il en soit, ces mémoires, écrits avec beaucoup de négligence, avec beaucoup de contusion, avec la partialité la plus marquée, n'en sont pas moins fort curieux; on y reconnaît souvent un homme d'esprit, et plus souvent encore un homme fort instruit en affaires, surtout de toutes les grandes et petites intrigues de la cour et du Parlement : ce sont les résultats d'un espionnage profond, d'un espionnage suivi de tous les partis qui ont eu quelque influence sur les dernières années du règne de Louis XV et les commencements plus heureux du règne de Louis XVI. L'animosité de l'auteur contre les Choiseul est extrême et suffirait seule pour démontrer que si l'ouvrage n'est pas de la main même du duc d'Aiguillon, il fut inspiré du moins par ses haines, par son amour-propre, par ses préventions les plus intimes. Sans craindre d'avance des atrocités dont il ne donne pas même le plus léger indice, il ose imputer au duc de Choiseul la mort du Dauphin, de la Dauphine et de la reine qu'il assure avoir péri par le poison.
C'est contre une calomnie si peu vraisemblable que s'est élevé M. de La Harpe dans son Mercure, mais la manière dont il a repoussé l'idée d'une pareille horreur n'a pas satisfait les amis du ministre dont il s'est chargé de venger la mémoire, et sa prétendue impartialité lui a valu la leçon que voici dans le Journal de Paris. Nous avons de bonnes raisons pour la croire de M. de Vaines , premier commis des finances sous M. Turgot.
« Je nai, dit M. de La Harpe, aucun intérêt à défendre la mémoire de M. de Choiseul, je l'ai fort peu connu, et alors il n'était plus en place. » Qu' est-il besoin d'autre intérêt que celui de la vérité pour détruire une imputation calomnieuse? Est-il nécessaire qu'un écrivain impartial ait connu les hommes dont il parle pour se croire obligé d'examiner les torts dont on les charge et d'être injuste envers eux? Cette observation générale suffirait à tout autre qu'à M. de La Harpe, mais le cas particulier dans lequel il se trouve paraît exiger une réponse particulière. J'établirai donc qu'à supposer qu'il ne fût pas de son intérêt de remplir son devoir, le sentiment des convenances aurait pu l'en^-ao-er à défendre la mémoire de M. de Choiseul, à ne pas déclarer qu'il ne l'avait pas connu lorsqu'il était en place, et à se rappe-
1er des détails dont il est bien extraordinaire qu'il ait totalement perdu ou dédaigné le souvenir.
« M. de La Harpe fit presser M. de Choiseul par plusieurs de ses amis d'entendre Mèlanie ; le jour de la lecture fut désigné, j'y assistai, elle fut applaudie, M. de Choiseul donna à l'auteur les éloges qu'il méritait. M. de La Harpe crut ne pouvoir mieux y répondre qu'en confiant à M. de Choiseul son infortune et l'impossibilité où elle le mettait de faire les frais de l'impression de sa pièce. M. de Choiseul fit ce qu'il faisait dans de pareilles circonstances. Il existe encore des notes qui prouvent que cène fut pas la seule occasion où il eut l'avantage d'être utile à M. de La Harpe. Désirant même qu'il méritât par un ouvrage classique l'appui et le secours du gouvernement, il l'engagea à traduire Suétone. On lit à la tête de cette traduction une épître dédicatoire de M. de La Harpe à M. de Choiseul qui commence ainsi : « La reconnaissance m'oblige à vous présenter cet ouvrage entrepris pour vous plaire »
« 11 paraîtra peut-être assez difficile de concilier ce que M. de La Harpe imprime aujourd'hui avec ce qu'il imprimait pendant que M. de Choiseul était en place, et d'expliquer comment on n'a pas connu quelqu'un auquel on a témoigné publiquement sa reconnaissance.
« M. de La Harpe finit par remarquer qu'en approfondissant le caractère de M. de Choiseul d'après ses actions connues, on trouvera qu'il ri y avait rien en lui qui pût le faire croire capable de grands crimes comme de grandes vertus.
