Deutéronome, XXII
mieux qu'elle en empoignât une grosse touffe ; cela caractériserait davantage une administration vigoureuse, et la sérénité de l'animal avec la sollicitude et la complaisance de la femme tempérerait suffisamment cette expression, qui ne doit pas être celle de la tyrannie ni du despotisme. Un sculpteur ancien a placé sur le dos d'un centaure féroce un Amour qui le conduit par un cheveu, et il a bien fait; mais je crois que notre sculpteur ferait bien s'il s'écartait de l'idée du sculpteur ancien, et que la femme se servit de toute sa main. D'ailleurs, ses deux figures ne marchant point, l'une ne doit pas avoir l'action d'une figure qui conduit, ni l'autre l'action d'une figure qui suit. Avec le léger changement que j'oserais exiger, la femme commanderait, et l'animal serait obéissant, ce qui ne suppose pas du mouvement. Mais il y a dans ce monument un défaut plus considérable qui frappera fortement les hommes d'un vrai goût. Le mélange de la vérité et de la fiction leur déplaira. Cet artisan harassé qui se repose d'un côté, c'est la chose même; cette femme qui conduit, et ce lion qui suit de l'autre, c'est l'emblème de la chose. Je n'aime point ces disparates, où les genres d'expression sont confondus. Séparez ces groupes, et vous les trouverez beaux, chacun séparément. Réunissez-les comme ils le sont ici, et ils vous offenseront. Pourquoi? C'est que vous sentez qu'ils ne peuvent faire un tout. C'est comme si l'on collait une image au milieu d'un bas-relief. J'aurais mieux aimé, à la place de la femme et du lion , un laboureur avec les instruments de son travail , et séparer ces deux hommes par une femme qui aurait eu autour d'elle plusieurs petits enfants dont un aurait été attaché à sa mamelle ; la figure placée sur le piédestal aurait eu, par ce moyen, sous sa main bienfaisante et protectrice le Commerce, l'Agriculture et la Population, trois objets qui auraient été liés dans le monument comme ils le sont dans la nature.
On a achevé d'enrichir et de gâter le monument de Reims par d'autres accessoires symboliques, comme un agneau qui dort entre les pattes d'un loup, etc. Il y a donc dans la composition de M. Pigalle des pensées justes et grandes, mais l'expression n'en est pas une. Au reste, le tout est grand , et il m'a semblé qu'il régnait entre les figures la plus belle proportion. Celte sorte d'harmonie est très-difficile à saisir. Quand
on s'éloigne du monument et qu'on en considère l'ensemble, on trouve que chaque partie a la juste grandeur qui lui convient. La place a été ordonnée pour la ville, et le monament pour la place. La misère publique n'a point suspendu ces travaux*.
— La comédie des Philosophes a produit une quantité de brochures de toute espèce, que, pour l'honneur de la littérature française, il faut passer sous silence. On a retranché, à l'impression de cette pièce et à la seconde représentation, plusieurs endroits qui avaient trop choqué à la première. Le public n'est pas conséquent. C'est le mot, et non pas la chose, qui l'offense. On a hué le valet qui disait, en volant son maître : « Je deviens philosophe. » On a été offensé par ces deux beaux vers qui terminaient la pièce :
Enfin tout philosophe est banni de céans.
Et nous ne vivrons plus qu'avec d'honnêtes gens.
Je ne sais pourquoi : car, puisqu'on a pu supporter le fond de la pièce, ces vers en sont une conclusion nécessaire. Suivant l'auteur de la comédie, philosophe français et fripon sont synonymes. 11 a fait un discours préliminaire à sa pièce, qui, quoique vendu en secret, est aussi très-digne du reste. 11 y dit, entre autres, que Y Encyclopédie est devenue la honte de la nation, et, pour le prouver, il cite des passages de La Mettrie, qui a fait de mauvais livres qui n'ont rien de commun avec V Encyclopédie, Il cite un passage de ['Interprétation de la nature j il en cite même la page, et ce passage ne se trouve pas dans tout le livre; on y trouve même le contraire. Un autre passage du Discours préliminaire de Y Encyclopédie est rapporté avec la même infidélité. On croirait que cette impudence est trop grossière pour réussir. Cependant elle a toujours fait son effet, et c'est sur de pareilles pièces que le procès entre les philosophes et les ennemis de la raison a été jugé en tous les temps par les sots. On a voulu séparer M. de Voltaire d'avec les autres philosophes, distinguer leur cause de la sienne, et le séduire à force d'éloges. Cet ar-