‹ Correspondance littéraire (volume 4)Chapitre 54 sur 377 · M, d'Alembert. (Grimm · texte numérisé non relu

M, d'Alembert. (Grimm

de ses cheminées et de ses dessus des portes, et que personne ne songe au portail de sa maison.

C'est l'ariette1, Règne, amour, etc., qui fait le grand succès

1. Je ne puis m'empècher de remarquer ici un autre grand avantage de la musique italienne sur la française. Leur aria est précisément, comme leur récitatif, capable de toutes les expressions et de toutes les formes. Ce sont deux figures également belles et agréables; l'une dans un habillement noble et simple; l'autre couverte de toute la richesse d'un luxe raffiné. Vous voyez la raison pourquoi cette dernière éblouit la multitude, et la facilité qu'elle a de cacher ses défauts sous la splendeur de sa parure. L'ariette, au contraire, ne fera jamais une partie bien brillante de l'opéra français : elle n'est pas fille du génie ; non, elle ne prétend pas en France à une origine si sublime; elle ne souffre que la peinture agréable de certains mots. Le musicien est réduit à folâtrer éternellement autour d'un lance, vole, chaîne, ramage, etc. Les grands tableaux, le langage du sentiment et des passions sont relégués dans les monologues qui ne sont qu'un récitatif brodé, orné et quelquefois surchargé. Quelle carrière pour un musicien que Varia italienne ! Voulez-vous de grands tableaux ? Les voici :

Vo solcando un mar crudele

Senza vêle

E senza sarte, Freme l'onda, il ciel s'imbruna :

Cresce il vento, e manca Tarte, E il voler délia fortuna Son costretto a seguitar.

Autre :

Léon piagato a morte Sente mancar la vita, Guarda la sua ferita, Ne s'avvilisce ancor.

Cosi fra l'ire estreme Rugge, minaccia, e freme Che fa tremar morendo, Tal volta il cacciator.

Il serait impossible au pinceau du musicien de surpasser dans ces tableaux l'expression et le coloris du poëte. Voici un autre tableau où le poëte ne fait qu'indiquer au musicien ce qu'il a à rendre dans toute sa force :

Scherza il nocchier talova Con l'aura, che si desta ; Ma poi divien tempesta, Che impallidir lo fa.

Non cura il pellegrino Picciola nuvoletta :

Ma quando men l'aspetta, Quella tuonando va.

Ecoutez les désordres et les fureurs des passions :

Dimmi che un empio sei, Ch' hai di macigno il core, Perfido, traditore, E allor ti crederô.

Vorrei di lui scordarmi,

de cet acte, la beauté des deux monologues est perdue pour la multitude. On les trouve bien faits, on le dit froidement, on est toujours dans l'enthousiasme de l'ariette. Cette ariette cependant, le canevas du monde le plus heureux, qui fait déployer à M. Jélyotte toutes les grâces et toute la richesse de son talent enchanteur, n'est que la production d'un homme de goût ; au

Odiarlo, oh Dio! vorrei ; Ma sento cho sdcgnarmi, Quanto dovroi, non so...

Dimmi che un empio sei, E allor ti crederè...

Autre :

Dovrei... ma no...

L'amor... oh Dio! la fe...

Ah ! che parlar non so...

Voici l'expression de la douleur et de la tendresse :

Che non mi disse un di, Quai numi non giurù !

E corne, oh Dio! si puù Come si puù cosi Mancar di fede !

Tutto per lui perdei, Oggi lui perdo ancor.

Poveri affetti miei !

Questa mi rendi, Amor, Questa mercede!

Autre :

Digli che è un infedele, Digli che mi tradi :

Senti... non dir cosi, Digli che partirù...

Digli che l'amo.

Ah! se nel mio partir Lo vedi sospirar, Tornami a consolar, Che prima di morir Di più non bramo.

Cette dernière strophe est, comme vous voyez, une miniature heureuse de la cinquième scène du quatrième acte de Zaïre.

Voulez-vous l'expression d'un sentiment touchant et moins fort:

Per pietà, bell' idol mio, Non mi dir ch' io sono ingrato, Infelice, sventurato Abbastanza il ciel mi fà.

Écoutez le chant de ces amants malheureux :

Ah! che parlando, oh Dio!

Tu mi traiiggi il cor!

Ou:

Quando finisce, o Dei !

La vostra eiudeltà!

LETTRE SUR OMPHÀLE. 305

lieu que l'auteur des monologues doit avoir été échauffé par ce feu divin que nous appelons génie. C'est le même ouvrier, je le sais, qui a fait l'un et l'autre morceau, mais les hommes devraient être affectés tout différemment par ce qui est beau que par ce qui n'est qu'agréable.

J'avoue que je trouve à chaque représentation de nouveaux

Se in cosi gran dolore D'affanno non si muore, Quai pt-na ucciderà?

Voulez-vous enfin l'exemple d'un sentiment simple, naïf et tendre :

Tu di saper procura, Dove il mio ben s'aggira, Si più di me si cura, Se parla più di me.

Autie

Autre :

Ch' io mai vi possa Lasciar d'amare, Non lo credete, Pupille carre :

Ne mon per gioco V'ingannerè Vui foste e siete Le mie faville, Et voi sarete, Care pupille, Il mio bel foco Fin ch* io vivre-

Tu sei la mia speranza, Tu sei il mio placer, etc.