« On ne sait comment on parviendrait à prouver qu'un homme qui avait le caractère élevé, tous les sentiments nobles,, qui par sa franchise et sa fermeté avait rendu à la France sa dignité et lui avait procuré un grand ascendant sur les autres puissances, qui n'a jamais oublié un service, puni une injure, connu le malheur sans le soulager, on ne sait, dis-je, comment on prouverait qu'un tel homme était incapable de grandes vertus. Ce que l'on comprend encore moins, c'est que ce soit M. de La Harpe qui prononce ainsi, lui qui, du vivant de M. de Choiseul, avait fait son éloge et qui l'aurait fait imprimer dans la Galerie des hommes célèbres si la famille de M. de Choiseul, qui connaissait son aversion pour les louanges, ne s'y fût opposée et n'avait retenu le manuscrit. Comment M. de La Harpe aurait-il
manque de pudeur au point de prostituer son talent à louer un homme qu'il aurait cru incapable de grandes vertus?
n Je ne puis terminer ces observations sans remarquer qu'un des effets les plus sensibles de la Révolution est d'anéantir sans retour la mémoire d'un grand nombre d'individus. Les opinions qu'ils ont professées, les écrits qu'ils ont publiés, les liaisons qu'ils ont recherchées, les moyens dont ils se sont servis, les bienfaits qu'ils ont reçus, ils ont tout oublié. On croirait qu'ils n'ont pas échappé à cette maladie cruelle qui détruit à tel point la trace du passé, qu'on est obligé de rapprendre tout ce qui avait été enseigné dans les premiers jours de l'enfance. »
— Défense des Constitutions américaines, ou De la Nécessité d'une balance dans les pouvoirs d'un gouvernement libre, par M. John Adams, ci-devant ministre plénipotentiaire des États- Unis près la cour de Londres, et actuellement vice-président des États-Unis et président du Sénat. Deux volumes in-8°, avec cette épigraphe de Pope :
Ail nature's différence keeps ail nature's peace. L'opposition de toute la nature tient toute la nature en paix.
Il n'y a dans cet ouvrage aucune espèce de plan ni de méthode, mais des intentions infiniment respectables et des vues d'un grand sens. C'est une suite de lettres dans lesquelles l'auteur prouve encore plus par des autorités ou des faits historiques que par des raisonnements : 1° qu'il n'exista jamais et qu'il ne peut exister un gouvernement simplement démocratique, soit collectif, soit représentatif; 2° qu'un gouvernement formé de deux branches seulement ne fut jamais et ne peut être stable, parce qu'il arrive toujours, et souvent après un long enchaînement de troubles et de calamités, que l'une des branches parvient à renverser l'autre ; 3° que si jamais un État libre prospéra, ce ne fut que par l'effet de la balance établie entre les pouvoirs de son gouvernement, c'est-à-dire par la concurrence de trois pouvoirs dont l'un puisse dans l'occasion se joindre au plus faible contre le plus fort et maintenir l'équilibre.
M. Adams, pour démontrer la vérité de ces principes qui ne sont pas nouveaux, mais qu'on a trop oubliés sans doute, analyse avec plus ou moins de détail le gouvernement de toutes les républiques anciennes et modernes, petites et grandes, de Rome et
San Marino, de Bienne et de Zug, ainsi que de l'Angleterre et de la Pologne. II discute dans le même esprit les différentes opinions des plus célèbres publicistes depuis Zaleucus et Pythagore jusqu'aux docteurs Price et Franklin.
Dans la seconde partie du volume l'auteur examine : si la succession des pouvoirs n'est pas le moyen le plus sûr de détruire les factions, le meilleur remède contre les instigations de l'intérêt personnel ; si le peuple ne doit avoir qu'une part dans le gouvernement, ou si le chemin des emplois doit être ouvert à tous; si le peuple est seul intéressé au maintien de la liberté, s'il est moins adonné au luxe que les grands; s'il existe de l'esprit public dans une démocratie, et si la minorité n'y est pas toujours opprimée ; si la forme démocratique est plus que toute autre conforme à la raison, plus que toute autre favorable à l'égalité; enfin si ce n'est pas l'espèce de gouvernement dans laquelle la responsabilité des administrateurs est le moins praticable.
C'est par complaisance pour son libraire que M. de La Croix, auteur de l'ouvrage que nous avons eu l'honneur de vous annoncer sur les différentes constitutions de l'Europe, paraît s'être chargé d'ajouter au livre de M. Adams quelques notes tendant à prévenir les impressions défavorables que son système pourrait inspirer contre la sublime infaillibilité de notre nouvelle Constitution. Il veut bien avouer que la Constitution des Américains est la plus sage de toutes celles qui ont été combinées pour des hommes dégagés de tout bien, mais il ajoute avec sa douceur et sa bonhomie accoutumées : «La nôtre sera peut-être un jour ce qui convient le mieux à la France. Pour prononcer affirmativement sur ce point il faut que le temps nous démontre la facilité du jeu de tous ses rouages, l'accord de tous ses mouvements et la régularité de son balancier. [Ce balancier, c'est apparemment ce pauvre diable de veto suspensif.] Alors si les Américains offrent d'un côté un beau modèle à toutes les républiques, les Français en montreront de l'autre un superbe à toutes les monarchies. » Ne voyez-vous pas aussi comme déjà toutes les puissances de l'Europe s'empressent de venir contempler de plus près une si rare merveille !
