AFFICHE
A tous maris ayant des femmes Susceptibles d*obliques flammes.
Messieurs, vous êtes avertis Qu*on fait fabriquer dans Paris, En perçant la maison voisine, Fond de cheminée à ressort Où ramant peut passer le corps Sans que personne le devine.
On pourra voir cette machine Rue de Richelieu, sans effort, Chez madame La Poplinière, Pour laquelle on fit la première.
BÉPONSE DE M. LE BVÇ. DE RICHELIEU A LA LETTRE DE M. hE YOLTAIBE^
11 est passé cet heureux âge
Où mon cœur, fidèle au désir.
Volait de plaisir en plaisir.
11 est passé 1 Dieu, quel dommage!
Lorsque Ton n'a plus le courage
De suivre le char des amours,
Qu*on fait un mince personnage 1
En vain, pour fixer notre hommage,
La raison offre ses secours ;
L*esprit ses fleurs, son badinage;
Le savoir, son lourd étalage ;
L*amour heureux fait les beaux jours;
Le reste n*est qu'un remplissage.
Il est divin goût de passage :
Est-on galant, on Test toujours.
rai, dit-on, la gloire en partage ;
C'est beaucoup pour la vanité.
C'est peu pour la félicité.
Et ce n'est rien pour un volage,
Pour un amant de la beauté
Qui d'un même aspect envisage
Le triste bonheur d'être sage
Et celui d'être respecté.
Du moins si j'avais Tavantage
De répandre sur un ouvrage
Les grâces, cette aménité
Qui vous assurent le suffrage
Des gens et de la vérité.
Je tromperais l'oisiveté
Et tracerais sans verbiage
Les scènes de la volupté.
1. Raynal avait précédemment envoyé à la duchesse l'épltre de Voltaire à Richelieu sur la statue que le sénat de Gènes lui avait érigée. De qui est cette réponse 7 Elle ne saurait être sérieusement attribuée au maréchal.
La peindre, c'est en faire usage,
La chanter, c'est être goûté.
Ce n'est pas que j'ambitionne
Le laurier dont on vous couronne.
Trop cher quand il est mérité ;
Et je préfère en vérité
Le naïf et badin Voltaire
Dont la touche sûre et légère
Groupe des riens ingénieux
Des riens aisés, délicieux,
Dignes des fastes de Cythère,
A ce divin rival d'Homère,
A ce chantre du grand Henri,
De Melpomène et de Thalie,
A ce peintre de tous les temps S
En qui la nature associe
Tous les goûts et tous les talents.
Croyez-moi, les succès brillants
Honorent plus que des statues.
Des villes prises, défendues.
Sont de communs événements :
Un héros meurt, on le remplace ;
Mais rendre délicatement
Les nuances du sentiment ;
Allier la force à la grâce.
Le génie au raisonnement ;
Et monter la lyre d'Horace
Au ton du cœur, de l'enjouement;
Attendrir souvent, toujours plaire :
Ce rôle ne va qu'à Voltaire;
Il est le dieu de l'agrément.
Par vos beaux vers vous faites croire
Que sous les drapeaux de Cypris
Je remporte encor la victoire;
Da compliment je sens le prix.
Rien ne peut augmenter ma gloire
Que les belles et vos écrits.
— Les Lettres d'une Péruvienne de M"»* de Graffigny, dont j'ai eu rhonneur de vous rendre compte lorsqu'elles parurent, ont donné lieu aux Lettres dCAza ou d*un Péruvien^. Mais quelle différence de l'esprit d'Aza à celui de Zélia! Quelle douceur,
1. M. de Voltoirea composé une Histoire universelle. (Raywal.)
2. Par Hugary de Latnarche-Courmont. Amsterdam. 1748, in- 12.
quelle tendresse d'expression dans les Lettres d^une Pémvienne! Il semble que l'Amour ait prêté son pinceau à H'"'' de Graffigny et que les Grâœs l'aient dirigé ; il n'en est pas de même de l'auteur des Lettres £Aza. Son style est dur, haché et pea correct, plat lorsqu'il est original, ridicule quand il derient la copie des Lettres Péruviennes.
Les nouvelles lettres ne sont pas des réponses adressées directement à Zélia ( Aza ignore où elle est), mais au confident d'Aza. Aza est esclave des Espagnols; son patron, honnête homme, le trsdte avec beaucoup de douceur. Il a une fille qui devient amoureuse de cet étranger, mais sans lui déclarer sa passion ; elle tombe dans une maladie de langueur qui la conduit à deux pas du tombeau. Elle découvre à son père l'amour qu'elle a pour Aza. Le pauvre Alonzo court chercher Aza, et lui demande s'il veut que sa fille périsse. Aza s'approche du lit de sa fille, et sa présence la rappelle à la vie. Cependant Aza ne répond point encore à sa tendresse. Zélia règne toujours dans son cœur. Au moment qu'on y pense le moins il se convertit à la religion des Espagnols et épouse la fille d'Alonzo sur la persuasion que Zélia ne vit plus. Il apprend, quelque temps après, que Zélia n'est point morte : il veut aller dégager ses serments, mais en vain.
