‹ Correspondance littéraire (volume 5)Chapitre 77 sur 113 · GRAVEURS EN BOIS · texte numérisé non relu

GRAVEURS EN BOIS

La rareté de ceux qui ont excellé dans cette sorte de gravure en prouve la difliculté. On ne coupe pas le bois comme k cuivre, et depuis Albert Durer et le petit Bernard, qui vi?aii il y a deux cents ans, nous n'avons eu aucun homme célèbre en ce genre. Le sieur Papillon, qui ne travaille à la vérité qu en petit, a fait ici des choses admirables pour la netteté des traits, la correction du dessin et l'agréable ordonnance de ses sujets. Le sieur Le Sueur grave aussi en bois très-proprement et dasine aussi avec beaucoup de correction les vignettes de livre>, culs-de-lampe et armoiries. On ne doit point oublier le sieur Gauthier, qui grave et colore ensuite ses estampes par trois impressions successives. La suite considérable des grande planches anatomiques qu'il a données ces années dernières au public est une preuve incontestable de son habileté en ce nouveau genre de peinture.

— La critique était autrefois grave et sévère, son air déceni et majestueux en imposait ; aujourd'hui elle imite nos Tabarins qui, avant de monter sur leurs tréteaux, se barbouillaient de lie le visage. Je n'ose vous dire de quoi la critique se barbouille; vous en jugerez vous-même par le titre du Pol de chambre cassé y tragédie pour rire ou comédie pour pleurer *. Le but de cet ouvrage polisson est de fronder nos tragédies et nos comédies modernes qui sont remplies de reconnaissances, de coups de poignard imprévus, d'ombres, d'oracles, et bigarrées de sentences au milieu des plus grandes douleurs ou des récits les plus animés. Le héros de la pièce est le prince Merdaucul et l'héroïne la princesse Foirantine. Le prince Propret est rival de Merdaucul ; le pot de chambre est un présent que Merdaucul a fait à sa maîtresse avant de partir pour la guerre; la conservation de ses jours est attachée au soin que la princesse doit prendre d'empêcher que ce pot précieux ne soit cassé. Un songe

1. (Par Grand val père.) A Ridiculomanie, chez Georges TAdmirateur, s. d. ; io-8'. Plusieurs fois réimprimé.

terrible agite la princesse; elle a cru voir l'ombre de son premier mari, qui lui reproche l'amour qu'elle a pour le prince Merdaucul et la préférence qu'elle donne au pot de chambre sur le présent qu'il lui avait fait en mourant, et lui prédit tous les malheurs ensemble. Foirantine, eOrayée par ce songe affreux, cherche en vain à se tranquilliser, lorsque le prince Propret, qu'elle n'aime point, vient s'expliquer avec elle, et, n'en pouvant tirer raison, exerce sur le pot de chambre une vengeance cruelle : il le casse; Merdaucul arrive chargé de lauriers qu'il vient déposer aux pieds de Foirantine; mais comme sa joie n*est pas aussi parfaite qu'elle devrait l'être et que l'inquiétude paraît sur son visage, le prince lui en demande le sujet. Elle n'ose s'expliquer, il la presse, elle hésite, il parle du pot de chambre fatal ; la princesse pâlit, se trouve mal, le prince s'ecrie : « Je suis perdu, le pot de chambre est cassé I » Il se trouve mal à son tour. Déjà les ombres de la mort l'environnent, mais par une protection toute céleste, l'Amour, touché du sort de ces amants, les garantit des malheurs attachés à la fortune du poi de chambre et les prend à jamais sous sa protection.

