‹ Correspondance littéraireChapitre 21 sur 179 · Paris, 1758, in · texte numérisé non relu

Paris, 1758, in

sans de la leligion naturelle de ce qu'un corps rempli de sagesse et de lumière a rapproché sa doctrine des dogmes d'une religion raisonnable et épurée. Ce zèle est bien singulier. On n'est pas accoutumé k voir aux philosophes une ferveur aussi apostolique ; et les philosophes intolérants ne méritent pas plus d'indulgence que les dévots qui persécutent. Les ministres de Genève se sont conduits dans cette occasion avec beaucoup de prudence; ils ont opposé à l'article Genève une déclaration faite avec beaucoup de sagesse, de modération et de dignité. Je remarquerai en passant qu'on ne peut et qu'on ne doit juger un corps quelconque que sur ses statuts, sur ses règlements, en fait de religion sur ses livres symboliques, et jamais sur un résultat des différentes opinions des particularités; que quand je dis qu'un tel est protestant, cela ne veut pas dire qu'il adhère de toute sa force aux opinions de Luther ou de Calvin, ni aux dogmes de leur profession, mais seulement qu'il se dit extérieurement et civilement de la communion d'une telle secte; qu'en un mot, on ne peut parler en public de la religion d'un particulier sans imprudence, sans injustice et sans inutilité; mais ce n'était pas le seul point extraordinaire dans l'article Genève. Entre autres choses fort singulières, M. d'Alembert conseille à la république l'établissement d'un théâtre de comédie, et s'étend beaucoup sur les avantages qui en résulteraient pour le goût et pour les mœurs non-seulement de la ville de Genève, mais de presque toute l'Europe. 11 faut lire tout ce morceau; on ne pourra guère s'empêcher de le trouver extravagant. Nos philosophes sont quelquefois bien fous. Je ne dis pas combien tout l'article était déplacé dans V Encyclopédie, où la ville de Genève doit occuper l'espace de trois ou quatre lignes, et point du tout des colonnes entières, pour nous apprendre ce qu'elle doit ou ne doit pas faire : chose absolument étrangère aux arts et aux sciences qui font l'objet de ce dictionnaire. On dit ordinairement qu'une extravagance en engendre une autre, et cela est arrivé cette fois-ci. J.-J. Rousseau, qui a pris le titre de citoyen de Genève par excellence, n'a pas voulu laisser échapper cette occasion sans dire son sentiment sur une chose qu'il croit de la dernière importance pour ses compatriotes; il a adressé à M. d'Alembert une Lettre de deux cent soixantequatre pages, grand in-8% pour réfuter son article, et pour prou-

ver que la comédie en elle-même est une fort mauvaise chose, et puis qu'elle serait très-dangereuse et nuisible à Genève. M. Rousseau est né avec tous les talents d'un sophiste. Des arguments spécieux, une foule de raisonnements captieux, de l'art et de l'artifice, joints à une éloquence mâle, simple et touchante, feront de lui un adversaire très-redoutable pour tout ce qu'il attaquera; mais au milieu de l'enchantement et de la magie de son coloris, il ne vous persuadera pas, parce qu'il n'y a que la vérité qui persuade. On est toujours tenté de dire : Cela est très-beau et très-faux. Quoique le nouvel ouvrage de M. Rousseau, dont il est question ici, m'ait paru diffus, languissant et même plat en beaucoup d'endroits, je ne doute point que vous ne l'ayez lu avec bien du plaisir; seulement, en le quittant, vous serez étonné qu'il ne vous ait fait changer de sentiment sur rien. De la façon dont M. Rousseau s'y prend, il est sûr qu'il n'y a rien au monde qu'on ne puisse renverser, surtout avec une cognée comme la sienne. Rien n'étant sans inconvénients, je prouverai facilement que le soleil est l'astre le plus malfaisant et le plus dangereux qui existe dans l'univers : je n'ai qu'à taire ses influences heureuses pour m'occuper tout entier de quelques maux qu'il produit, à quoi je joindrai la liste des maux qu'il pourrait causer par la suite; plus j'aurai d'éloquence, d'esprit et de talent, plus j'aurai fait un livre séduisant, mais je n'aurai convaincu personne. Ceux qui m'auront lu avec le plus de plaisir ne trouveront pas moins comme auparavant que le soleil est un astre nécessaire et bienfaisant. Je remarquerai donc que c'est bien peine perdue que de répondre sérieusement à M. Rousseau sur ce qu'il a dit contre la comédie en général, et quand on n'a pas autant de force et d'énergie dans le style que lui, c'est encore une entreprise maladroite. Les gens d'esprit et de sens réfutent les arguments de M. Rousseau à mesure qu'ils lisent; ils n'ont besoin de personne pour les avertir. En rendant justice au talent de l'auteur, ils ne remarquent pas moins un défaut de logique général dans tout l'ouvrage, qui fait que ce que l'auteur établit dans un tel endroit est détruit quelques pages après par une assertion qui, sans lui être directement opposée, ne laisse pas que de lui être contradictoire. C'est ce choc de principes de toute espèce, avancés suivant le besoin qu'on en a, et puis oubliés un mo-

