‹ Correspondance littéraireChapitre 137 sur 179 · RELATION PRÉCISE DE LA MORT DE M, LE COMTE DE BONNE VAL · texte numérisé non relu

RELATION PRÉCISE DE LA MORT DE M, LE COMTE DE BONNE VAL

A R K I V K E A C 0 N S T A N T I N O P L K LE 2 3 MARS i 7 4 7 ,

ET DE l'entretien QU'iL A EU PENDANT SA MALADIE AVEC M. DE PEYSSONNEL,

SECRÉTAIRE DE L'aMBASSADEUR DE FRANCE A CONSTANTINOPLE.

J'ai visité deux fois par jour le comte de Bonneval pendant sa maladie. Il avait pensé s'empoisonner l'année dernière avec de l'esprit de vitriol. Il fut attaqué, dans le mois de janvier, d'une espèce de rhume dont il prétendait se guérir par l'usage du miel. Il en prit une quantité prodigieuse détrempée dans de l'eau chaude. Son rhume devint une goutte remontée, accompagnée d'évanouissements qui avaient l'air d'accidents d'apoplexie. Il aggrava ces accidents par l'usage de l'huile d'amandes douces, dont il prit aussi diverses doses, suivant sa tête et son caprice, et contre l'avis des médecins. Enfin il tomba dans un assoupissement presque continuel, et il est mort dans la léthargie le 23 mars dernier.

Comme il protestait depuis longtemps qu'il n'avait jamais cessé d'être chrétien, et qu'un religieux charitable, en qui il avait eu de la confiance dans les dernières années de sa vie, guettait le moment de pouvoir l'amener, à la fin de ses jours, à quelque acte décisif pour son salut, je fus chargé par une personne respectable de l'y disposer, la chose n'étant praticable qu'autant qu'il consentirait à admettre le religieux en question. €'est la veille de Saint-Joseph, au soir, que j'allai chez le comte, dans le dessein de sonder, du moins en général, sa situation d'esprit et de cœur. Dans sa léthargie, quand on voulait l'éveiller, on lui citait mon nom bien haut; il rappelait ses esprits, me demandait des nouvelles, parlait politique et se

1. Plusieurs biographes disent le 22. Bonneval était né en 1675; on connaît la vie aventureuse de cet homme extraordinaire. On a publié de prétendus Mémoires du comte de Bonneval; la meilleure édition est celle qu'a publiée Guyot-Desherbiers, Paris, 1806, 2 volumes in-8". L'éditeur a eu le tort d'accepter comme authentiques des mémoires visiblement apocryphes, dont Bonneval avait eu connaissance et qu'il raillait dans une lettre à son frère (26 septembre 1741). Ni Tédition de Guyot-Desherbiers, ni les Mémoires sur le comte de Bonneval par le prince de Ligne (extraits de ses 3Iélanges par A.-A. Barbier, 1817, in-8°) ne renferment le récit de M. de Peyssonel. Sainte-Beuve a consacré à Bonneval et à sa femme un piquant article {Causeries du lundi, t. V).

rendormait. Je le trouvai un peu plus libre ce jour-là. Quand il fut éveillé : « Eh bien, me dit-il, il ne s'agit pas de laisser repasser le Var aux Autrichiens; il faut les massacrer sans pitié, et ne pas s'amuser à faire des prisonniers,- car le pain est cher en Provence. Dans une autre occasion, on pourrait dire, qu'il faut faire un pont à l'ennemi qui fuit; mais ici cet ennemi va tomber sur Gênes; il faut lui couper les jarrets tout au moins... » 11 me tint d'autres propos de cette nature, qui supposaient que ses esprits étaient encore dans la vigueur. La situation des Génois et le singulier de leur aventure amena des propos de morale sur les décrets de la Providence et la combinaison adorable des causes secondes : « Ce mortier à bombes, voyez quel eifet il a produit ! Une pierre changée de place à Paris peut occasionner des effets prodigieux à Ispahan et à Gonstantinople. — Oui, dit le comte, on voit le doigt de Dieu partout. — Que savez-vous, lui dis-je, si Dieu, qui fait tant de miracles, n'en réserve pas quelqu'un pour vous? » Et je lui serrai la main. Il ne répondit pas à ce serrement de main, et se contenta de me fixer. La conversation tomba, je ne sais comment, sur le médecin Belet. a Celui-là, dit le comte, a bien éprouvé la Providence. Qui lui aurait dit d'avoir besoin du comte de Bonneval? — Vous avez en lui un bon ami, lui dis-je. Il prierait bien Dieu pour vous, s'il avait connaissance de votre état, et il serait bien content de faire partie des causes secondes employées pour votre bien essentiel. » Ceci devenait un peu plus clair, a Je vous avoue, dit-il, que le docteur Belet a raison de m'aimer; car je lui ai fait du bien. Que venait-il faire dans ce pays, établi comme il était à Paris? Enfin, je l'ai vu dans la détresse, et je l'ai secouru. «Prenez, lui dis-je; ceci ne vaut (( pas le plaisir que j'éprouve en votre charmante conversation. » — Eh bien! lui dis-je alors, soyez persuadé qu'il est reconnaissant, et qu'il voudrait de tout son cœur payer vos secours temporels par les biens spirituels que vous méritez, et que nous vous souhaitons tous également. » Je lui serrai une seconde fois la main, et il me la serra aussi, a Ecoutez, dit-il, je ne me suis jamais tant ouvert à vous que je vais faire. L'Espagne m'avait promis tant de mille pistoles, la cour de Naples tant, la cour de Rome une pension de tant de scudis, etc.; que sont devenues ces promesses? Je ne les prisais que comme un

moyen de sortir de l'état où je suis; après tout, je n'ai pas le cœur de mourir martyr. — Il n'est plus question de tout cela, lui dis-je ; ces trésors sont à présent dans votre cœur, et se réduisent à l'usage des précieux moments qui vous restent. Perdez de vue les promesses des hommes; tout est gagné si vous ne vous manquez pas à vous-même. » Et là-dessus j'entamai l'ode de Malherbe qu'il récita avec moi, et avec plus de vivacité que moi :

N'espérons plus, mon âme, aux promesses du monde; Son éclat est un verre, et sa faveur une onde Que toujours quelque vent empêche de calmer. Quittons les vanités, lassons-nous de les suivre :

C'est Dieu qui nous fait vivre.