L'auteur a imité son modèle autant qu'il a pu, mais avec peu de succès ; il a efileuré les mœurs des Espagnols, à l'exemple de H""* de Graffigny lorsqu'elle décrit les ridicules des Français, et ce n'est pas ce qu'il y a de meilleur dans les Lettres dune Péruvienne. Alonzo est un bon Espagnol qui instruit Aza avec le même soin que Déterville instruit Zélia, à l'exception que Déterville est amoureux de Zélia, et qu'il a fallu donner une fille à Alonzo pour la rendre amoureuse d'Aza; mais cet épisode n'est point intéressant. La très-grande jeunesse de l'auteur de ces Lettres permet d'espérer qu'il fera mieux un jour.
— Le Calilina de Grébillon, attendu depuis vingt-cinq ans, fut enfin joué pour la première fois le 10 de ce mois ^. Toute la France s'était rendue à ce spectacle, et toute la France fut désolée de ne pouvoir applaudir un ouvrage si fort annoncé. H serait inutile de faire l'extrait d'une pièce qui sera imprimée
i. Le 10 décembre 1748.
dans quatre ou cinq jours. Vous y verrez un premier acte et la première moitié du second admirables, la fin du second, le troisième et le quatrième médiocres ou même mauvais, et le cinquième détestable. Il n'y a ni intrigue, ni action, ni coups de théâtre dans cette pièce. Ce n'est qu'un dialogue, et vous savez sans doute que Crébillon n'a jamais su dialoguer. Tous les caractères sont manques. Catilina,qui est le plus supportable, est ou furieux, ou sophiste, ou mauvais railleur; Gicéron, poltron et peu discret; Gaton, inconséquent et crédule; Fulvie, folle, Tullie, incertaine; Probus, hypocrite et maladroit; le sénat, imbécile : la catastrophe est sentie un quart d'heure avant qu'elle arrive. On la devine en voyant Gatilina son poignard à la main, et qui ne lui sert que de contenance jusqu'au moment où il se tue.
Cependant n'allez pas croire que la tragédie de Grébillon soit entièrement sans mérite. Il y règne une force de raisonnement, une élévation de pensées et, le plus souvent, une hardiesse de versification qui font estimer l'auteur dans le temps môme qu'on ne goûte point son ouvrage. Le peu de succès de Catilina n'a pas empêché M. Roy, le premier de nos poètes lyriques, de faire à la louange de Grébillon les mauvais vers que vous allez lire :
Si Quinault vivait encor, liOin d'oser toucher la lyre, Je ne me ferais pas dire De prendre ailleurs mon essor.
Usurpateurs de la scène, Petits bâtards d'Apollon, Attendez que Melpomène Soit veuve de CrébiUon.
Comme vous m'avez paru souhaiter de connaître le caractère de nos grands écrivains, j'aurai Thouneur de vous dire que M. de Grébillon est négligé dans sa personne, plus franc que poli dans ses manières, plutôt hardi que délicat dans ses discours, d'un commerce assez sûr, mais peu agréable. Une chose qui Ta distingué de nos autres écrivains, c'est qu'il n'a été ni médisant, ni jaloux, et cet éloge, qui parait d'abord peu ' de chose, n'est pas pourtant fort commun en France. Deux traits que je me rappelle achèveront de vous peindre Grébillon comme auteur et comme homme.
25!i NOUVELLES LITTÉRAIRES.
On a toujours reproché à Crébîllon d'être trop sanguinaire dans ses pièces. Dne dame du bel air crut tourner ingénieusement cette accusation en lui envoyant demander la liste des morts d'une de ses tragédies qu'on venait de représenter. «Vous rapporterez à votre maîtresse, dit Grébillon à l'envoyé, que je lui enverrai cette liste lorsqu'elle m'aura donné la liste de tous ceux qu'elle a envoyés chez Castel. » Notez que ce Gastel est un chirurgien à la mode pour les maladies vénériennes.