1. Constitutions des principaux États de l'Europe et des États-Unis d'Amérique, Buisson, 1791-1802, 6 vol. in-8°. L'article de Mcister, écrit sans doute en 1791, ne nous est pas parvenu.
— Almanach g encrai des spectacles de Paris et de la prorince pour Tannée 1792, contenant une notice exacte des spectacles de la capitale et des provinces, les noms des directeurs, auteurs, musiciens, employés, la critique impartiale de toutes les pièces jouées à Paris en 1791, le nom des auteurs et compositeurs, remplacement et la description des salles, le prix des places; des anecdotes et des réflexions relatives à tous les spectacles en général et à chacun en particulier, un tableau philosophique de l'utilité générale et particulière de chaque théâtre, de leurs succès relatifs, des obstacles qui peuvent s opposer à leurs progrès, etc., et généralement de tout ce qui contribue aux progrès de l'art dramatique en France. Ouvrage absolument nouveau dans ce genre, nécessaire ci tous ceux qui ont des relations avec les théâtres, curieux pour tous les amateurs, et utile à tous les étrangers, par une société de gens de lettres. Dd volume in-12. Qu'ajouter après ce titre à tout le bien, à tout le mal qu'on peut penser de cet ouvrage? Nous ignorons à quelle société de gens de lettres le public en est redevable, mais il y a tout lieu de croire que personne n'y a plus travaillé que le cousin Jacques, M. Reigny de Befïïoy, l'auteur des Lunes, de Nicodème, du Club des bonnes gens, etc1. Un des plus longs articles de l'almanach est employé à démontrer qu'aucune pièce n'a rapporté plus de profit au théâtre de la rue Feydeau que les trente premières représentations du Club des bonnes gens, et ce petit ouvrage mérite en effet tout le succès qu'il a obtenu, non-seulement par des tableaux remplis de naturel et de simplicité, mais encore par le bon esprit dans lequel il paraît avoir été fait, car il ne respire que l'amour de l'ordre et la haine qu'on doit à toute faction, à tout esprit de parti. Cet almanach est d'ailleurs un monument assez curieux de la stérile abondance de toutes nos richesses dramatiques.
— Mélopée moderne, ou l'Art du chant réduit en principes, composé et dédié à M. Lenormant d'Étiolés, par M. Martini, surintendant de la musique du roi, l'auteur de la musique de V Amoureux de quinze ans, de celle du Droit du Seigneur, etc., etc.
Cet ouvrage est divisé en deux parties ; la première traite de
1. Le catalogue Soleinne lui donne comme collaborateurs Etienne et Lebrun.
la manière d'enseigner h chanter, de la voix, de la respiration, des différents accents de la voix et de tous les exercices qu'il faut pratiquer pour la travailler. La seconde contient des exercices ou sonates de voix faites dans l'intention d'accoutumer les élèves à concevoir, à retenir une longue diction musicale et de leur apprendre à résumer la partie chantante avec la partie harmonique. Les accompagnements de tous les exercices sont écrits à trois parties, et cette section harmonique, la moins connue en France, est, dit-on, la plus élégante et la plus instructive.
Nous ne pouvons juger cette production que sur parole, mais les artistes faits pour l'apprécier la regardent comme un des meilleurs ouvrages élémentaires qui aient encore paru sur l'art du chant ; la méthode de l'auteur est claire et précise, ses exemples sont Lien choisis, bien conçus et bien gradués.
— Les Emigranles, ou la Folie à la mode, par Mine ***. Un volume in-8° avec cette épigraphe : Les plus courtes folies ont leur danger l.
Des femmes lasses de conversations politiques prennent tout h coup le parti d'émigrer, mais en attendant l'exécution de ce beau projet, chacune s'engagea raconter son histoire. Une d'entre elles, Phémise, a un frère plus jeune qu'elle de deux ans et qui n'a point encore paru clans le monde ; c'est par lui qu'elle s'avise de se faire remplacer en le présentant à ses compagnes sous des habits de fille. Le jeune homme, d'une figure charmante, habillé en femme et prenant de son mieux le maintien d'une demoiselle, ne manque pas d'être admis avec beaucoup d'empressement; il plaît à toutes nos voyageuses, mais c'est surtout auprès d'une jeune Anglaise, miss Fanny, qu'il cherche à réussir, et ses soins, après l'avoir vivement intéressée, finissent par obtenir la plus douce des récompenses, car il devient son époux. Voilà le cadre où l'auteur a fait entrer une douzaine de petites historiettes dont le fond, sans être ni très-neuf ni trèsingénieux, a pourtant plus ou moins d'agrément et de variété. C'est, dit-on, l'ouvrage d'une femme.