La mort de M°^ du Châtelet a causé beaucoup de bruit sur notre Parnasse. Cette dame, si célèbre dans les pays étrangers, avait ici beaucoup plus de censeurs que de partisans. Elle avait composé les Imlitulions de physique avec un Allemand, homme de mérite, qu'elle avait mis auprès de son fils, et elle était occupée, avec M. Clairaut, à un ouvrage sur Newton, lorsqu'elle s'est vue arrêtée au milieu de sa course. Le caractère propre de H"** du Châtelet était d'être extrême en tout. Un seul trait va vous la peindre. Elle avait vécu assez longtemps avec M. le marquis de Guébriant qui forma une autre inclination. La dame, au déses|)oir de se voir négligée, fit prier son infidèle de passer chez elle. Après un entretien assez aisé de part et d'autre, \V^ du Châtelet pria M. de Guébriant de lui donner un bouillon

qui était sur la table et, après l'avoir pris, elle le congédia en lui remettant une lettre. Dès que le marquis eut descendu Fcscalier, il lut le papier qu'on lui avait remis; M"* du Châiel-t lui disait qu'elle mourait empoisonnée de sa main. Le martial^ ne s'amusa pas à de vaines lamentations. Par une présence d'esprit assez rare, il alla chercher dans le lieu le plus proche du contre-poison qu'il (it prendre à sa maltresse. L'effet de ce remède fut si efficace qu'il n'est resté que le souvenir d'unt action si extraordinaire.

Voici deux épitaphes que Voltaire a consacrées à son amie:

L^univers a perdu la sublime Emilie.

Elle aima les plaisirs, les arts, la vérité ;

Les dieux, en lui donnant leur âme et leur génie.

Ne s'étaient réservé que Timmortalité.

« Quoi! verrons-nous toujours une simple mortelle S^élever jusqu'à nous d'un vol audacieux?

Quoi ! la nature lui révèle Tous les secrets qu'à peine ont éclairés nos yeux? »

Ainsi parlent les habitants des cieux.

La mort frappe aussitôt un objet qu'ils détestent; Dans le deuil, dans les pleurs les humains sont plongés. Du Ch&telet n'est plus, mais ses écrits nous restent: Impitoyables dieux, vous n'êtes point vengés!

— Vous savez peut-être que Saint-Lambert est un officier lorrain qui passait depuis deux ou trois ans pour l'amant de M"' du Châtelet, et qu'on faisait honneur à Voltaire des agréments qui se trouvent dans les œuvres de cette dame. On fait allusion à ces deux opinions dans l'cpitaphe que vous allez lire :

Ici-gît qui perdît la vie

Dans le double accouchement D'un traité de philosophie

Et d'un malheureux enfant.

On ne sait précisément Lequel des deux nous l'a ravie.

Sur ce funeste événement, Quelle opinion doit-on suivre?

Saint-Lambert s'en prend au livre, Voltaire dit que c'est l'enfant.

YEHS A VOLTAIRE.

Quoi! cette chaste et tendre amie, A tes fougueux accès si longtemps asservie,

Expire, et tu ne la suis pas?

Au lieu de vers sur son trépas.

Fais preuve de bon cœur une fois en ta vie. Poète anglais, va, cours te pendre de ce pas.

— Comme Voltaire vient de faire pour cet hiver Catilina et Electre^ deax tragédies dont les sujets ont été traités par Grébillon, l'un fort mal et l'autre fort bien, Piron a adressé l'épigramme suivante à Voltaire :

ITen doutez point, oui, si le premier homme

Eût eu le tic de ce faiseur de vers,

II eût fait pis que de mordre à la pomme,

Et c'eût été bien un autre travers.

Portant envie aux miracles divers

Du grand auteur de la nature humaine.

Il eût voulu refaire l'univers,

Et le refaire en moins d'une semaine.

— Le discours que M. l'évèque de Rennes a prononcé à l'Académie française est extrêmement lourd; la réponse de M. de Fontenelle est mal écrite et imprudente. Marivaux a lu un parallèle de Corneille et de Racine, plein de noblesse et de philosophie, contre l'ordinaire de cet ingénieux écrivain. Moncrif a terminé la séance par un opéra qui porte sur la métempsycose. Ce sont des amants dont les âmes, après avoir changé de corps et d'état, se trouvent avoir les mêmes sentiments. Quoique cet ouvrage soit rempli de jolis détails, il fut mal venu, parce que ces sortes de poèmes ne peuvent point être lus.