Grébillon tomba malade quelque temps après s'être brouillé avec un homme de la cour, son intime ami. Ge généreux seigneur ayant appris que le poète manquait de tout durant sa maladie lui envoya deux cents louis par un inconnu. Grébillon vit tout d'abord d'où lui venait ce secours, il le refusa : « Vous direz à M. ***, dit-il au porteur, qu'il me force à le haïr bieu fort. »
—La tragédie de Grébillon a donné l'occasion à l'abbé Séran de La Tour de publier une Histoire de CalilinaK Le style de cet ouvrage est dur, entortillé, obscur et haché ; la narration gênée, pesante et perpétuellement interrompue par des matières étrangères ; les caractères manques, superficiels et répétés. 11 est bien difficile qu'un homme qui traite Salluste avec autant de mépris que le fait l'abbé de La Tour soit un bon historien.
— L'abbé de La Ghambre, auteur de plusieurs ouvrages sur la religion, vient de donner une brochure contre l'auteur des Mœurs et celui des Pensées philosophiques*. Son but est de démontrer à ces deux écrivains la vérité de la révélation; il ne dit sur cela que des choses triviales, encore les dit-il pitoyablement. G' est un sot croyant qui attaque deux incrédules gens d'esprit.
— Je viens d'apprendre quelques particularités sur quelques gens de lettres qui peut-être ne vous déplairont pas. J'oserais répondre qu'elles vous feraient plaisir si vous connaissiez les masques.
L'abbé Le Blanc, auteur des Lettres d'un Français^ homme dur et acariâtre, blâmait effrontément M. de La Popelinière de ce qu'il fait du bien à un vieux mais impotent débauché. Les
i. Amsterdam et Paris, 1740, iii-12.
2. Lettres sur Vécrit intitulé Pensées philosophiques et sur le livn des Mœurs, 1749,ia-12.
personnes qui étaient du dîner où cette scène se passait, lâchèrent de justifier les bienfaits que le charitable abbé réprouvait avec tant de véhémence. Ballot, voyant qu'on ne pouvait point adoucir cet homme féroce, lui dit à la fin : « Vous savez mieux que personne, monsieur, qu'on ne refuse pas le pain aux prisonniers, même le jour où ils ont été condamnés à être pendus. » Ce mot atterra Tabbé Le Blanc, tout intrépide qu'il est, parce qu'il lui rappela qu'il est le fils du geôlier des prisons de Dijon.
L'abbé Le Blanc dînait un jour chez M"« Geoffrin, cher laquelle s'assemblent beaucoup de gens de lettres. La conversation tourna sur la morale, et on discourut longtemps de l'orgueil. a Je ne conçois pas, dit l'abbé, comment ce vice peut se former dans le cœur des hommes. — Vous croyez donc, lui répliquat-on, n'avoir point d'orgueil? — Si j'en ai, dit-il, il n'humilie personne. — Non, monsieur, lui répliqua-t-on, il n'humilie personne ; il fait pitié. »
Les gens de lettres se déchirent ici avec le dernier acharnement : « Il s'est établi, disait-on à Piron à ce propos, une chambre ardente dans la littérature. — 11 est vrai, repartit ce poète'; M. de Yintimille en est le président, et Dutartre le bourreau. » Ces deux messieurs sont les plus acharnés après nos écrivains ; le premier est un seigneur, le second, un bourgeois.
On plaignait dans un cercle notre Orphée, M. Rameau, de ce qu'il était réduit à faire continuellement de la musique sur de mauvaises paroles. M. Ballot, qui vient de lui en fournir, dit que le public avait encore bien de l'obligation à ces mauvais poêles et que Rameau était un fleuve dont les eaux, sans eux,. se perdraient, u 11 est vrai, repartit Dutartre ; mais ce sont des cruches qui les ramassent. »
Quoiqu'il y ait ici une espèce d'inquisition très-sévère dans la librairie, il sort de temps en temps de notre imprimerie des ouvrages aussi hardis et aussi licencieux que des presses de Hollande ou d'Angleterre. 11 en parait un actuellement de ce
caractère, intitulé Thérèse philosophe^. Trois amours font proprement le fond de ce roman. Le premier est justiGé par le fanatisme, le second, par la philosophie, le troisième, par le tempérament. Les aventures du P. Girard et de La Gadière font la matière de la première partie; de mauvais raisonnement^ pour anéantir la liberté et la distinction du bien et du ira! font le sujet de la seconde ; la troisième est consacrée à peindre les mœurs des personnes adonnées au désordre par état, par nécessité et par libertinage. Get ouvrage est écrit sans goût, sans décence, sans sel, sans logique, sans style. On Ta omédedix-huii estampes, dont quelques-unes sont très-bonnes, d'antres trèsmauvaises, et toutes très-lubriques. Ge livre se vend depuis un louis d'or jusqu'à cinq. Ces sortes d'ouvrages ont rarement un prix fixe.