ment après pour d'autres qui ne peuvent plus s'accorder avec les premiers, qu'on a toujours reproché avec raison à M. Rousseau, et qui n'est nulle part si sensible que dans sa philippique contre la comédie, sans compter les raisonnements captieux et de mauvaise foi que l'auteur avance ordinairement avec beaucoup de véhémence et de chaleur, comme s'il voulait s'étourdir lui-même sur le faux qu'il y aperçoit. En un mot, si M. Rousseau regarde la coaiédie comme un art et comme un genre d'imitation, et qu'il la condamne sous ce point de vue, cette dispute rentre dans celle sur le danger des sciences et des arts qu'il a soutenue si longtemps. Si, admettant les arts et la culture du génie chez un peuple policé, il en bannit les spectacles, il ne peut dire en faveur de son sentiment que des choses absurdes et fausses. Jusqu'à présent M. Rousseau n'a soutenu que des paradoxes d'une grande généralité, comme le danger des sciences, celui de la société, et avec de l'éloquence on réussit à trouver des choses spécieuses; mais s'il se met à particulariser ses paradoxes, quelle que soit la force de son style, il aura de la peine à éviter l'absurde et le ridicule.

15 décembre 1758.

Lorsque M. Diderot publia sa comédie du Fils naturel, l'impression qu'elle fit dans le public fut prodigieuse, et ce succès, comme de coutume, aigrit ses anciens ennemis et lui en attira beaucoup de nouveaux. Trois ou quatre mois après ce succès, certaines gens, que l'envie et la jalousie inspirent plus efficacement que les autres, eurent soin de répandre dans le public que le Fils naturel n'était qu'une copie du Véritable Amij comédie du docteur Goldoni; quelque ridicule que fût cette supposition pour tout homme qui connaît un peu l'état du théâtre italien, elle ne laissa pas que de s'accréditer dans le public. Le système des méchants est presque toujours sur de son elfet, le mensonge le plus absurde, la calomnie la plus atroce, font toujours quelque impression et manquent d'autant plus rarement leur .coup que sur cent personnes qui se font juges d'une imputation, il ne s'en trouve pas deux qui se donnent la peine de vérifier les choses. Fréron imprima bientôt publiquement dans ses feuilles que le Fils naturel était traduit

mot pour mot de la pièce italienne. On cria au plagiat. Tout le public en resta presque persuadé, et l'homme peut-être le plus riche de l'Europe en idées et en talent fut jugé coupable d'avoir emprunté ceux d'un farceur italien, et d'avoir voulu en imposer à ses compatriotes.

Il était aisé à M. Diderot de repousser ces imputations aussi fausses qu'odieuses : une traduction fidèle de la traduction de la pièce de Goldoni mettait tous les honnêtes gens en état de décider la cause. M. Diderot n'en fit rien ; il avait annoncé un Père de famille'^ par un hasard singulier, il se trouve dans Goldoni une farce qui portait ce titre et dont M. Diderot ignorait alors jusqu'au nom; on ne manqua pas de dire que non content d'avoir pillé le Véritable Ami de Goldoni, il avait encore prémédité un autre vol dans le Père de famille. C'est un méchant métier que celui d'auteur, et de pareilles indignités devraient bien en dégoûter pour la vie. L'auteur du FiU naturel se tint tranquille, et ses ennemis crurent avoir porté un coup terrible à sa réputation. Cependant il acheva le Père de famille^ et deux de ses amis se mirent à traduire les deux pièces italiennes auxquelles la méchanceté avait donné tant de vogue et de célébrité ^ Le Père de famille parut, et l'on publia les deux comédies de Goldoni en même temps. Alors tous les honnêtes gens furent indignés et étonnés de l'impudence avec laquelle le journaliste en question avait osé soutenir à la face du public que le Fils naturel n'était qu'une traduction du Véritable Ami, Ceux qui ont eu le courage de lire les deux comédies de Goldoni ont dû être étrangement surpris de n'y trouver qu'un tissu de platitudes au-dessous de celles que les acteurs italiens débitent quand ils improvisent. L'apologie aussi noble que simple que M. Diderot a faite de sa conduite, dans le discours sur la poésie dramatique qui est à la suite du Père de famille^ a achevé d'intéresser tous les honnêtes gens dans sa cause. Cependant

1. Les deux traductions du Véritable Ami et du Père de Camille étaient de Deleyre, aidé par Forbonnais; elles parurent en même temps sous la rubrique d'Avignon et Liège, 1758, in-S". Les dédicaces dont Grimm parle plus loin étaient de sa main, ainsi que i'errata satirique du Père de famille. Elles visaient la comtesse de LaMarck et la princesse de Robecq, qui demandèrent vengeance. Diderot signa un désaveu (qu'on trouve t. XIX, p. 454 des OEuvres) qui mettait à l'abri les coupables, et l'affaire en resta là.