C'est Dieu qu'il faut aimer.

A la seconde strophe, il éleva les bras, appuyant sur tous les vers.

Nous n'allâmes pas plus loin, parce qu'il se jeta sur l'éloge de Malherbe, et de là sur celui de Rousseau, louant le sublime de sa poésie dans la Parajjhrase des Psaumes, « J'aime bien entre autres ce vers-ci, ajouta-t-il :

Que ma cendre se mêle à celle de mes pères.

— Rien de plus à propos », lui dis-je. Il tomba ensuite sur ce qu'avait de contradictoire l'élévation de ce génie avec la petitesse de ses démêlés avec Voltaire. « Tel est l'homme, ditil, un mélange de grandeur et de petitesse; » et se rappelant, à ce propos, la chanson faite sur le TemjAe du Goïit, il se livra à son imagination et se mit à chanter :

Voltaire, devenu maçon, Fait un temple de sa façon, De nouvelle structure, etc.

La conversation commença ensuite à languir, et finit par l'assoupissement dans lequel le comte tomba bientôt après.

Voilà presque mot à mot le récit de cette singulière entrevue, dont j'allai rendre le détail sur-le-champ à la personne

qui m'avait donné cette commission. Je pris la liberté de lui dire que, puisqu'elle se proposait de rendre le lendemain visite au comte, il me paraissait que le plus court était que le religieux en question coupât sa barbe, prit l'habit laïque, et lui fît cortège ; que dans la conversation qu'elle aurait avec le malade, tête à tête, elle lui rappelât celle que j'avais eue avec lui, et surtout la circonstance du martyre, et lui dît que l'Église, dans la situation où il se trouvait, se contentait de son repentir, et que le religieux qui était à sa suite était prêt à l'absoudre, et suffisamment autorisé pour cela. La personne en question n'eut pas le courage d'exécuter ce plan, ou du moins trouva à propos de le différer après sa première visite. Elle la rendit au malade le jour de Saint-Joseph, vers le midi, et le religieux, qui était en sentinelle dans ma chambre, prêt à tout déguisement, en attendant l'issue de cette visite, en perdit le dîner, et, qui est plus, sans aucun fruit ; car la réponse fut que la chambre du malade avait été si remplie de monde, et le malade lui-même si obsédé de ses gens, qu'il n'avait pas été possible de lui faire aucune insinuation. Depuis lors, l'assoupissement augmenta de jour en jour, excepté un peu d'intervalle qu'il y eut le 21 mars. Le 23, à midi, l'on me fit dire qu'il avait entièrement perdu connaissance; je compris ce que cela voulait dire. Soliman-Bey, son fils adoptif, Milanais apostat, qui devait être et a été son héritier, était bien aise de satisfaire aux bienséances envers les Turcs, en appelant l'iman ou curé turc du quartier pour remplir les cérémonies usitées parmi les musulmans envers les mourants ; et c'est après ce préalable qu'il expira vers les dix heures du soir. Le lendemain, Soliman-Bey fut revêtu du cafetan, en qualité de combarigi-bacchi . ou chef de bombardiers, et le cadavre du pauvre comte fut exposé pendant plusieurs heures à la mosquée de Thopana, et de là enterré au cimetière des Turcs, auprès du Teké de Péra, où son héritier lui a fait ériger le monument dont je joins ici le dessin avec la traduction de son épitaphe.

TRADUCTION DE l'kPITAPUE DU COMTE DE BONNEVAL,

Bonneval Ahmet-Pacha, que tout le monde connaît,

Abandonna sa patrie pour embrasser la foi mahométaoe; i

Il acquit, à la vérité, un renom parmi les siens ;

Mais, en venant chez les musulmans, il y gagna la gloire et l'éternité.

Ce fut un sage du siècle, qui en avait éprouvé la grandeur et la bassesse,

Et qui, connaissant le bien et le mal, distingua la beauté de la laideur.

Pleinement persuadé de la caducité des choses de ce monde,

Il épia l'heureux moment de passer à l'éternité;

Et but le calice la nuit d'un vendredi qui se rencontra

La nuit de la naissance du plus glorieux des prophètes.

Ce fut l'heureux temps qu'il choisit pour se rendre à la miséricorde,

Et passa, sans hésiter, de cette vie en l'autre.

F Le poëte ajoute :

J'ai rencontré dans l'heureux vers suivant et cette époque et ma prière :

Que le paradis soit la retraite de Bonneval Ahmet-Pacha,

Le 12 de la lune de beb-evel 1160.

Nota, La prière renfermée dans le vers ci-dessus est composée de lettres, lesquelles, considérées comme des nombres et additionnées, rendent l'année 1160.

Qu'on récite, pour l'amour de Dieu, l'exorde de l'Alcoran pour l'âme d' Ahmet-Pacha, chef des bombardiers.

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