— Après beaucoup de débats, d'intrigues, de sollicitations, de conseils, d'incertitudes, c'est au nouveau théâtre du Marais que M. de Beaumarchais s'est déterminé à donner sa Mère coupable,
1. Nous n'avons pu voir un exemplaire de ce livre dont l'auteur nous est inconnu.
ou V Autre Tartufe, et le jour au moins de la première représentation (le mardi 2(> juin), il a eu sans doute toutes les raisons du monde de s'en repentir, car jamais pièce nouvelle ne fut plus mal accueillie et surtout plus mal jouée; mais ce n'est pas sur cette première impression que nous nous permettrons de juger l'ouvrage.
La marche des premiers actes est longue et lente, quoiqu'habilement tissue. Le quatrième acte est d'un trop grand effet pour que le cinquième, qui est un complément nécessaire de toute l'action, ne paraisse pas un peu languissant. Le style a les défauts la négligence et la singularité qui caractérisent la manière de l'auteur, mais souvent aussi de la chaleur, de l'énergie, des expressions heureuses et piquantes. Quand je me rappelle l'impression différente que m'ont faite les détails de cette pièce à la lecture que j'en avais entendu faire à l'auteur, et à la représentation, je suis tenté de croire que le charme très remarquable du son de voix de M. de Beaumarchais a contribué beaucoup à lui faire illusion sur le mauvais goût d'un grand nombre de ses expressions, car il est certain que ces expressions, qui lui sont trop familières, n'ont presque plus rien qui vous surprenne et vous blesse avec sa manière de s'en servir et de les prononcer. 11 ne faut pas oublier d'ailleurs que Figaro, si connu depuis longtemps, s'est acquis le droit de faire supporter la bizarrerie de son caractère et de son langage.
A l'exception du rôle du comte Almaviva dont le sieur Baptiste a tiré tout le parti possible *, la pièce, fort mal jouée le premier jour, l'a été moins à la troisième et à la quatrième représentation; mais le succès de cet ouvrage qui, donné au Théâtre-Français, eut sans doute infiniment mieux réussi, n'aurait pourtant jamais égalé celui du Mariage de Figaro, non-seulement à cause des circonstances qui ne sont plus les mêmes, mais encore parce que la Mère coupable, quoique l'objet en soit plus moral, la conception plus forte et plus élevée, quelques situations plus hardies et plus intéressantes, n'offre ni le même mouvement de scènes ni la même variété de tons.
1. MM. d'Heylli et de Marescot, dans leur excellente édition du théâtre de Beaumarchais, disent que les interprètes de la Mère coupable n'ont laissé nulle part, trace de leurs noms; voici la preuve du contraire pour le principal rôle. Le putpourri publié ici n'a, que nous sachions, jamais été cité.
Î5k CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.
Le dénoûment de ce drame si sérieux, si terrible n'en a pas moins rappelé le joli conte de M. de La Condamine.
Alain disait : « Ma femme, écoute-moi : Je t'avouerai qu'avant d'être à toi, Bien jeune encore, je fis une folie :
J'eus une fille; elle est, ma foi, jolie. Prends-la chez nous, faute de nourrisson ; Je veux de toi qu'elle prenne leçon, Tu l'aimeras, car elle te ressemble.
— Et moi j'ai fait, dit-elle, un gros garçon ; Il nous faudra les marier ensemble. »
M 0 T S avec lesquels a été composée la Mère coupable.
Air du Menuet d'Exaudet.
Le pétard, Le hasard, L'atmosphère, Récépissé, agio, Oratoire, falot, Fleur de réverbère ; Salomon, "Washington, Intrigaille, Y a faute, détempteur, Club dénonciateur, Canaille, Noir comité des recherches, Enfer caverneux, Tartufe, Pied fourchu, serpent, sphinx,
Labyrinthe, Inconstitutionnel, Hélas ! Grand Dieu ! Ah ! ciel !
Éteinte, Bracelet, Cabinet, Et chapelle, Infernale égalité.
Divorce, liberté, Deuil, reptile et libelle; Saint Léon Et Suzon ;
Ariane ; Le Minotaure est cerné, Le Bégearss consterné
Le damne.
