SUITE DES REMARQUES SUR LA MORT DE SOCRATE
OLVr.AGE DRAMATIQUE, PAR M, DE VOLTAIRE.
Le Style de cette pièce est extrêmement négligé; il n'est rien moins que correct. La marchande Drixa dit dans la seconde scène : « J'aime le jeune Sophronyme, et Xantippe, la femme de Socrate, m'a promis qu'elle me le donnerait en mariage... » Il fallait dire, ce me semble, « m'a promis de me le donner en mariage... » u Nous perdrons, dit Anitus, cet homme dangereux qui s'est osé moquer de certaines aventures arrivées aux mystères de Cérès... » On doit dire : « qui a osé se moquer... » Vous trouverez à tout moment des expressions familières et basses. Tout le rôle de Xantippe est dans ce mauvais goût; elle dit de son mari : « Cela n'a point de malice... Il est têtu comme une mule... Hélas! messieurs, il est plus bête que méchant... » et beaucoup d'autres quolibets de cette espèce. Les autres rôles ne sont point exempts de défauts. Anitus, grand prêtre de Cérès, dit dans l'Aréopage devant les magistrats et le peuple : « Vous savez que ces philosophes sont d'une subtilité diabolique... » Peut-on supposer qu'un personnage aussi ambitieux et aussi important qu' Anitus se soit exprimé avec si peu de noblesse
1. M. Hatin indique bien que V Année politique ùonndàinn volume par semestre, mais ne dit pas combien elle a duré.
2. (Par Forbonnais.) S. 1. 17j9, in-4'', et Lyon, même année, in-12. j
devant le peuple le plus délicat et le plus difficile de la terre? L'Anitus de M. de Voltaire n'aurait pas réussi à Athènes à perdre Socrate. Il est d'ailleurs plaisant de voir un grand-prêtre de Gérés employer l'épithète de diabolique. L'auteur a oublié qu'Anitus ne connaissait point le diable de saint Matthieu et de saint Luc, qui a donné lieu à cette qualification. Il se trouve de ces expressions familières jusque dans le rôle de Socrate. Xantippe gronde Sophronime et Aglaé, et Socrate leur dit : «Mes enfants, ne la cabrez pas... » Ces façons de parler ne sont à leur place que dans les comédies de Dancourt. Mais le grand défaut de cette pièce, celui qui y blesse le plus souvent, est que les caractères et les discours manquent de vérité. Rien n'est moins supportable aux yeux d'un homme de goût. Le grandprêtre Anitus devrait être un fourbe consommé, rempli d'adresse et d'artifice. Point du tout, ses actions et ses discours sont également faux et grossiers. Il ouvre la scène entouré de .sa cabale; il leur dit, entre autres, après les avoir mis à contribution : « Surtout ne manquez jamais d'ameuter le peuple contre tous les gens de qualité qui ne font point assez de vœux et qui ne présentent pas assez d'offrandes... » Un homme qui ne mettrait pas plus d'art et de finesse dans ses projets et dans les moyens d'y réussir se discréditerait parmi les sauvages; comment se serait-il fait un parti parmi un peuple aussi délié que celui d'Athènes?... 11 se retrouve au second acte avec tous ses affidés, et là il leur parle de ses bas projets d'une manière plus ouverte et pour ainsi dire plus prononcée que le coquin le plus déterminé n'oserait faire avec qui que ce fût. M. de Voltaire a oublié que la bassesse se travestit à ses propres yeux. Son Anitus confie à ses dévoués tout franchement tout ce qu'il se propose de faire pour perdre Socrate ; il ne leur cache pas même dans quelle vue il en veut au philosophe : u J'obtiendrai ma maîtresse, dit-il, et vous, Drixa, vous aurez votre amant. » Dans un tête-à-tête avec Drixa de pareils aveux manqueraient de vraisemblance; comment seraient-ils supportables devant plusieurs personnes de sa cabale? Les propos et la conduite de Mahomet lorsqu'il se propose de perdre Zopire par Séide sont un peu différents de ceux d' Anitus. Le secret de l'ambition consiste à dérober les desseins les plus criminels sous des motifs en apparence justes et honnêtes, Lorsqu' Anitus se trouve seul IV. 9
