‹ Correspondance littéraire (volume 5)Chapitre 21 sur 113 · MADAME DACIER · texte numérisé non relu

MADAME DACIER

M. Leftvre avait un ami fort entêté de l'astrologie judiciaire. 11 le pria, le jour même qu'Anne Lefèvre vint au monde, d'en faire l'horoscope et de lui donner l'heure précise de sa naissance. L'astrologue, après avoir bien travaillé à cette figure, dit à M. Lefèvre qu'il l'avait trompé et qu'il n'avait pas bien marqué l'heure : a Car, disait-il, je vois dans cette naissance une fortune et un éclat qui ne peuvent convenir à une fille. » Anne Lefèvre s'est toujours servie depuis de cette aventure pour faire voir le frivole de cet art qui avait trouvé de si grandes choses dans l'horoscope d'une fille qui n'avait aucune fortune. Mais d'autres, au contraire, ont voulu faire valoir cette prédiction et s'en servir pour établir et autoriser cet art, en rapportant de grandes promesses de fortune et d'éclat à la haute réputation qu'elle s'est acquise.

M. Lefèvre ne pensait nullement à élever sa fille dans les lettres, mais le hasard en décida autrement. Ce savant avait un fils qu'il élevait avec un grand soin; pendant qu'il lui faisait des leçons, Anne Lefèvre, qui avait alors onze ans, était présente et travaillait en tapisserie. Il arriva un jour que le jeune écolier répondait mal aux leçons de son père. Sa sœur le soufflait en travaillant, et lui suggérait ce qu'il avait à répondre. Le père l'entendit et, ravi de cette découverte, il résolut d'étendre sur elle ses soins et de l'appliquer à l'étude. Elle fut fâchée d'avoir tant parlé, car dès ce mcunent elle fut assujettie à des heures réglées. Elle fit en si peu de temps de si grands progrès que son père, charmé d'un si excellent naturel, s'appliqua entièrement à l'instruire. De son écolière, elle devint son conseil, de sorte qu'il ne faisait rien sans le lui communiquer.

M. et W^^ Dacier eurent des doutes sur la religion calviniste dans laquelle ils étaient nés l'un et l'autre. Pour s'éclaircir plus à loisir sur cette matière ils résolurent de se retirer à Castres. Leurs amis n'oublièrent rien pour empêcher ce voyage, et M. de Charleval, cet homme célèbre par la délicatesse de son esprit, croyant que c'était le mauvais état de leurs affaires qui les forçait à quitter Paris, vint leur apporter 10,000 livres en les

conjurant de les accepter. Ils virent avec plaisir cette marque de générosité dont il est peu d'exemples, mais refusèrent constamment d'en profiter. Le prétexte dont ils se servaient pour ne pas révéler le véritable motif de leur voyage fut que M™* Dacîer était bien aise de connaître la famille de son mari.

On rapporte une chose de M"' Dacier qui montre bien quelle était sa modestie. Les savants du Nord qui voyagent ont grand soin de visiter, dans tous les pays où ils passent, les personnes distinguées par leur savoir, et portent avec eux un livre où ils les prient de mettre leur nom avec une sentence. Un gentilhomme allemand très-savant vint voir M"* Dacier et lui présenta son livre en la priant d'y mettre son nom et une sentence. Elle vit dans ce livre le nom de plusieurs savants hommes de l'Europe; cela FeiTraya, et elle lui dit qu'elle rougirait de mettre son nom parmi tant de noms illustres et que cela ne lui convenait pas. 11 ne se rebuta pas; plus elle se défendait, plus il la pressait; il revint plusieurs fois à la charge; enfin, vaincue par ses importunités, elle prit la plume et mit son nom avec un vers de Sophocle, qui veut dire : Le silence est l'ornement des femmes. L'étranger, surpris et étonné de ce fait qui marquait son caractère, resta dans l'admiration.

M. et M"*' Dacier étaient si prévenus en faveur des anciens qu'ils auraient souffert plus patiemment qu'on leur dise des injures qu'à Homère, Platon, etc. Ce qui se passa chez eux à l'occasion de la satire de VÉquivoque^ que Despréaux leur était venu lire, est un de ces faits singuliers qui prouvent mieux ce que je viens d'avancer que toute la vivacité qu'ils ont montrée contre les partisans des modernes. Le commencement fut applaudi; les deux auditeurs en parurent charmés; mais lorsque Despréaux récita ce vers qui regarde Socrate :

Très-équivoque ami du jeune Alcibiade,

le couple savant se révolta. On trouva très-mauvs^is que l'auteur eût donné le moindre soupçon contre la vertu de ce philosophe ; on fit son apologie ; on le défendit avec toutes les raisons que Platon avait employées pour faire voir que l'amitié de ce grand homme pour le jeune Athénien était fondée sur la vertu, et on pria très-sincèrement Despréaux de changer ce

vers ; comme il ne voulut point se rendre ni rien promettre làdessus, la conversation finit, et la lecture de V Équivoque en resta là.

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