Sévère, bête enragée, Épithalame affligée, Paradis, Amoindris, Radieuse, Finassé, million d'or, Mon noble ami Major, Fougueuse ; Astorgo, Chocolat, Sans lecture, Chacun pour soi, Dieu pour tous, Papa, maman, époux, Nature.
— Ma République, auteur Platon, éditeur Jean de Sales, plus connu sous le nom de M. Delisle, l'auteur de la Philosophie de la nature, de l'Histoire des hommes. Trois petits volumes in-16 ; il y en aura douze.
Le titre de l'ouvrage annonce qu'il était destiné à être publié l'an 1800, un avertissement, qu'entièrement achevé le 1er janvier 1791, le manuscrit n'a pu être livré à l'impression que le 15 avril de la même année ; on en pourrait donc conclure qu'il paraît un an trop tard ou huit ans trop tôt, mais si l'ouvrage est bon, le dernier de ces torts est sans doute celui qu'on lui pardonnera le plus volontiers.
M. Delisle de Sales, pour donner à ses idées sur le gouvernement et la législation plus de couleur et plus d'intérêt, a cru devoir les envelopper d'une forme dramatique. 11 oblige ses lecteurs à s'embarquer avec lui dans le Cosmopolite, bâtiment de la Tamise, destiné à protéger avec une petite flotte de conserve le commerce du Levant. Notre philosophe y rassemble des passagers des quatre parties du monde pour amener plus ou moins heureusement le récit des faits ou des apologues qu'il juge à propos d'invoquer à l'appui de sa théorie. Quelques-unes des anecdotes qui, en liant les parties isolées de sa République, doivent servir de point de repos à l'entendement du lecteur sont du moins fort étranges, comme celle du soldat autrichien crucifié et de
l'abandon de l'empereur Joseph par ses troupes pendant le siège de Belgrade. Quoique ce soient une jeune Grecque, Lponine, et le philosophe Platon, son père, qui jouent le premier rôle dans les discussions politiques dont s'occupent les passagers du Cosmopolite, c'est vers le milieu de l'année 1789 que l'auteur, après avoir fait croiser son vaisseau dans l'Archipel, le fait passer encore le plus heureusement du monde sous le canon des Dardanelles et voguer ensuite vers la Crimée. A celte époque, dit-il, se préparait l'exécution de ce plan magnifique d'après lequel Joseph II, déjà roi des Romains par le nom, l'aurait été en réalité en allant résider au Capitole, et Catherine II, lasse de régner sur les glaces éternelles de la Neva, aurait transféré le siège de sa vaste monarchie sous le beau ciel du Bosphore.
La partie didactique de l'ouvrage, en offrant peu de vues nouvelles, manque tout à la fois de méthode, de précision, de clarté. Les fictions auxquelles on a cru devoir recourir pour charmer l'attention du lecteur sont rarement heureuses, le développement en est presque toujours pénible et souvent fort embrouillé. D'abord il s'agit du pacte social, ensuite de l'anneau de Gygès, allégorie qui sert à prouver qu'il n'est point de bonheur pour l'homme individuel sans un pacte tacite avec Dieu, point de jouissance pour l'homme en famille sans le pacte qui lie le cœur de l'épouse à celui de l'époux, point de sûreté pour l'homme rassemblé en corps de nation sans le pacte qui enchaîne le roi et ses sujets; puis des trois morales, puis de l'origine de la Révolution française, puis encore de l'état de la France à l'époque de la Révolution, le tableau de ce grand événement et ses suites. Voici la conclusion du troisième volume qui n'a que trop l'air d'une prophétie :
« Le salut de la France a été manqué deux fois par l'Assemblée nationale, l'une lorsqu'à la séance royale elle oublia de prêter le serment mémorable qui enchaînait pacifiquement le chef et les membres du corps politique à la nouvelle Constitution ; l'autre, lorsqu'à la naissance des orages, elle n'imagina pas, en voyant à ses pieds le roi et ses vainqueurs, c'est-à-dire le pouvoir et la force, de les faire concourir par des sacrifices mutuels à la tranquillité générale. Je tremble que de ces deux erreurs ne naissent des troubles innombrables, qu'à l'inertie de l'esclavage sous le despotisme ne succède une anarchie féroce
qui la fasse regretter, et que la nation, revenue de son idolâtrie pour ses régénérateurs, ne finisse un jour par calomnier les lumières qui leur ont fait faire de si grandes choses. »
