LA CHACONNE
Et je vis un homme qui en faisait mieux que lui ; et l'on cria : La chaconne ! la chaconne ! Et il ne parlait point, et je l'admirais, car il montrait son corps et ses bras et ses jambes de tous côtés, et il était beau, et quand il se tournait il était encore beau, et son nom était Dupré.
Et je vis arriver un paysan avec sa compagne, et je jugeai que c'étaient des musiciens déguisés, car j'y voyais clair ; car ils écrivaient sur le plancher l'air qu'on jouait, et par leurs pas je comptais les croches de chaque mesure, et le compte y était, et j'admirais leur danse, parce que je me connais en musique ; et leur nom était Lany.
Et je vis des danseurs et des sauteuses sans nombre et sans fin, et ils appelaient cela la fête encore que ce n'en fût pas une, car la joie n'y était pas : et cela ne finissait point, et je jugeai que ces gens-là ne s'ennuyaient pas de sauter encore qu'ils eussent un air fort ennuyé, et qu'ils m'ennuyassent, moi et les autres.
Et leurs danses troublaient les acteurs à chaque moment, et quand ils étaient dans le meilleur de leur dire, les sauteuses arrivaient, et l'on renvoyait les acteurs dans un coin pour faire place aux sauteuses, encore que la fête se fît pour eux seuls, car le poëte l'avait dit comme cela ; et quand ils avaient quelque chose à dire, on leur permettait de venir dans le milieu, sauf de les renvoyer dans le coin quand ils avaient dit leur fait.
Et je trouvais que nous faisons mieux, parce que nos acteurs n'ont rien de commun avec les sauteuses, et ils ont fini quand les autres arrivent : car je dis ce que je pense.
Et je jugeai que le poëte devait être eu colère contre ces sauteuses, qui venaient interrompre la conversation de ses personnages, sans dire pourquoi.
Et je lui trouvai de la bonté d'âme, de faire appeler les sauteuses par ses acteurs comme il faisait, quand elles n'y avaient que faire ; et encore qu'il dit qu'elles y avaient que faire, je n'en crus rien, car elles n'y avaient que faire.