11 parait, depuis quelque temps, un livre intitulé la Voix libre du citoyen^ ou Observations sur le gouvernement de Po--

logne ^ C'est un tableau, fait avec assez de naïveté et de vérité, des défauts de ce gouvernement et des remèdes qu'on pourrait y appliquer. Il n'y a pas de grandes vues dans cet ouvrage, mais la plupart des choses y sont sensibles et raisonnables. On n'omet rien de ce qui est essentiel, et ons*y étend sur les objets à proportion de leur importance. En général, il y a de Tordre et de la clarté dans ce livre ; le style en est toujours net, quelquerois agréable et souvent diffus. Si vous le lisez, vous serez, je crois, attachée par la chose même et par l'air plein d'humanité et de sentiment dont elle est traitée. Le fond de ce traité de politique est du roi Stanislas; c'est le chevalier de Solignac, secrétaire de ses commandements, qui y adonné la forme. Il paraîtra, dans un ou deux mois, cinq volumes d'une Histoire de Pologne p^r cet écrivain. Ils seront suivis, dans quelques années, de cinq autres tomes. M. de Solignac m'a fait l'honneur de me communiquer quelques endroits de son ouvrage, qui m'ont paru fort beaux.

— La poésie que vous allez lire n'a qu'un faux air d'éloge. Ce sont des contrastes plus ou moins sensibles, selon qu'on a plus ou moins connu M"""" du Châtelet. Depuis longtemps nous n'avions point eu de satire où l'ironie fût si ingénieuse et si bien soutenue. Pour rendre ces vers plus piquants, on suppose que c'est Voltaire qui parle :

Un sommeil éternel a donc fermé ces yeux Où brillaient la venu, Tamour et le génial La vérité, Thonneur, la foi, la modestie, M*0Dt pu changer du sort Tarrét impérieux.

Tu meurs, Immortelle Emilie, Ou plutôt ta belle âme, en volant vers les dieux,

A son principe est réunie; Avec toi, la pudeur, de la nature bannie,

Rentre pour jamais dans les deux.

Tu meurs et je survis à cette heure fatale, Je vois encor le ciel dont tu ne jouis plus. Hélas! où Tamitié, les talents, les vertus,

Pourraient-ils trouver ton égale?

Qui me rendra ces jours passés dans la douceur

D'une confiance tranquille,

Où mon ame à tes goûts docile

i. 1749. Deux parties in-12. Réimprimé en 1753 et 1704.

ITavait pour toi que ton humeur;

Où loin des propos de la ville

Et du vain faste de la cour.

Sans soins, sans brigue, sans détours, L'Arioste et Newton dans un loisir utile Remplaçaient à Girey la jeunesse et Tamour? Dans les bras de la paix, au sein de la sagesse.

Oubliant Versailles et Paris,

Les flatteurs et les beaux esprits,

L'orgueil des grands et leur bassesse.

Nous étions seuls, heureux, du moins dans nos écrits.

Pardonne, ombre chère et sacrée.

Si de son bonheur enivrée Mon ftme quelquefois secoua ses liens;

Par tes transports vainqueurs des miens

Tu vis ma chaîne resserrée.

Et si, sur nos beaux jours tissus par le bonheur. Le caprice a versé Tamertume et Taigreur, Du moins après ta mort tu seras adorée.

Vois des arts la troupe éploréej

Te suivre en deuil jusqu*au tombeau; Vois THymen et TAmour éteindre leur flambeau

Vols le cœur même de TEnvIe

S'ouvrir aux traits de la Pitié; Vois ton cercueil baigné des pleurs de TAmitié, Vois ton époux errant et détestant la vie, Redemander aux dieux sa fidèle moitié

Admise à la céleste troupe, A la table des dieux où tu bois dans la coupe

Et de Minerve et d*Apollon.

Si ton cœur esc sensible à Téclat d^un grand nom , Si mes vœux jusqu'à toi peuvent se faire entendre. Que tu dois t'applaudir d*une amitié si tendre I Je veux que Favenir, dans mes vers t'admirant. Te confonde avec Uranie, Et si quelque censeur impie Rit du culte immortel que ma muse te rend, Pour confondre la calomnie J'aurai Saint-Lambert pour garant.

— On donnedepuisenvironquinzejours,àrOpéra,unballet intitulé le Carnaval du Parnasse^. C'est une rapsodiedeFuzelier que personne n'est encore parvenu à entendre. La musique, qui est de Mondonville, est agréable en quelques endroits, mais

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