— Le Règne du prince Trop-Bon dans le royaume des Fous, conte oriental, ou plutôt histoire occidentale publiée par Madame la toujours comtesse de***, et dédiée à MM. les rédacteurs du Journal intitulé l'Ami du roi, sous la direction de 1/. Mont i oie. Brochure in-8° avec cette épigraphe : En il 92, une
armée victorieuse entrera dans Paris. Histoire de la Révolution de France, par M. Mon tj oie, tome Ier, page 10. M. Lemierre a dit fort ingénieusement :
L'allégorie habite un palais diaphane,
mais encore ne faut-il pas que cette transparence soit extrême ou ne laisse rien à deviner aux yeux de l'imagination, car dans ce cas l'allégorie ne serait plus une allégorie, et ce pourrait bien être le premier défaut du nouvel apologue d'être beaucoup trop clair. Le voile sous lequel l'auteur anonyme a voulu représenter l'origine et les principales scènes de la Révolution française est aussi grossièrement tissu que les préventions d'après lesquelles il juge les caractères et les événements sont injustes et frivoles. M. Necker, sous le nom de Keren ou le Nécromancien, est un des premiers objets de son insultante critique ; après lui, M. le duc d'Orléans, h Tout à coup une voix plus bruyante que le tonnerre et qui venait de l'Orient, cria : Fous que vous êtes, s'il tombe un seul cheveu de la tête du prince Trop-Bon, je suis sur vos trousses, je tiens dans mes mains l'épée qu'on appelle la fulminante, etc. Cette voix fit beaucoup de peur aux enragés. (Jusqu'à présent du moins il n'y paraît guère.) Le cousin du prince Trop-Bon en eut une telle frayeur qu'il allait de taverne en taverne, criant comme un énergumène : « Je ne veux pas être roi ! je ne veux pas être roi ! car il faudrait me battre avec celui qui a la fulminante, et je ne me battrais pas avec lui quand il n'aurait qu'une épingle, etc. » Mais en voilà bien assez pour faire juger du ton, de l'esprit et du style de ce triste pamphlet.
— Le Club des Jockeys, ou Portraits des principaux personnages de V Angleterre . Un volume in-8°, avec cette épigraphe:
Je les peindrai tels qu'ils sont, je n'omettrai et n'ajouterai
rien par malice. (Shakespeare.) Bicere verum quid vetat? Ouvrage traduit de l'anglais sur la troisième édition.
J'ignore si cet ouvrage a beaucoup perdu de son prix en passant dans notre langue, mais à n'en juger que par la traduction, il est permis de croire que l'esprit de parti, la haine et la malignité qu'on peut satisfaire quelquefois sans de grands efforts d'esprit ou de talent en ont essentiellement assuré le succès. C'est une galerie de portraits satiriques dont la plupart ont assez peu de physionomie et d'originalité ; les plus piquants sont ceux de MM. Sheridan, Fox et Pitt. Les deux premiers ont été traités par l'auteur avec le plus de complaisance ; il dit de M. Sheridan que cet homme universel semble être l'cpitome de tout le genre humain ; de M. Fox que son esprit fut formé lorsque la nature était dans sa meilleure humeur; que, très-utile et très-brillant comme un des chefs de l'opposition, il est trop indolent et trop adonné à ses plaisirs pour être jamais capable d'administrer avec gloire le gouvernement d'un grand empire. Après beaucoup de déclamations contre le caractère public et particulier de M. Pitt, il avoue que « sa précaution et sa plausibilité sont bien calculées pour enchaîner la confiance de l'intérêt territorial et mobilier, et qu'il en tire le meilleur parti, etc. »
Tout pour amour, ou Juliette et Roméo, drame en quatre actes, en prose, mêlé d'ariettes, a été donné pour la première fois sur le Théâtre-Italien le samedi 7 juillet. Les paroles sont de M. Monvel, la musique de M. Dalayrac.
On retrouve dans ce drame presque toutes les situations de la tragédie de Shakespeare ; ce sont les masses d'un grand tableau resserrées dans le cadre d'une miniature. On voit au pre-
1. Nous respectons l'indication donnée ici par le manuscrit, mais il y a erreur évidente, à moins que Mcister n'ait tenu, en servant tardivement ses abonnés, à respecter quand même l'ordre chronologique. Il est matériellement impossible qu'au mois de juillet 1792 il ait pu parler d'un ouvrage où il est question du 10 août et des massacres de septembre, ainsi que de pièces représentées le 30 septembre et le 8 octobre.