avec Mélitus, grand-juge de l'aréopage, qui est son ennemi secret, mais que son intérêt personnel sollicite également à perdre Socrate, leurs discours ne sont pas plus vrais. Mélitus, pour abréger les formalités, dit à Anitus : « Personne ne nous entend ici; je sais que vous êtes un fripon, vous ne me regardez pas comme un honnête homme; je ne puis vous nuire parce que vous êtes grand-prêtre; vous ne pouvez me perdre parce que je suis grand-juge : mais Socrate peut nous faire tort à l'un et à l'autre en nous démasquant. Nous devons donc commencer, vous et moi, par le faire mourir, et puis nous verrons comment nous pourrons nous exterminer à la première occasion... » En vérité, on croirait assister à la délibération des deux fripons de valets dans la petite farce de Crispin rival de son mnilrc! Mais aussi quel art il aurait fallu pour faire cette scène d'Anitus et de Mélitus ! Avec quelle fmesse deux hommes d'État aussi consommés dans l'intrigue et dans la fourberie auraient traité ensemble! quelle défiance ils auraient eue l'un de l'autre! avec quel soin ils l'auraient cachée! avec quelle dissimulation, quelle souplesse ils se seraient tâtés réciproquement avant qu'aucun d'eux ne se hasardât sur une mauvaise action à commettre en commun pour intérêt mutuel ! Sans doute que cette scène pouvait être un chef-d'œuvre, quoiqu'elle ne tienne pas nécessairement au sujet de la mort de Socrate. Les aparté que vous trouverez dans la scène de M. de Voltaire entre ces deux fripons sont de mauvais goût : il fallait du moins les abréger pour les rendre plaisants. « Hom ! dit Anitus, que je voudrais tenir ce coquin d'aréopagiste sur un autel, les bras pendants d'un côté et les jambes de l'autre, lui ouvrir le ventre avec mon couteau d'or, et consulter son foie tout à mon aise!... » Il eût été plus plaisant, ce me semble, de dire tout court : « Hom ! que je voudrais consulter le foie de ce coquin d'aréopagiste tout à mon aise ! » Un peintre qui a du goût ne montre pas tout, il laisse souvent à votre imagination le soin d'achever ses tableaux; il vous met seulement sur la voie, et il y gagne presque toujours.
Si l'on voulait comparer la dernière scène de Socrate avec celle que M. Diderot a esquissée sur le même sujet, j'oserais dire que M. de Voltaire n'y gagnerait point. Le Socrate de M. de Voltaire dit en tenant la coupe empoisonnée : « Voici le breuvage de l'immortalité. Ce n'est pas ce corps périssable qui vous
a aimés, qui vous a enseignés, c'est mon âme seule qui a vécu avec vous, et elle vous aimera à jamais... » On croirait lire un (les derniers discours de Jésus-Christ dans l'évangile de saint Jean. Le Socrate de M. Diderot a d'autres tournures... « Gomment voulez-vous qu'on dispose de vous? — Griton, tout comme il vous plaira, si vous me retrouvez... » Puis se tournant vers les philosophes en souriant : « J'aurai beau faire, je ne persuaderai jamais à notre ami de distinguer Socrate de sa dépouille... » Le Socrate de M. de Voltaire dit en mourant : « Recevez mes tendres et derniers adieux, les portes de l'éternité s'ouvrent pour moi. » Gela est bien froid, et encore emprunté de l'Écriture. Le Socrate de M. Diderot dit en expirant : a Griton, sacrifiez au dieu de la santé, je guéris... » Voilà des mots antiques et dignes du plus sage des mortels. Tout est froid dans la pièce de M. de Voltaire. Le discours de Griton à la tête des disciples, en entrant dans la prison, est mauvais et plat. Il se désole de voir son maître dans les fers. A cela Socrate répond ; « Ne pensons point à ces bagatelles, mes chers amis, et continuons l'examen que nous faisions hier de l'immortalité de l'âme, etc. » Le défaut de gravité et de pathétique se fait sentir à chaque ligne. Le tort de M. de Voltaire est d'avoir choisi un sujet qui n'est point de sa compétence, et de ne lui avoir pas donné plus de soin qu'à ces ouvrages légers qui échappent à sa plume^ et dans lesquels la négligence est souvent un agrément de plus. Mais le génie de M. de Voltaire est trop beau, et l'humanité lu doit trop, pour ne point lui pardonner ces petits écarts.