— Les vers que vous allez lire sont attribués à diverses personnes. La plus commune opinion est qu'ils sont de Voltaire*. J'y trouve bien à la vérité la manière fière, libre et hardie de ce giand poète, mais je n'y vois pas son talent. Je souhaite que vous en portiez le même jugement que moi.
Peuple jadis si fier, aujourd'hui si servile, Des princes malheureux vous n'êtes plus Tasile. Vos ennemis, vaincus aux champs de Fontenoy, A leurs propres vainqueurs ont imposé la loi, Et cette indigne paix qu^Aragon vous procure Est pour eux un triomphe et pour vous une injure. Hélas! auriez-vous donc couru tant de hasards Pour placer une femme au trône des Césars? Pour voir l'heureux Anglais dominateur de Tonde
1- Thérèse philosophe, dont la Bibliographie des ouvrages relatifs à Vamour éDamère les nombreuses éditions, aété tour à tour attribué à Diderot par Pavocât Barbier, au baron Th. de Tschudy par Quérard et Auguis, à d'Arles de Montigiiy par A.-A. Barbier, et au marquis d'Argens par M. Poulet-Malassis, qui a fait remarquer les affinités du style de Thérèse avec celui des Lettres juives, et rappelt' que par son père, alors procureur général à Aix, d*Argens connut (et il 8*co vaiite dans ses Mémoires) les « procédures les plus cachées • de cette scandaleuse affaire.
2. H. Desnoiresterres est d*un avis contraire. (V. t. III, p. 241.) Diaprés les recherches faites par lui dans les archives de ^la préfecture de police, ces vers seraient du poète Desforges, auteur d'une Lettre sur la tragédie de Sémiramis^ il qui ils valurent six années de cage de fer au Mont Saint-Michel. Ils ont été attribués par Morellet à l'abbé Sigorgue, et reproduits dans la Vie privée de Louis XW de Moufle d*Angerville, ainsi que dans le Journal de Barbier.
Voiturer dans ses ports tout Tor du nouveau monde;
Et le fils de Stuart par vous-même appelé
Aux frayeurs de Brunswick lâchement immolé?
Et toi que les flatteurs ont paré d'un vain titre,
De l'Europe en ce jour te diras-tu l'arbitre.
Lorsque dans tes États tu ne peux conserver
Un héros que le sort n'est pas las d'éprouver.
Mais qui, dans les horreurs d'une vie agitée.
Au sein de l'Angleterre à sa perte excitée.
Abandonné des siens, fugitif, mis à prix.
S'y vit du moins toujours plus libre qu'à Paris?
De l'amitié des rois exemple mémorable.
Et de leurs intérêts victime déplorable I
Tu triomphes, cher prince, au milieu de tes fers;
Sur toi dans ce moment tous les yeux sont ouverts.
Un peuple généreux, et juge du mérite.
Va révoquer l'arrêt d'une race proscrite.
Tes malheurs ont changé les esprits prévenus;
Dans les cœurs des Anglais tous tes droits sont connus.
Plus sûrs et plus flatteurs que ceux de la naissance.
Ces droits vont doublement affermir ta puissance,
Mais sur le trône assis, grand prince, souviens-toi
Que le peuple superbe et jaloux de sa loi
N'a jamais honoré du titre de grand homme
Un Iftche complaisant des Français et de Rome.
Le régiment des gardes françaises qui a arrêté le prince Edouard est extrêmement décrié parmi nous du côté de la valeur. Gela a donné occasion à un mot de M""* la princesse de GoDti, que quelqu'un a rimé de la manière suivante.
Cet essaim de héros qui sert si bien son roi, A Malplaquet, Dettingen, Fontenoy, Couvert d'une égale gloire.
Des gardes en un mot le brave régiment Vient, dit-OD, d'arrêter le fils du Prétendant. 11 a pris un Anglais, ô dieux ! quelle victoire I Muses, gravez bien vite au temple de mémoire
Ce rare événement.
Va, déesse aux cent voix, va l'apprendre à la terre, Car c'est le seul Anglais qu'il ait pris dans la guerre.
— Voici une des polissonneries qui, à la honte de notre nation, amusent quelquefois Paris des semaines entières. Vous comprendrez aisément que dans le premier vers 11 s'agit du rcij I. iî
dans le second des maréchaux de Saxe et de Lowendal, dans le troisième de M. de Saint-Séverin, et dans le quatrième da prince Edouard :
Tel qui ne voulait rien prendre Prit deux étrangers pour tout prendre,
Un étranger pour tout rendre.
Le prétendant pour le prendre et le rendre.