mier acte les préparatifs d'une noce, un bedeau de paroisse ivre, un bal masqué, un orage, un rendez-vous de nuit, un duel ; au second, les adieux de Juliette et de Roméo, adieux qui ressemblent à ceux de Chimène et du Gid, ensuite les convulsions de l'empoisonnement qui finit pourtant, comme on sait, par n'être qu'une bonne et douce léthargie; au troisième acte, un fort bel enterrement dont Roméo, revenu subitement à Vérone, fait arrêter le cortège au milieu de la place publique ; au quatrième des bedeaux s'enivrant à la porte d'un caveau funèbre, enfin Juliette couchée sur un cercueil orné de fleurs à la manière de son pays (in lier best robes un cover, (Ton the bier), son amant à ses pieds, et bientôt après sa résurrection et son mariage. Ce qu'il y a de plus singulier dans tout ceci, c'est que tant de spectacle, tant de merveilles, tant de situations pathétiques ou romanesques ne produisent presque aucun effet ; ce sont des tableaux de lanterne magique qui ne font qu'étourdir l'attention sans intéresser le cœur. M. Monvel, à qui l'on ne saurait d'ailleurs refuser une très grande connaissance de la scène, a presque toujours échoué dans les compositions de ce genre , plus le fond de ses sujets semble vaste et riche, moins il sait en tirer parti, et c'est au contraire le canevas le plus léger, tel que celui de Biaise et Babet, de Philippe et Gcorgelte, qu'il a l'art de broder avec le plus de succès. Il y a certainemeut dans les deux ouvrages que nous venons de citer un intérêt plus vif, plus vrai, plus attachant, quelque simple qu'en soit l'action, que dans l'énorme machine de Juliette et Bornéo. La musique de ce dernier drame n'ajoutera rien à la réputation de M. Dalayrac, mais elle est tout à fait propre à la soutenir.
— Le Faux Insouciant, comédie en cinq actes, en vers, représentée pour la première fois sur le théâtre de la Nation, le jeudi 5 juillet, est de M. Alaisonneuve, l'auteur de Mustapha et Zcangir, ôïOdmar et Zulna. Il n'est pas aisé de faire l'analyse d'une comédie sans intrigue et sans action ; aussi nous garderons-nous bien de l'entreprendre. Quoique fort bien jouée, la pièce n'a eu que cinq ou six représentations.
— On vient de nous envoyer de Londres le prospectus d'un ouvrage intitulé Dernier tableau de Paris, ou Récit historique de la révolution du 10 août, des causes qui l'ont produite, des événements qui l'ont précédée, et des crimes qui l'ont suivie, par
J. Peltier, de Paris, auteur des Actes des Apôtres, de la Correspondance politique, et de divers ouvrages publiés depuis trois ans; avec cette épigraphe :
J'entends encor ces cris, ces lamentables cris, Ces cris : Sauvez le roi, son épouse et son fils.
« Si une Providence céleste, dit l'auteur du prospectus, m'a conservé sain et sauf pendant si longtemps au milieu des haines et des ressentiments personnels, si depuis elle a permis que je survécusse à l'abbé Royou, à Suleau et à Du Rozoy, et que je pénétrasse jusqu'aux rivages de la vérité et de la liberté, elle m'a sans doute destiné à dévoiler et à peindre dans toute leur horreur les scènes terribles qui viennent de se passer sous mes veux. L'urgence de la conjoncture m'obligera de publier cette narration avec un peu de précipitation, mais si la simplicité est ïa forme que je choisis, le fond brillera surtout par la vérité. Beaucoup d'anecdotes privées seront renvoyées à la fin de la publication de cet ouvrage ; le danger personnel que court encore une partie des infortunés dont j'aurais à parler m'oblige à cette circonspection... Jamais plus grandes circonstances ne s'offriront à la plume de l'histoire; si la perversité du cœur humain va paraître dans tout son jour, des traits sublimes de courage, de fidélité, d'intrépidité, d'honneur et de loyauté, viendront aussi reposer l'attention et soulager l'âme des lecteurs ; et certes je n'oublierai pas dans ce tableau les vertus hospitalières et généreuses de la grande nation qui sert aujourd'hui d'asile à tant de malheureux. »
L'ouvrage sera composé de douze numéros, et chaque numéro de 60 à 80 pages d'impression. Il y sera joint un plan gravé de l'attaque et du combat dans le château et le jardin des Tuileries, les Champs-Elysées et les rues adjacentes, une estampe représentant le massacre de l'Abbaye et le Tribunal où se prononçaient les jugements, et un portrait représentant le Dauphin d'après nature. Le prix de la souscription est une guinée.
— Lettres sur divers endroits de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique parcourus en 1788 et 1789, par Alexandre Bisani. A Londres. Un volume in-8°.