le même menteur qui a osé le calomnier si grossièrement attaquera demain un autre honnête homme, tout aussi impudemment et avec tout autant de succès; voilà ce que c'est que la justice dans le monde. On commence par croire le mal, par s'échauffer beaucoup contre l'accusé, et lorsque son innocence est connue, on lui rend froidement justice. Ceux qui se sont le plus déchaînés contre lui sont précisément les plus lents à revenir. Le fait est que M. Diderot étant allé passer quelques jours à la campagne, il trouva dans la maison où il était un volume de Goldoni sur la cheminée, et pendant que la compagnie était au jeu, il se mit à lire le Véritable Ami de cet auteur dont il n'avait jamais rien lu. Trouvant la pièce fort mauvaise et fort plate, il sentit pourtant que l'idée de rendre un honnête homme amoureux de la maîtresse de son ami pourrait fournir un sujet intéressant. 11 ébaucha cette idée à sa manière et, après avoir fait l'esquisse de sa pièce, il la proposa à un de nos jeunes poètes, qui se destine au théâtre. Il me montra alors cette esquisse, et comme je la trouvai déjà pleine de belles choses de toute espèce, je le pressai beaucoup de l'achever lui-même, et de la donner au public. J'eus beaucoup de peine à le déterminer à un genre d'occupation si éloigné du travail immense de VEncyclopédie^ dont il est accablé. Cependant il y prit bientôt goût, et s'y livra avec tant de facilité que son travail était pour lui plutôt un amusement qu'une fatigue. Le Fils naturel n'était pas encore dans le public que M. Diderot imagina qu'en traitant les conditions à la place des caractères, un poète s'ouvrirait une source aussi riche que nouvelle. Alors il créa tout de suite le sujet du Père de famille, dont le plan se trouva rédigé avant qu'on n'eût achevé d'imprimer le Fils naturel. Voilà les faits tels qu'ils sont. On a trouvé depuis fort beau que M. Diderot ait gardé un si long silence au milieu de la clameur qu'on avait excitée; il est difficile de se fâcher sérieusement contre des ennemis qu'on est sûr de confondre. Le Père de famille et le Véritable Ami de Goldoni sont deux farces où il n'y a ni goût ni style, ni bon sens, et dont le plan, la conduite et les caractères sont également mauvais. On a mis à la tête de ces traductions deux épîtres dédicatoires, et un persiflage auquel personne n'a rien compris, et que tout le monde a voulu expliquer. Ces épîtres ont fait beaucoup de bruit; deux femmes de la cour ont

prétendu qu'elles leur étaient adressées, et s'en sont offensées. Gela a amusé beaucoup la malignité publique. Cependant on n'a pu découvrir le véritable auteur de ces épîtres, qui ont fait bien plus de bruit qu'elles ne valent.

— L'auteur des Intérêts de la France mal entendus vient de faire imprimer une brochure intitulée Débats du Parlement d' Angleterre au sujet des affaires générales de V Europe^ où Von voit les différentes opinions des lords^ dont les uns prétendent prouver la nécessité de continuer la gueiTe, et les autres r obligation indispensable de faire la paix. Traduit de l'anglais ^ Vous voyez l'objet de cette brochure qui n'a jamais existé en anglais. L'idée est assez bonne de supposer des débats au parlement d'Angleterre pour dire son sentiment sur les affaires de l'Europe, mais l'exécution en est médiocre. Il faudrait, outre le bon jeu de notre auteur, beaucoup de chaleur, de force, de noblesse dans le style, et les Intérêts de la France mal entendus ont dû vous apprendre que l'auteur n'avait aucune de ces qualités.

— M. de Cédors vient de faire une nouvelle traduction de la Secchia rapita^ de Tassoni. Le Sceau enlevé est un poëine épique très-connu. Le texte original se trouve d'un côté, et la traduction en prose de l'autre. Trois petits volumes in-12.

— M. l'abbé Laugier, ex-jésuite, auteur d'un Essai sur V architecture , dont j'ai eu l'honneur de vous parler en son temps et qui a eu beaucoup de succès, vient d'entreprendre une Histoire de la République de Venise^ depuis sa fondation jusqu'à présent. Cet ouvrage, dont il paraît trois volumes in-12 assez gros, en aura dix pour le moins. Les premiers ne peuvent être les plus intéressants, et j'attendrai, pour vous parler du talent de l'auteur, qu'il soit arrivé aux époques les plus brillantes de la république. C'est là où il faut voir et juger l'historien, dont le style ne m'a pas paru fort correct.

— Observations sur la noblesse et le tiers état^ par M'^'^de*** -. Encore une brochure sur cet insipide sujet, que le président de Montesquieu avait jugé et arrangé en deux mots; sur lequel

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