— 11 paraît une assez grosse brochure intitulée Observations sur les arts^. Cet écrit a trois objets : d'examiner les tableaux qui ont été exposés cet année, de marquer les embellissements dont la ville de Paris est susceptible, de relever les fautes qu'on a commises dans les édifices publics qui ont été élevés depuis quelques années. Gomme le style de cet ouvrage est plat et diffus, que les choses dont il est rempli sont extrêmement communes et qu'il n'y a nul ordre, nul arrangement, on a jugé à propos de l'attribuer à l'abbé Le Blanc.
— Catitina est à sa onzième représentation ; on croit qu'il ira jusqu'à vingt. Les ennemis de Voltaire se donnent des mouvements incroyables pour soutenir cette pièce, et ils réussissent. On a déjà publié quatre critiques de cette tragédie. La première est une lettre adressée à Voltaire ; c'est être très-favorable à cette brochure que de n'en dire ni bien ni mal. La deuxième est intitulée simplement Lettres sur Catilina; c'est un examen froid et pesant, mais trop favorable de cette pièce ; la tix)isième est un conte allégorique assez léger, assez ingénieux et assez gai, dans laquelle on adopte la calomnie si souvent répétée que c'est un chartreux qui est auteur de toutes les tragédies qui portent le nom de Crébillon. La quatrième est intitulée Lettre d*un sot ignorant sur Catilina; c'est une discussion assez agréable et fort désintéressée de cette pièce. Je terminerai l'article des critiques par l'épigramme suivante :
Si le Catilina donné par Crébillon
N'a pas tout le succès qu'U en pouvait attendre,
Ce n'est pas qu'il ne soit fort bon;
Mais il s'est avisé de prendre
i. Les Observations sur les arts et quelques morceaux de peinture et de sculjh ture exposés au Louvre, où il est parlé de Vutilité des embellissements des villes, Leyde, 1748, in-12, sont de sàint-Yyes, d'après Barbier.
Pour son héros un scélérat.
Un impie, injuste, et ingrat; Et chez les grands comme chez le vulgaire Ce n'est là que Thomme ordinaire.
— Les Comédiens français ont donné, le 3 janvier, une comédie nouvelle en un acte et en vers intitulée les Visites du premier jour de Van^. Cette pièce a été si mal reçue qu'elle n'a osé se montrer qu'une fois. M. Vadé, qui en est l'auteur, est connu pour de très-jolies chansons; mais il y a bien de la différence entre faire quelques couplets et une pièce de théâtre.
J'ai eu l'honneur de vous entretenir autrefois de VAnti- Lucrèccy ce fameux poëme du cardinal de Polignac. Si je m'en souviens, je vous disais que c'était un ouvrage où régnaient une physique surannée, une métaphysique commune, une logique peu exacte, une poésie ingénieuse, variée, élégante, mais languissante, diffuse et remplie de gallicismes. M. de Bougainville, jeune écrivain qui réunit l'esprit et le savoir, vient d'en donner une traduction qui me paraît mériter de très-grands éloges. J'y trouve de la netteté, du nerf et de l'harmonie. Le discours qu'il a mis à la tète mérite une attention particulière; il y parle de Lucrèce d'une manière embarrassée, du cardinal de Polignac avec dignité, de lui-même et de sa traduction avec décence. Cette espèce de préface, qui gagnerait à être courte, est écrite d'un style fort élevé, remplie de réflexions fines et neuves, fondée sur des principes très-lumineux. J'y désirerais un peu plus de liaison dans les idées et quelques répétitions de moins.
— Ily aquelques années qu'une société de gens de lettres fit en commun un ouvrage intitulé les Étrennes de la Saint-Jean. Ce livre renfermait des idées assez fines et assez plaisantes sur les expressions les plus grossières du bas peuple de Paris. On se partagea sur le mérite de cette production; les uns rélevaient
1. La Hevm rétrospective de M. Taschereau (t. XII, 2* série] contient cette pièce imprimée sur le manuscrit qui appartenait à H. de Soleinne.
aax deux, les autres la mettaient au-dessous de rien. Voltaire se fit alors beaucoup d'ennemis en écrivant au roi de Prusse : « Gomme vous ne jugez pas de tous nos guerriers par l'aventure de Lintz, aussi vous ne jugez pas de tous nos beaux esprits par les Élrennes de la SairU-Jean. » M. le comte de Caylus, célèbre dans ce pays-ci par le goût qu'il a pour les arts et par la protection qu'il accorde à ceux qui y excellent^ a entretenu le goût du burlesque par quelques ouvrages de cette nature qu'il a donnés de temps en temps. Vadé, auteur peu connu et encore moins estimé, vient de travailler en ce genre. 11 a donné des lettres d'un pécheur de la Grenouillère à une blanchisseuse de linge fin ^ Le sujet de cette brochure est simple. Un jeune homme a pris de l'amour pour une jeune fille ; ils se rendent mutuellement compte de leurs sentiments; les deux acteurs disent toujours ce qu'ils doivent dire, et se trouvent toujours dans des situations où ils se doivent trouver. La grossièreté du style empêche que beaucoup de gens sentent la finesse des plaisanteries qui sont dans ce petit ouvrage.