Ces lettres sont datées de Païenne en Sicile, de Malte, des
îles de la Grèce, d'Athènes, de Constantinople, de Smyrne, de Gibraltar, de Carthage, de Toulon, de Livourne, mais sur toutes ces contrées elles ne nous apprennent rien qu'on ne trouve dans les voyages les plus connus; ainsi l'auteur aurait pu écrire le plus commodément du monde sans sortir de Londres, où il paraît les avoir publiées. Le style en est assez soigné, mais souvent avec une recherche froide et pénible. L'ouvrage abonde en réflexions qui ont tout l'air de pensées et qui n'en sont pas, des descriptions qui veulent être rapides, mais qui ne laissent après elles aucun souvenir et ne font jamais image. Les anecdotes les plus curieuses de tout le recueil, celles du moins qui nous ont le plus frappé, les voici :
« 11 y a ici (à Constantinople) un papas qui vient de traduire en grec l'Esprit et le Système cle la nature pour rendre service, dit-il, à ses compatriotes ; mais comme ceux-ci n'aiment ni l'esprit ni le système, ils l'ont persécuté, c'est pourquoi ce Grec est tout lier cle ce que ses traductions lui ont valu les honneurs de la persécution.
u Le fameux comte cle Bonneval mourut clans une espèce cle transport en prononçant ces mots : Quand les codions sont sortis de Télable, il faut fermer la porte • ce qui montre qu'il était plongé dans des pensées chrétiennes, car on sait que les Turcs n'aiment cet animal ni ne s'en occupent jamais. Il était pacha à deux queues, et il avait deux mille piastres par an. »
— Au doux Ça ira, vient de succéder la chanson que voici1, comme les Marseillais ont succédé aux jacobins. On l'attribue à M. Rampalle fils, fédéré marseillais.
— L'opéra de Corisandre * , représenté le 30 septembre avec tout le soin possible, a été terminé par V Offrande à la liberté, scène patriotique sur la chanson des Marseillais. Immédiatement après les cinq premiers couplets chantés par M. Renaud et répétés en chœur par tous les acteurs et coryphées, la statue de la Liberté paraît sur un autel, une marche religieuse amène tous les danseurs, qui déposent chacun une offrande au pied de l'autel,
1. Meister donne ici, sans variantes, l'hymne de Rouget de l'Islc, qu'il serait assurément superflu de reproduire. Nous ne conservons même ces trois lignes qu'à cause de l'attribution fort inattendue de la Marseillaise au citoyen Rampalle; c'est un prétendant de plus à cette glorieuse paternité.
-'. Musique de Langlé, paroles de Le Bailly et de Linières ^représenté pour la première fois le 8 mars 1791.
xvi. \\
on allume des feux sacrés, puis un chœur à voix douce chante
à genoux :
Amour sacré de la Patrie,
Conduis, soutiens nos bras vengeurs;
Liberté, liberté chérie,
Combats avec tes défenseurs, (bis).
Sous nos drapeaux que la victoire
Accoure à tes mâles accents ;
Que tes ennemis expirants
Voient ton triomphe et notre gloire.
Ici la cérémonie est interrompue par le son lugubre du tocsin, le canon se fait entendre, tout le monde se lève, on distribue des armes, et l'on finit le couplet : Aux armes, citoyens! et avec les sons de voix les plus éclatants. Cette petite scène, qui produit un effet prodigieux, a été arrangée par M. Gardel. M. Gossec a fait de nouveaux accompagnements à la marche et les a variés à chaque couplet. Jamais l'exécution de l'orchestre n'a été plus parfaite.
— * A la suite du ballet de Mirza 1, donné sur ce même théâtre, M. Gossec a mis aussi en action la chanson des Marseillais, dont il a fait la musique. Après les danses qui terminent le ballet de Mirza et du colonel français, un officier vient annoncer que les troupes étrangères menacent nos frontières. On voit s'élever au milieu de la scène la statue de la Liberté, on place un autel devant elle et l'on chante en chœur la marche des Marseillais. Des coups de canon annoncent une attaque, les hommes y volent, et pendant le combat les femmes invoquent la Liberté. Les Français reviennent vainqueurs avec des prisonniers que l'on rend libres ; cette intention a eu le plus brillant succès.
Quoique Pindare n'ait pas fait les vers de la chanson et que la musique ne soit pas de Tyrtée, il est impossible de l'entendre sans éprouver une sorte d'enthousiasme. Si le chant n'est pas neuf, s'il paraît être fait de plusieurs phrases musicales connues, il n'en a pas moins un caractère majestueux, énergique et qui produit le plus grand effet, effet qui justifie celui qu'on attribue aux chants guerriers des Grecs, des bardes, des sauvages, enfin à cette fameuse chanson de Roland, depuis si longtemps perdue2,