Le poëte et le musicien français seraient également embarrassés, le premier, à conserver à sa traduction toute la simplicité de ces paroles, sans les avilir ; l'autre, à les exprimer dans le chant. Oserais-je dire qu'en général les Français se sont peut-être trop éloignes de cette belle et heureuse simplicité de la nature? Les plus belles scènes de Métastase ne réussiraient pas à Paris, à cause de leur extrême simplicité. Cet éloignement de la vérité et du beau simple est général On n'a qu'à voir comment nos bergers sont habillés à l'Opéra, et nos soubrettes à la Comédie. Brutus, avec une robe chargée d'or, avec une grande perruque et un grand plumet sur son chapeau, au milieu d'un sénat aussi richement habillé que lui, débite ces beaux vers :

Ces pères des Romains, vengeurs de l'équité. Ont blanchi dans la pourpre et dans la pauvreté. Au-dessus des trésors que sans peine ils vous cèdent, Leur gloire est de dompter les rois qui les possèdent. Prenez cet or, Arons, il est vil à nos yeux, etc.

Si tel est le malheur des hommes que, dans leurs imitations comme dans leurs recherches, ils ne puissent jamais atteindre à la vérité, ni supporter à découvert la clarté de la lumière, pourquoi ne la point côtoyer, du moins le plus près, ou la voiler le moins qu'il est possible ? (Grimm.)

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objets d'admiration dans ces monologues. Quelle régularité dans le dessein, quelle harmonie dans la symphonie, quelle simplicité, quel savoir dans la basse continue, quelle noblesse dans sa marche, quelle expression dans le chant, comme il est touchant et vrai, comme tout cela concourt pour me saisir, pour me transporter hors de moi-même! Pygmalion méfait pleurer comme Orosmane. Avec quel art il reprend toujours ces paroles :

Fatal Amour, cruel vainqueur, Quels traits as-tu choisis pour me percer le cœur!

Comme il les rend par gradation plus touchantes à chaque reprise, surtout par la basse qui les conduit. Comme il m'exprime sur le même dessin des (lûtes et des violons les mots :

Que d'appas! que d'attraits!

Comme il me trouble moi-même quand il s'adresse à la

statue :

Insensible témoin du trouble qui m'accable :

quand il me dit :

Sa grâce enchanteresse M'arrache, malgré moi, des pleurs et des soupirs. Dieux! quel égarement! quelle vaine tendresse!

En vain je commanderais à mes larmes, en vain je tâcherais de les arrêter : cela n'appartient qu'à celui qui les fait couler. Il me saisit tout à coup par un trait de génie ; deux accords qui précèdent la prière de Pygmalion à Vénus, et qui sont d'autant plus sublimes qu'ils sont d'une simplicité extrême et un pur changement du mode mineur au majeur. Avec quel bonheur il exprime et par le chant, et par la basse, et par la symphonie, ces mots :

Pourrais-tu condamner la source de mes larmes!

En un mot, si la statue ne s'animait point, et si je n'étais saisi

au moment du miracle par ce changement hardi et heureux du

ton G ré sol en E si mi majeur, il m'arriverait comme à son

amant, ce qu'il lui dit dans une modulation qui me déchire

l'àme :

Si le ciel ne vous eût fait vivre,

Il me condamnait à mourir!

Il me condamnait à mourir!

Vous voyez, madame, que l'enthousiasme que ces morceaux inspirent m'empêche de vous parler de cette ouverture brillante, de cette sarabande admirable dansée par la statue *, de ce chœur majestueux : l'Amour triomphe, de ce caractère original de la pantomime niaise, enfin de chaque morceau qui fait partie de cet ouvrage immortel. Mais mon étonnement est à son comble quand je pense que l'auteur de Pygmalion est celui du quatrième acte de Zoroastre, que l'auteur de Zoroastre est celui de Platée, et que l'auteur de Platée a fait le divertissement de la Rose dans l'acte des Fleurs. Quel Protée toujours nouveau, toujours original, toujours saisissant le vrai et le sublime de chaque caractère, et dont on peut dire exactement ce que le philosophe que j'ai déjà cité dit de M. de Voltaire, qu'il n'est jamais ni audessus ni au-dessous de son sujet !

J'avoue, madame, que je regarde l'admiration et le respect que j'ai pour tout ce qui est vrai talent, dans quelque genre que ce soit, comme mon plus grand bien après l'amour de la vertu. Le ciel en favorisant ces hommes de ses bienfaits, les a distingués de la foule des mortels ordinaires. Grandeur, naissance, richesses, distinctions frivoles, honneurs chimériques, vous disparaissez tous à mes yeux. La seule préférence d'un homme à talent sur celui qui n'en a point est juste et fondée. C'est la nature qui leur a imprimé cette empreinte saorée pour leur attirer le culte et les hommages de l'humanité.

J'érige dans mon cœur un temple à ces mortels privilégiés, et je permets à tous ceux qui sont assez heureux pour sentir ce qui est beau d'assister au culte que je leur rends. Je ne crains point d'être effacé en zèle. La sublime dévotion ne craint point de rivaux.

Je crois, madame, vous apercevoir parmi le petit nombre de ces heureux esprits qui s'empressent d'honorer ce temple. Qui pourrait être plus cligne que vous d'apprécier et d'admirer les talents ! Vous trouvez clans ce temple les images des morts illustres, des autels et de l'encens pour les vivants. Ils sont flattés de celui que vous leur accordez. Vous ne serez point étonnée de

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