— il y a environ huit jours que la tragédie de Caiilina, qu'on joue encore, est imprimée. Depuis ce temps-là il s'en est vendu cinq mille exemplaires à Paris, où les pièces les plus applaudies n'ont jamais joui de tant de faveur.
Il s'en faut beaucoup que celle de Grébillon ait autant d'admirateurs qu'elle a de lecteurs. Un homme d esprit, mon ami, vient de m' envoyer quelques vers où il dit assez nettement ce qu'il pense de la pièce nouvelle. Vous jugerez s'il a tort ou s'il a raison :
Assembler un sénat pour le déshonorer.
Dégrader les héros de la superbe Rome, Immoler leur vertu aux forfaits d'un seul homme, Sont-ce là les beautés que Ton doit admirer? Des vers les mieux frappés la puissante énergie D'un sujet révolté fait-il Tapologie, Et pour faire briller son horrible attentat Devait-on obscurcir la gloire du sénat?
Où sont donc les ressorts de cette politique Capable d'éblouir Tesprit de Gicéron?
Catilina partout n'est qu'un vrai fanatique
1. Lettrée de la GrenouillèrB entre M. JérôtM du Bois, pécheur du Grot- Caillou, et madetnoiselle Nanette Dubut, blanchiueuse de linge ftn, 1749, in-li.
Et je ne trouve point l'inflexible Gaton.
G*est blesser le respect que Ton doit à Thistoire.
A*des noms consacrés oser faire un affront!
Ah I si j'interrogeais les filles de mémoire.
Une rougeur subite irait couvrir leur front.
Français depuis un an, Anglais par ma naissance,
Je pense que l'auteur de la pièce du jour
Trouvera que je parle avec irrévérence.
Mais il vient d'outrager l'objet de mon amour ;
Cicéron est mon mattre, et je lui suis fidèle;
D'Olivet et Prévost approuveront mon zèle.
Si cette tragédie est l'œuvre de trente ans.
Et qu'on ait murmuré d'une si longue attente,
Je le dis hardiment : malgré tous ses talents,
L'auteur aurait bien fait d'en attendre encor trente.
— Il y a quelques années que Louis XV envoya MM. Gaudin, Bouguer et La Gondamine dans le nouveau monde pour faire des observations sur la figure de la terre. Le roi d'Espagne joignit à ces trois messieurs deux capitaines de frégate pour leur faciliter leurs opérations. Lorsque les astronomes français furent sur le point de retourner en Europe, ils firent bâtir sous Téquateur quelques pyramides où ils firent graver le nom du prince qui les avait envoyés, leurs propres noms et le détail de leurs découvertes. A peine furent-ils partis que les Espagnols renversèrent ces monuments de la gloire des Français et s'approprièrent tout l'honneur de cette entreprise. Ils ont fait plus : ils viennent de publier trois gros volumes dans lesquels les Français jouent un assez mauvais rôle, et n'ont que peu de part aux travaux et au succès. Nos maihématiciens, M. La Condamine surtout, n'ont pas trouvé cela bien; ils ont obtenu du magistrat une défense pour tous les journalistes de parler avantageusement de cet ouvrage. Cette affaire est presque devenue une affaire d'État, et bien des gens disent en plaisantant que les deux cours seront obligées de nommer des plénipotentiaires pour régler ce différend. Depuis qu'on ne fait plus la guerre avec répée, il faut bien qu'on la fasse avec la plume.
— L'abbé Boyer, ancien évêque de Mirepoix, après avoir élevé Ms' le Dauphin, a été chargé de la direction des affaires ecclésiastiques de ce royaume. Quoiqu'il ait montré peu de capacités dans cet important ministère, il va, dit-on, être honoré du cha-
peau de cardinal. Cette nomination a occasionné les vers que vous allez lire :
En vain la fortune s'apprête A t'orner d'un lustre nouveau.
Plus ton destin deviendra beau, Et plus tu nous paraîtras bête.
Benoît donne bien un chapeau.