"'^ 15 août 1759.
Le septième volume de Vllisloire naturelle paraît depuis plusieurs mois. Get ouvrage s'avance au milieu de la persécution qu'on a suscitée à la philosophie; mais ce n'est pas sans faire de fréquents sacrifices de la liberté et de la hardiesse avec lesquelles il convient de dire la vérité. L'alarme que le livre de r Esprit a jetée dans le camp des fidèles a obligé M. de BufTon de mettre à ce nouveau volume de son Histoire, déjà imprimé depuis quelque temps, plusieurs cartons avant que d'oser le faire paraître en public. jQuoi qu'il en soit, ce volume contient l'histoire naturelle du Loup, du Renard, du Blaireau, de la
Loutre, de la Fouine, de la Martre, du Putois^ du Furet, de la Belette, de V Hermine, de l'Écureuil, du 7?«/, de //r/ Souris, du Mulot, du /?^z/ ^V«w et du Campagnol. A la fin de Thistoire de chacun de ces animaux, écrite par M. de BufTon, vous trouverez, conformément au plan de l'ouvrage, la description de ces animaux avec leurs dimensions et leur anatomie, par M. Daubenton ; et cette partie, quoique la moins brillante, ne sera pas la moins estimée dans la suite. Comme tous les animaux de ce volume sont de la classe des carnassiers, M. de BufTon a mis à la tête un Discours sur les ani77îaux carnassiers en général, et c'est là le morceau remarquable de son volume. Vous connaissez le style de M. de BufTon; cet écrivain n'abonde pas en idées, mais la noblesse de ses images et l'élévation de sa plume le font lire avec un grand plaisir. Il me semble cependant que le Discours sur les animaux carnassiers est ce qu'il y a de plus faible dans V Histoire naturelle . Le moindre reproche qu'on puisse lui faire, c'est de ne point du tout remplir son titre. Je ne sais pourquoi on ne nommerait ce morceau plutôt un Discours sur l'organisation et sur l'état primitif de nature : ce qu'il y a de certain, c'est qu'il n'y est pas question d'animaux carnassiers, et que, pour remplir le titre et son objet, il aurait fallu traiter des mœurs des races carnassières, de leurs constitutions, tempéraments et caractères distinctifs, etc.
Si la nature a pris grand soin de la conservation des espèces, si elle nous a attachés à notre existence par des liens supérieurs à la raison, puisqu'elle nous fait supporter la vie lors même qu'elle est devenue un tourment, et que le sens droit nous dit qu'il serait plus expédient de mourir, il faut convenir aussi que la loi de la destruction n'est pas moins générale dans ce monde; et en suivant un peu les traces de la nature et sa manière de procéder, on cesse d'être étonné que Hobbes ait pu établir son système sur un état de guerre de tous contre tous. En général, les philosophes qui, parmi les anciens et les modernes, ont cherché à expliquer l'origine et la durée de l'univers par le mouvement et la simple fermentation de la matière, n'ont pu mettre de l'évidence dans leurs principes parce qu'il n'y en a point qui en soient susceptibles sur cette question ; mais outre la grande et belle simplicité qui donne à leur système le coup d'œil très-philosophique, l'observation et l'expérience î
leur fournissent de fortes présomptions. En considérant d'un côté avec quelle énergie la nature pousse à la reproduction, et de l'autre avec quelle facilité elle détruit des races, des générations entières, on est tenté de croire qu'également indifférente pour toutes les créatures, pour la matière organisée et animée comme pour la matière brute, son soin se réduit à entretenir la matière en fermentation, et à conserver cette espèce de balance qui fait servir la destruction des uns à la naissance et à la conservation des autres. De quelle manière cette fermentation a-t-elle commencé? Voilà une question qui restera à jamais sans réponse, puisqu'il n'est pas seulement possible de la comprendre; mais quelle que soit l'opinion d'un philosophe sur toutes ces choses, il ne peut se cacher l'existence de cette fermentation perpétuelle qui produit les races suivantes aux dépens des races actuelles, et qui, si elle a quelquefois l'air de vouloir inonder le monde d'une espèce innombrable, sait pourtant maintenir l'équilibre en pourvoyant à sa destruction.