Mais il ne donne point de tète*
— J'avais oublié, dans l'article de Calilina, de vous parler du retranchement, qu'on a fait faire à Grébillon, de quelques vers de sa pièce auxquels le public aurait pu donner une application maligne. C'est lorsque Probus, voulant détourner Fulvie de perdre Gatilina, et ne pouvant y réussir, lui dit :
C'est ainsi que, toujours en proie à leur délire. Vos pareilles ont su soutenir leur empire. Car vous n'aimez jamais ; votre cœur insolent Tend bien moins à l'amour qu'à gouverner l'amant. Qu'il vous laisse régner, tout vous paraîtra juste. Et vous mépriseriez l'amant le plus auguste S'il ne sacrifiait aux charmes de vos yeux Son honneur, son devoir, la justice et les dieux I
J'eus l'honneur de vous entretenir de Sémiramis lorsqu'elle parut sur le Théâtre-Français. Cette célèbre pièce, qui partagea Paris et qui excita une espèce de guerre civile parmi les beaux esprits, était semée de quelques beautés poétiques et de beaucoup de défauts choquants. On voulut jeter du ridicule sur l'ouvrage et sur l'auteur par une espèce de parodie dont les comédiens italiens se promettaient le plus grand succès. Voltaire, qui fut averti à temps qu'on méditait de l'exposer à la risée publique, réussit à détourner ce malheur par une lettre qu*ii écrivit à la reine, et qui ne fit guère moins de bruit que la
tragédie elle-même. Je crois vous faire plaisir en copiant ici cette singularité.
Madame,
<i Je me jette aux pieds de Votre Majesté. Vous n'assistez au spectacle que par condescendance pour votre auguste rang, et c'est un des sacrifices que votre vertu fait aux bienséances du monde. J'implore cette vertu même, et je la conjure avec la plus vive douleur de ne pas souffrir que ces spectacles soient déshonorés par une satire odieuse qu'on veut faire contre moi à Fontainebleau, sous vos yeux. La tragédie de Sémiramis est fondée d'un bout à l'autre sur la morale la plus pure, et par là, du moins, elle peut s'attendre à votre protection.
« Daignez considérer, madame, que je suis domestique du roi, et par conséquent le vôtre. Mes camarades, les gentilshommes ordinaires du roi, dont plusieurs sont employés dans les cours étrangères, et d'autres dans des places très-honorables, m'obligeront à me défaire de ma charge, si j'essuie devant eux et devant toute la famille royale un avilissement aussi cruel. Je conjure Votre Majesté par la grandeur de son âme, et par sa piété, de ne pas me livrer ainsi à mes ennemis ouverts et cachés, qui, après m'avoir poursuivi par les calomnies les plus atroces, veulent me perdre par une flétrissure publique.
0 Daignez envisager, madame, que ces parodies satiriques ont été défendues à Paris pendant plusieurs années. Faut-il qu'on les renouvelle pour moi seul sous les yeux de Votre Majesté? Elle ne souffre pas la médisance dans un cabinet, Tautoriserat-elle devant toute la cour? Non, madame; votre cœur est trop juste pour ne pas se laisser toucher par mes prières et par ma douleur, et pour faire mourir de douleur et de honte un ancien serviteur et le premier sur lequel sont tombées vos bontés.
« Un mot de votre bouche, madame, à M. le duc de Fleury et à M. de Maurepas suffira pour empêcher un scandale dont les suites me perdraient. J'espère de votre humanité qu'elle sera touchée de mon état et qu'après avoir peint la vertu, je serai protégé par elle. »
La lettre de Voltaire produisit l'effet que ce grand poète s'en était promis. La parodie fut alors condamnée à l'oubli, mais
l'impression Ten a tirée depuis environ huit jours. Elle a para sous ce titre : Sémiramis en cinq actes^.
L'auteur a imaginé de mettre cette critique en vers et d'en faire une espèce de tragédie dont les personnages sont Sémiramis, l'Exposition, le Dénoûment, l'Intérêt, la Pitié, la Cabale, les Remords, l'Action, le Nœud, les Fictions, le Style, la Terreur, la Langueur, la Décoration, l'Ombre du grand Corneille, plusieurs Beautés, troupe de Défauts. Le nom de tous ces acteurs rappelle à qui a vu la pièce quelqu'une des irrégularités ou même quelqu'un des ridicules les plus marqués de ce poème. M. de. Voltaire a refait deux actes entiers de cette pièce qui sera rejouée après Pâques. Le théâtre de la Comédie-Française sera occupé durant le carême par une comédie de La Chaussée, intitulée d'abord le Retour mr soi-même^ et maintenant V École de k jeunesse. On assure que c'est la pièce la plus triste que cet ennuyeux père du comique larmoyant ait encore donnée.
— Les comédiens italiens ont donné une rapsodie intitulée lâ Cabale*. C'est une espèce de comédie à scènes épisodiques, dans laquelle cinq ou six personnages viennent très-platement et très-ennuyeusement demander à la cabale sa protection pour eux et sa haine pour leurs ennemis, M. de Saint-Foix, l'élégant auteur de rOracle et des Grâces a fait, on ne sait comment, le ridicule barbouillage que j'ai l'honneur de vous annoncer.
— Samedi, !•*■ février, les Comédiens français donnèrent pour la dernière fois le Catilina après vingt représentations. M. le maréchal de Saxe, qui s'y trouva, voulant paraître content de l'ouvrage et étant mécontent des acteurs, dit tout haut à l'auteur : « Il faut, CrébilloD, que vous soyez un grand général pour gagner une bataille avec de pareilles troupes. » Ce mot militaire, qui a extrêmement réussi, a rappelé celui que Crébillon avait dit au maréchal au temps de la première représentation. Ce grand général, ne trouvant point de place, demanda une loge à l'auteur : ci Vous êtes le maître, lui dit Crébillon, de vous en procurer une; vous n'avez qu'à l'emporter l'épée à la main. »
— Voici un phénomène littéraire qui fait du bruit à Paris, et qui en ferait peut-être plus encore dans d'autres pays. Un tis-
1. Sémiramit, tragédie en cinq actes (par Montigny), Amsterdam, 1749, petit in-S.
2. Imprimée aa tome HI des OEuvret du théâtre de SaintrFoix, 1772, 4 r. in-l'I.
serand de la ville du Mans^ vient de traduire en vers latins le poème plus connu qu'estimé de M. Racine sur la religion. On a lu quelque chose de cette traduction à TAcadémie des inscriptions et belles-lettres, et on n'a pas été mécontent. M. le chancelier, qui est instruit régulièrement de tout ce qui se passe dans la littérature, n'a pas plus tôt appris ce qui regardait l'ouvrier du Mans qu'il lui a envoyé dix pistoles. La médiocrité de ce présent vous portera sans doute à juger que le chef de notre justice étend trop loin le proverbe de Charles IX, qui avait accoutumé de dire qu'il fallait bien nourrir les poètes, mais qu'il ne les fallait paS engraisser.
— Il n'y a point d'étude aussi négligée en France que celle du
droit public. Le peu d'ouvrages que nous avons sur cette matière
sont fort mauvais, et quand même ils auraient été bons, ils
n'auraient pas été lus. Il fallait un très-grand homme, et, qui
bien plus est, un homme à la mode, pour changer sur cela le
goût de la nation. M. le président de Montesquieu vient d*opérer
ce changement. Ce livre, intitulé VEsprit des loisy imprimé
depuis quelques mois à Genève et réimprimé depuis peu de jours
furtivement à Paris, a tourné la tête à tous les Français. On
trouve également cet ouvrage dans le cabinet de nos savants et
sur la toilette de nos dames et de nos petits-maîtres. Je ne sais
si l'enthousiasme sera long, mais il est certain qu'il ne peut pas
être poussé plus loin. J'aurai l'honneur de vous entretenir, dans
ma première lettre, de cet important ouvrage. Je vous dirai, avec
ma candeur ordinaire, l'impression qu*il aura fîate sur moi et le
jugement que nos connaisseurs en auront porté. On instruit son
procès; peut-être n'avons-nous pas beaucoup de juges capables
de le juger.
— Il n'y a point eu d'hiver depuis longtemps qui ait moins donné d'ouvrages à la nation que celui-ci. On nous promet pourtant deux histoires assez importantes : la première est du célèbre Pelisson; elle contiendra ce qui s'est passé depuis la paix des Pyrénées jusqu'au traité de INimègue, et paraîtra au commencement du carême. La secondées! V Histoire de Pologne. par M. le chevalier de Solignac, secrétaire des commandements
1. Etienne Bréard. Des fragments de cette traduction ont été insérés dans les luah historique sur le Maine, de P. Renouard, 1811, 2 vol. in-12.
du roi Stanislas; cinq des dix volumes in-12 que doit avoir cette histoire seront publiés avant Pâques.
— Un de nos amis me dit l'autre jour Tépitaphe qu'il avait faite d'un auteur qu'il ne me voulut pas nommer; je vais U transcrire ici parce qu'elle m'a paru plaisante :
Sous ce tombeau gît' un auteur Dont en deux mots voici Thistoire :
11 était ignorant comme un prédicateu £t malin comme un auditoire.
U y a quelques années qu'on fit courir en manuscrit un portrait de Voltaire fort ressemblant pt extrêmement ingénieux. Comme il vient d'être imprimé dans une mauvaise critique de Sémiramisy qui apparemment ne parviendra jamais jusqu'à vous, j'ai cru bien faire en vous l'envoyant. Quelques curieux m'ont assuré que ce portrait était l'ouvrage du jeune marquis de Gharost, qui fut tué pendant la guerre de 4735, et dont nous avons quelques morceaux d'une grande délicatesse que vous trouverez dans un recueil publié par Saint-Hyacinthe*.