D'un autre côté, si la nature produit donc avec une abondance prodigieuse et outre mesure, elle détruit aussi avec une facilité sans égale; et si l'on veut considérer tout ce qui périt dans l'univers à chaque instant, ou, pour parler plus philosophiquement, tout ce qui, à chaque instant, y change de forme par la destruction, ou verra que son produit est égal à ce qui, à chaque instant, commence à exister ou qui, à tout instant, change de forme en naissant. Ainsi le fait de la guerre est aussi naturel dans le monde que l'amour de la paix ; et l'appétit qui fait chercher au loup sa proie parmi les animaux champêtres est aussi conforme à la loi naturelle que le soin qu'il prend de ses petits, et le courage et la sollicitude avec lesquels il les nourrit et les protège. Ou plutôt la nature est indifférente sur tous ces objets. Aveugle^ sans affection et sans prédilection pour aucune des formes, elle se contente d'entretenir la fermentation générale; c'est là sa loi unique et éternelle qu'elle a reçue nous ne savons ni quand, ni d'où, ni comment. La conservation de chaque individu lui est commise à lui-même; la nature n'y fait nulle attention, et si elle a l'air de prendre soin des espèces, qui peut nous assurer que ce soin soit réel, et que ce ne soit pas plutôt un faux jugement de notre part? Nos vues sont si rétrécies ! nous savons si peu pénétrer des choses
iok CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.
qui ne nous sont point familières ! Nous ne connaissons que notre tempérament, nos habitudes, nos mœurs, notre manière de sentir, déjuger, etc., et nous en faisons des lois générales et éternelles. Quelle petitesse 1 Des millions de siècles nous paraissent un long temps dans la durée, et ne sont rien. Savons-nous quelles sont les formes par oii la matière a déjà passé, et quelles formes elle revêtira encore? Qui peut assurer qu'il n'y ait pas autant d'espèces de perdues qu'il en existe actuellement; et celles qui existent, ne pourront-elles pas périr et faire place à d'autres ? Vous voyez combien l'esprit de ces religions que l'homme s'est forgées est éloigné de la loi naturelle. Chacune de ces religions ne s'occupe que des individus, et fait de chacun un objet remarquable dans l'univers, tandis qu'il n'est point décidé encore que la nature s'affectionne seulement aux espèces.
Voilà des matériaux pour un Discours sur les anîjnaux carnassiers, et ces sujets étaient dignes des recherches de M. de Buffon. On ne peut nier qu'il n'existe une guerre naturelle et perpétuelle entre les différentes espèces; elles travaillent sans cesse à leur destruction réciproque. Quel est le principe, la loi, le droit, le but de cette guerre? L'homme est de tous les animaux le plus destructeur; il fait la guerre à tous les autres et à sa propre espèce. Voilà des sujets dignes de l'attention d'un philosophe.
— Un graveur, M. François, qui a trouvé, il n'y a pas longtemps, une manière de graver dans le goût du crayon, se propose de publier dans ce goût-là une suite de portraits des philosophes modernes d'après les dessins des plus grands peintres. Il comprendra dans le titre de philosophe tous ceux qui ont paru depuis le renouvellement des Lettres en Europe. Ces portraits seront grand in-Zi*'. M. Saverien, qui a fait un dictionnaire de commerce, un autre de marine, et d'autres compilations, y joindra un abrégé de la vie et des systèmes de chaque philosophe, et cette histoire paraîtra sous deux formats, grand in-A® comme les portraits, ou bien in-12. On juge aisément que le mérite de cette entreprise consistera dans la fidélité et la beauté de la gravure*.